Activer l'émergence de l'économie solidaire et démocratique

Le mot Alternative  donne d'emblée l’idée d’un choix.  Le système que nous connaissons est en train de connaître une distorsion fondamentale. Les hommes  en tant qu’êtres humains ont besoin de répondre face à une société qui  paraît connaître un naufrage. On peut appeler cela une alternative, une transformation...  Reste que le mot transformation ne me paraît pas pleinement pertinent, en ce qu'il paraît dire que c’est le capitalisme qui va se transformer en autre chose. Or, je ne pense pas cela. On pourrait évoquer à ce propos ce qui est en cours au niveau de l’Europe, des décisions prises qui minent les derniers bouts de démocratie, la situation de Chypre qu’on est en train de mettre en situation de distorsion profonde... On voit que le système s’enferme de lui-même dans ce naufrage qui est le sien.

Nous n'en sommes pas à nous dire :« on va balancer le système », c’est le système lui-même qui est en train de se miner. C’est à ce type de situation qu'on est appelé à faire face. La question est de savoir ce qui doit émerger pour sortir de là. 

Une autre question se pose : comment se fait-il que les personnes soient si souvent égarées face aux éventualités qui sont devant nous ? Une question mériterait d’être davantage approfondie : comment le système engendre-t-il  l’obscurité sur lui-même ? A  quel point engendre-t-il l’obscurité sociale ? Ainsi apparaissent deux besoins : des actions pour en sortir, et aussi des réflexions, une pensée  à mettre en cohérence,  de manière non formaliste ou autoritaire, pensée qui est objectivement nécessaire si on veut réussir. Et ceci pour que la réflexion cohérente serve à l’expérience, pendant que l’expérience alimente la réflexion.

Donc, sur quoi  réfléchir si ce n’est sur la question : « Que veut dire sortir du capitalisme ? ». Une des dimensions fondamentales de cette société est celle  des phénomènes liés à la propriété des moyens de production et d’échange. Mais la propriété n’est pas seulement le droit de propriété, c’est un fait social qui est entretenu par les échanges sociaux tels qu’ils sont. La réalité sociale, c’est que les gens qui travaillent sont privés de la propriété de leurs moyens de production. Ils sont par-là privés de la maîtrise de leurs projets d’activité  et de vie, alors que ceux qui sont en position dominante concentrent entre leurs mains les moyens des autres. Cela fait aussi référence à ce que l’on peut appeler le pouvoir sur les autres, qui est largement le pouvoir sur les moyens des autres, multiple dans ses formes. Il s'agit d'un fondement essentiel des formes de pouvoir.

C’est pourquoi  un premier point des besoins communs est de changer la propriété. Il y a ce qui existe déjà sous forme de coopératives. Dans les coopératives, ce ne sont pas des capitalistes extérieurs qui disposent des outils, ce sont bien les personnes qui travaillent. C’est une donnée de première importance qui montre la voie d’un changement et de la libération.  Ce n’est pas un hasard si, dans la situation actuelle, on voit de plus en plus fréquemment  des gens faire référence au système des coopératives et souhaiter y avoir recours.

Changer le travail

Autre point sur lequel il faut réfléchir : la question de « changer le travail ». Pour travailler autrement, il faut penser le changement du rapport des personnes à l’outil. Maîtrise ou non de l’outil ? Cette question ne date pas d’aujourd’hui. Elle se pose depuis très longtemps dans les sociétés. Pour travailler autrement, la maîtrise de l’outil est importante. De cette question est associée l’idée de nouveaux critères qui définissent le sens du travail, l’orientation du travail concernant ses moyens, ses buts, sa place  dans l’échange social. Au fil des expériences du passé, les changements de propriété esquissés n’ont pas débouché sur la vie nouvelle. Ils ont connu des formules multiples, qui sont restées imparfaites, et les critères qui définissent le travail n’ont pas suivi le cheminement qui était nécessaire pour aller vers une vraie maîtrise du processus Travail. Evoquons brièvement certains de ces critères : l’équité en matière d’évaluation de prestations, de pratiques de l'échange ; l’efficience dans l’usage des moyens, y compris par rapport à l’environnement ; et, j’y reviendrai, la démocratie dans l’usage des moyens et  la définition des projets, base d’une véritable autogestion démocratique, pratique qui par le passé fut trop souvent écartée.

Une deuxième question qui me semble importante est en effet  celle d'échanger autrement, de sortir de la contrainte du mode marchand. C'est-à-dire sortir de ce système qui sépare la valorisation des prestations du travail des résultats de l’effort qui a été réalisé pour produire ces prestations. Système qui par là même fonde l’échange non pas sur l’apport de chacun à la vie sociale, mais sur le rapport de forces entre partenaires,  et qui instaure ainsi la concurrence, prétendument libre et non faussée, et de ce fait, la guerre entre les faibles soumis, et les plus puissants qui exercent leur domination sociale et idéologico-politique : les moyens qui sont les leurs leur permettent de définir l’ensemble de la vie économique, de la modeler, de lui donner le sens qu’ils veulent et d'entretenir la privation de moyens des personnes qui sont au travail.

Les critères renouvelés devraient éviter de retomber dans les erreurs du passé. Les échanges équitables doivent permettre d’abord de mettre tous les travailleurs  dans la même situation d’équité face aux échanges qui sont réalisés, c’est-à-dire de mettre en œuvre l’égalité de situation des personnes par rapport à l’échange, et dans le même temps permettre la détection des meilleures façons de produire, afin de ne pas retomber dans l’égalitarisme administratif tel qu’il a pu être pratiqué. Et ceci à travers de nouveaux lieux et un nouveau système d’échanges qui nous sortirait de la logique marchande. Je pense notamment aux arbitrages obtenus par accord commun. Des expérimentations observées aujourd’hui, notamment ce que l’on appelle les circuits courts, peuvent constituer des amorces de ce cheminement.

Une telle équité des échanges reconnue est indispensable à d’autres niveaux d’activités sociales, tels que les services publics. En même temps, il convient d'être vigilant quant à de possibles fausses pistes : je pense en particulier à certaines alternatives qui évoquent un avenir qui serait fondé uniquement sur ce que l’on pourrait appeler les services de type administratif, avec une sorte de salariat uniformisé qui relèverait essentiellement de procédures distributives. Cela ne  permettrait pas, sur le fond, de sortir de  la logique capitaliste marchande ou administative dominante, parce que, précisément, pour bien distribuer, pour bien répartir,  il faut déjà produire justement. Sinon, comme c’est le cas pour beaucoup d’expériences, quand l’échange social est troublé, la répartition de biens en est profondément étouffée et sabotée.

Un autre type de coopération

Sur la base de tels principes, on peut penser réaliser une avancée vers un autre type de coopération. Dégagées de la concurrence, les activités sociales, économiques  devraient trouver des formes nouvelles de coopération sur leurs projets, sur leurs évaluations, sur leurs perspectives techniques et leurs charges communes, etc., ainsi que de nouvelles conventions avec des institutions publiques. Nous ne serions plus dans le type de gestion publique que nous connaissons actuellement, qui est un chiffrage féroce soumis aux intérêts marchands, mais dans de nouvelles procédures démocratiques. Cela suppose aussi  un nécessaire mode de financement de type mutualisé, ainsi qu'une reprise par les instances démocratiques de la monnaie pour la sortir des mains des marchands et des banquiers.

Tout cela nécessite un ensemble de progrès démocratiques, conduisant à ce que j’appellerai une triple démocratie :

° Une démocratie proximale, d’autogestion  des activités.

° Une démocratie intermédiaire, qui permettrait aux partenaires de divers niveaux d’influer démocratiquement sur les coopérations.

° Une démocratie générale,  qui ferait que les normes générales, les règles sur l'échange, la propriété etc., devraient être l’affaire de l’ensemble des citoyens.

Dès lors que l'on évoque une thématique de l’alternative, on ne saurait rester ni dans la prescription théorique d’un avenir, ni dans l’improvisation empiriste, momentanée,  qui ne mène nulle part. Il faut penser simultanément des initiatives, pas seulement des luttes comme cela est parfois dit, mais la mise en oeuvre d’activités réelles, par exemple des démarches autogestionnaires telles que les coopératives.

Cette association de la réflexion et de l’expérience est bien, je le crois, la voie qui permet d’aller vers la convergence des démarches et  le rassemblement des populations autour de projets qui animent la vie sociale et peuvent alimenter l’émergence  de nouvelles formes de gestion. Les nouvelles sociétés, dans l'histoire, naissent de façon émergente, non pas de prescriptions autoritaires, mais à partir de démarches créatives de partenaires qui se sont retrouvés autour de projets en acte.

Pour ces raisons, je souhaiterais pour ma part que soit prise en commun une initiative que l’on pourrait appeler l’arc solidaire de France,  qui rassemblerait les acteurs de l’économie sociale, y compris de domaines tels que l’agriculture, ainsi que les élus locaux, qui par leur insertion dans la population connaissent les partenaires sociaux concernés et leurs besoins.

Il existe des  confusions à propos de l’économie sociale, conduisant à tout mélanger : les activités sources de biens susceptibles d’être échangés, avec  les associations, dont certaines dans le contexte actuel jouent le rôle de palliatifs face aux pénuries de services publics, et d’autres qui ont un rôle de charité sociale, et donc aussi de palliatif social.

Ces confusions obscurcissent largement la perception de ces activités, et de ce fait les  perspectives potentiellement ouvertes. Des initiatives cohérentes dans ce domaine permettraient de sortir de ces confusions, et seraient un élément pour ranimer l’économie sociale, ceci également en faveur de nouveaux services publics, en cohérence avec de nouvelles pratiques  démocratiques, donc dépassant nettement celles que nous connaissons.

Des initiatives en matière d’économie sociale permettraient aussi de développer des actions de formation, de culture. Elles permettraient de sortir des lieux communs marchands et capitalistes en nouant des liens d’un nouveau type entre populations, qui ne seraient plus du type de la concurrence internationale, mais constitueraient l’amorce de circuits  d’échanges entre populations diverses, sur les bases d’une équité entre peuples, d'une réelle mutualisation des capacités et des besoins, bien à l'encontre du repli sur soi ou de l’égoïsme.

Je propose une telle initiative parce qu’un changement profond ne se décrète pas par des  prescriptions,  il ne s’extrait pas du capitalisme par une simple logique protestataire. Il se construit en actes. Je pense qu’il se bâtit en donnant aux intéressés eux-mêmes  les moyens de sortir de la société actuelle, de renforcer le terrain social sur lequel ils peuvent se rassembler pour que leurs actes transforment réellement et en profondeur la société.

Maurice Decaillot. Publié dans Contretemps n°20.

      

 

      

Article