Air France : prises de position de Jacqueline Fraysse et François Asensi

Air France : retour sur un emballement

La France est en ébullition depuis que, le 5 octobre dernier, des syndicalistes ont interrompu le comité central d’entreprise d’Air France, lors duquel les salariés venaient d’apprendre la suppression de 2 900 postes, en bousculant deux cadres dirigeants.

Rétablissons d’abord les faits à leur juste mesure: il est essentiellement reproché aux syndicalistes d’avoir déchiré la chemise des deux dirigeants.

On a affirmé un moment qu’un vigile serait tombé « dans le coma », alors qu’en réalité, il est simplement tombé « dans les pommes » pendant quelques minutes. Les salariés, quant à eux, s’indignent de ce nouveau plan social qui envisage 2900 suppressions de postes après les 5000 déjà opérés il y a 4 ans par un premier plan « de sauvegarde de l’emploi » assortis de nombreux sacrifices : stagnation de leurs salaires, non compensation du travail les jours fériés, diminution des RTT et des congés… contre la promesse d’un développement de l’entreprise.

Au-delà des postures politiques et des condamnations des seuls syndicalistes, ces événements sont révélateurs à plus d’un titre.

Intervenant après 4 années de sacrifices consentis par les salariés et avant les 5000 suppressions de postes du prochain plan non encore annoncé, ce coup de colère largement justifié montre que les promesses patronales, formalisées par le gouvernement sous la forme de « pactes de compétitivité », n’engagent que ceux qui y croient, mais surtout pas ceux qui les énoncent.

Car l’annonce en plein débat budgétaire de ces milliers de suppressions de postes au sein d’une entreprise ayant bénéficié l’an dernier de 109 millions d’euros d’argent public dans le cadre du crédit d’impôt compétitivité- emploi vient opportunément illustrer le mensonge d’Etat et la mansuétude de ce dernier à l’égard du comportement cynique des grands patrons qui empochent l’argent public tout en continuant de détruire des emplois et d’engraisser leurs actionnaires.

Quant à la réaction outragée du Premier ministre traitant les syndicalistes de « voyous » et envoyant la police les cueillir à 6 h du matin, comme de vulgaires trafiquants de drogue sur le point de fuir à l’étranger, elle montre clairement qu’entre les chemises déchirées des deux dirigeants d’Air France et les 2900 salariés qui risquent de perdre la leur, et beaucoup plus, il a choisi son camp : jeter l’opprobre sur quelques salariés qui n’en peuvent plus et à travers eux sur le monde du travail pour formater l’opinion et obliger les salariés à courber l’échine.

Plutôt que de disserter sur le « dialogue social » qui n’est dans la réalité que la convocation d’instances représentatives du personnel pour annoncer des décisions déjà prises par le patronat, voire déjà diffusées dans les medias, plutôt que de tenir des propos moralisateurs, le gouvernement se réclamant de la gauche serait mieux inspiré des’interroger sur les causes de ces débordements au demeurant encore limités aujourd’hui, mais qui témoignent d’une légitime montée de la colère.

Oui violence il y a : celle qui est infligée aux hommes et aux femmes qui, par leur travail, sont en réalité la seule vraie source de richesses pour notre société.

Jacqueline Fraysse dans son Bulletin de parlementaire.

Je ne peux m’empêcher de faire le lien entre ces événements et les propos tenus par le Dr Marie Pezé, psychanalyste, ancienne responsable des consultations sur la souffrance au travail à l’hôpital Max Fourestier de Nanterre, que j’avais invitée à un débat sur la question en 2010.

A propos de ces salariés harcelés qui en venaient à se suicider, elle avait craint que ne vienne un moment où ils cesseraient de retourner la violence contre eux-mêmes en se suicidant, mais contre les responsables de leur souffrance. Sans hésitation, elle classe les événements d’Air France dans cette catégorie.

Question de François Asensi à l'Asssemblée :

Devant la pauvreté de la réponse faite la veille par la ministre de l’écologie à la question d’André Chassaigne sur Air France, François Asensi est revenu à la charge, mercredi 14 octobre, demandant notamment la suspension du crédit d’impôt compétitivité-emploi octroyé à la compagnie aérienne et censé préserver l’emploi.

M. François Asensi. Monsieur le Premier ministre, puisque André Chassaigne n’a pas obtenu de réponse hier, je vous repose la question : le Gouvernement va-t-il, oui ou non, demander à Air France, compagnie européenne, de lever les poursuites contre les salariés d’Air France ?

(« Non ! » sur plusieurs bancs du groupe Les Républicains.)

Il est vrai qu’en les traitant de voyous, vous les avez déjà condamnés. Pire qu’un verdict, ces mots sont une condamnation sociale.

M. Gérald Darmanin. Très bien !

M. François Asensi. On assistera donc le 2 décembre à un procès contre le monde du travail. Mais que fait l’État actionnaire chez Air France, sinon l’affaiblir par ses décisions ?

Depuis la privatisation d’ADP (aéroport de Paris), que nous avons combattue sur ces bancs, les redevances payées par Air France ont bondi de 30 %. Le grand gagnant de cette forme de racket est l’État, qui empoche chaque année 60 millions de dividendes en tant qu’actionnaire majoritaire d’ADP.

M. Claude Goasguen. ADP, ce n’est pas Air France !

M. François Asensi. L’État préfère ainsi jouer la financiarisation plutôt qu’insuffler une véritable dynamique industrielle et commerciale à Air France, qui concourt à hauteur de 1,4 % au PIB et demeure le premier employeur privé d’Île-de-France.

Autre mauvais coup, il affaiblit le hub d’Air France à Charles-de-Gaulle en accordant des créneaux aux compagnies du Golfe, dont la concurrence est déloyale, et en validant la suppression de lignes long courrier.

Enfin, scandale des scandales, Air France a empoché 109 millions d’euros au titre du crédit d’impôt compétitivité-emploi. Au lieu de créer de l’emploi, ces 109 millions d’argent public iront financer les 2 900 licenciements.

Alors, monsieur le Premier ministre, allez-vous suspendre dès aujourd’hui le CICE d’Air France, voire demander son remboursement ? L’État, actionnaire d’Air France, va-t-il enfin refuser ce plan de licenciement ?

(Applaudissements sur les bancs du groupe de la Gauche démocrate et républicaine et sur quelques bancs du groupe socialiste, républicain et citoyen.)

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