Alberto Garzon : « L’unité est la clé du changement »

Alberto Garzon est coordinateur d’Izquierda Unida et député. Il revient sur la stratégie d’union à gauche de la coalition Unidos Podemos, qui est, depuis le 26 juin, la troisième force parlementaire.

La coalition électorale Unidos Podemos, qui se présentait pour la première fois aux élections générales espagnoles le 26 juin, est devenue la troisième force parlementaire. Vous conservez le même nombre de députés que lors du scrutin du 20 décembre, mais perdez néanmoins un million de voix. Comment Izquierda Unida analyse ce résultat  ?

Alberto Garzon Il n’est pas celui que nous espérions. Les enquêtes d’opinion ainsi que les estimations des partis politiques nous donnaient un bien meilleur score et la possibilité, de ce fait, de dépasser le Parti socialiste (PSOE). La gauche dans son ensemble a perdu plus d’un million de voix, tandis que la droite en a gagné près de 300 000 supplémentaires. C’est donc l’électorat de gauche qui s’est abstenu. Il nous faudra prendre le temps d’une analyse plus poussée pour savoir si la perte de voix est le produit de la coalition Unidos Podemos ou si elle s’inscrit dans un contexte antérieur. Les quatre mois de négociations au terme desquels il a été impossible de former un gouvernement pourraient également être une raison de l’abstention de gauche.

La dynamique d’union a-t-elle été réelle  ?

Alberto Garzon Nous n’avons jamais eu de meetings aussi importants avec une participation de plus de 20 000 personnes comme à Madrid. Nous n’avions pas connu une telle affluence depuis l’époque de la transition (période de la post-dictature franquiste – NDLR). Les gens de gauche moins actifs ou plus critiques sont, eux, restés en retrait. Mais la campagne a été très active et la mobilisation très dense grâce à l’implication de toutes les organisations composant Unidos Podemos.

L’Espagne a été le théâtre d’importantes mobilisations sociales. Mais, depuis trois ans, elles sont en recul. Ce reflux a-t-il eu un impact sur le scrutin  ?

Alberto Garzon Les mobilisations ont débuté en 2010 lorsque le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero a mis en place des politiques de coupes budgétaires dans les dépenses publiques. On a alors connu des grèves générales. Puis on a assisté à des mouvements qui n’étaient pas tant initiés par les syndicats que par d’autres organisations. Lors des élections générales de 2011, nous avons obtenu 11 députés tandis que le Parti populaire gagnait une majorité absolue. Suite à ce scrutin, l’espace politique était très réduit, mais la dynamique sociale, elle, était importante. Depuis trois ans, le changement est notable. Les Espagnols ont pensé que la solution était exclusivement électorale. De ce fait, la voix de la rue s’est réduite. Nous sommes de ceux qui pensons qu’au contraire, il faut tenir ces deux leviers. Il doit y avoir une présence électorale forte, mais elle doit être accompagnée d’une mobilisation sociale constante, faute de quoi il est impossible d’avancer. Aujourd’hui, la gauche a 71 députés. Cette augmentation du nombre de parlementaires s’explique, sans aucun doute, par la mobilisation sociale passée et la politisation de certains secteurs de la population, en particulier des jeunes qui, ces dernières années, ont investi le champ de la politique. À titre de comparaison, par le passé, les meilleurs scores d’Izquierda Unida et du Parti communiste d’Espagne nous ont permis d’avoir une vingtaine de parlementaires. Nos 71 députés vont aider à de nouvelles constructions mais à un rythme plus lent que ce que nous aurions voulu.

Le score d’Unidos Podemos invalide-t-il la stratégie de convergence  ?

Alberto Garzon Pour Izquierda Unida, la stratégie d’union n’est pas remise en cause. L’unité est la clé de tout ce processus. Elle nous a permis de maintenir le même nombre de députés, en dépit de la perte de voix. Elle est attaquée par tous ceux qui n’en veulent pas, tant à l’intérieur de Podemos que d’Izquierda Unida. Mais elle est surtout la cible de l’establishment et des médias qui diffusent la thèse selon laquelle l’unité serait responsable de notre score. Notre engagement politique en faveur de l’unité reste intact. L’espace créé par nos 71 députés peut fleurir en un espace politique plus consolidé, qui ne soit pas seulement électoral. L’unité doit être présente dans la mobilisation sociale et dans les consciences.

Quel est le rôle d’Izquierda Unida au sein de la coalition Unidos Podemos  ?

Alberto Garzon Notre militance est plus expérimentée. Nous maîtrisons mieux également le fonctionnement des institutions. Notre idéologie est plus consolidée, plus précise. Podemos n’a pas fonctionné comme un parti, mais davantage comme une machine électorale. Il s’est attaché à offrir un produit achetable par le plus grand nombre sur le marché électoral. D’où son manque de précision, à l’heure de dire ce qu’il proposait et de quoi il se revendiquait. Néanmoins, le discours et la stratégie de la direction de Podemos se sont depuis déplacés vers la gauche. Pour les élections du 20 décembre 2015, Podemos n’a pas voulu de la convergence. Ce parti est revenu sur cette décision en raison même de son rapprochement avec la gauche.

Comment expliquez-vous le succès de la droite  ?

Alberto Garzon Nous n’avons plus de gouvernement depuis presque neuf mois. Pour l’électorat conservateur, cette situation est insupportable. En toute logique, le Parti populaire (PP), qui était de fait exclu durant les négociations pour construire un gouvernement de changement, a ramassé la mise électorale de ce mécontentement. Durant la campagne, il a polarisé le débat, en ayant recours à la politique de la peur. Le PP n’a pas hésité à dire qu’en cas de victoire d’Unidos Podemos, l’Espagne sombrerait dans la misère, le chaos. Il est même parvenu à capter les voix de Ciudadanos (C’S, droite libérale). Grâce à la loi électorale, il a ainsi pu gagner jusqu’à 14 sièges.

Dans quelle mesure la Grèce et surtout le Brexit ont-ils pu influencer l’issue du scrutin  ?

Alberto Garzon En Espagne, les questions internationales n’ont pas de grandes incidences sur les élections. La Grèce n’a pas été évoquée. Quant au Brexit, il a entraîné l’idée selon laquelle un « mauvais » vote pourrait avoir des incidences négatives. Il a alimenté la campagne de la peur, mais sans pour autant être une question centrale. De son côté, le Parti socialiste a agité l’épouvantail de l’anticommunisme, en déclarant que le Parti communiste, qui compose Izquierda Unida, souhaitait sortir de l’euro. Dans leur bouche, il s’agissait d’appeler à voter pour une gauche responsable. La majorité des Espagnols ne savent pas ce que signifie une sortie de l’Union européenne. Le Brexit est la démonstration de l’implosion d’une Union européenne pensée pour la grande finance au détriment des peuples. Des politiques d’austérité ont été appliquées dans chaque pays. Partout, elles ont provoqué une colère sous des formes différentes. On observe malheureusement des traits communs : l’euroscepticisme, la xénophobie, le racisme. Les gens identifient l’Union européenne à la cause de leurs problèmes parce qu’il est difficile d’expliquer le cœur du problème : comment fonctionne l’austérité, le capitalisme.

L’ancien président du gouvernement et chef de file du Parti populaire, Mariano Rajoy, parle d’un rapprochement avec le PSOE pour former un gouvernement. Cela vous paraît-il possible  ?

Alberto Garzon Le PSOE traverse une crise qui met en lumière ses contradictions internes, à savoir une social-démocratie qui doit assumer ses postulats néolibéraux. Sa guerre intestine n’est pas le fruit d’un débat idéologique : les positions des uns et des autres ne visent en fait qu’à prendre la direction du parti. Le secrétaire général, Pedro Sanchez, est conscient que le PP gouvernera mais ne souhaite pas que le PSOE en porte la responsabilité, en s’abstenant lors de l’investiture de Mariano Rajoy. Le PP aura besoin d’alliés pour faire passer certaines lois. Il est probable que le PSOE soit un allié naturel pour voter des politiques néolibérales.

Avant la campagne électorale, la Commission européenne a demandé à l’Espagne de procéder à 8 milliards d’euros de coupes budgétaires. Quelle va être la réaction du groupe Unidos Podemos  ?

Alberto Garzon L’an dernier, le PP a fait des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux plus riches. Cela a précisément créé un trou de 8 milliards d’euros. Nous concernant, nous défendrons l’idée d’une réforme fiscale, mais aux antipodes de celle adoptée par le PP. Contrairement à l’année dernière où le PP n’a procédé à aucune coupe et a même mené une politique expansive, avec un peu d’investissements publics et de créations d’emplois à des fins électoralistes, il va désormais reprendre le cap de l’austérité. L’année 2015 n’aura été qu’une parenthèse pour faire croire au mirage de la « récupération économique ».

La société espagnole est particulièrement touchée par le chômage et la pauvreté, conséquences des politiques d’austérité menées par la droite. N’y voyez-vous pas une contradiction avec son succès électoral  ?

Alberto Garzon La majorité des victimes de la crise ne participe pas à la vie politique. Elle ne vote pas et ne s’organise pas. Les gens finissent même parfois par s’habituer à une situation qui est pourtant dramatique. Avant la crise, un salaire de 400 euros semblait une atrocité. Désormais, il est considéré comme un privilège. La frustration entraîne une colère sociale. Mais elle ne s’exprime pas forcément par un discours de gauche. Dans de nombreux pays d’Europe, cette colère se transforme par des positions anti-immigrés. En Espagne, les mobilisations ont servi de pare-feu au fascisme ou aux politiques d’extrême droite. La tâche de la gauche est de s’adresser aux classes populaires qui sont celles qui souffrent le plus et ne sont plus actives sur le plan politique.

Quelles seront désormais vos prochaines priorités  ?

Alberto Garzon La mobilisation sociale est épuisée. Nous avons besoin d’un travail stratégique pour que la dynamique de la campagne unitaire descende dans les quartiers. Nous devons articuler un mouvement qui aille au-delà des institutions, afin de créer des foyers de résistance, en faisant beaucoup de pédagogie en direction des couches populaires.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe et Gaël de Santis. Publié sur l'Humanité.fr

  

 

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