Alternative : comment faire système ?

Je vais tenter de dire pourquoi sans hésitation j’opte pour le singulier du mot Alternative, tout en intégrant la multiplicité des situations, des démarches, et me détache de l’illusion d’un Grand soir et d’une uniformisation. L’addition de mesures aussi pertinentes soient-elles ne me semble pas suffire à former un ensemble cohérent. Et poser la question de système social et politique n’interdit pas aux intéressés tout pouvoir de créativité, surtout si ce pouvoir de créativité est la base d’un autre système social.

Prenons le cas de la Sécurité Sociale. Elle est construite sur la base d’une idée chère aux communistes : « De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ». Mais que cette portée n’ait pas été mesurée a fait qu’elle n’a eu aucun effet de contagion sur quoi que ce soit. De profiter de la Sécu sans en maîtriser la profondeur et les valeurs impliquées l’a rendue vulnérable à la notion de coût. Durant les années 1970 et 1980, le Parti communiste prônait l'idée que l’addition de réformes qui touchent à des structures finirait par dessiner la possibilité d'une autre société. Cela avait la commodité d’évacuer la question de la Révolution, mais s’est avéré être complètement faux. De ne pas traiter en termes de « mode de production » peut conduire à ce que même les conquêtes les plus fortes ne fassent jamais système. J’ajoute que ce qui caractérise le capitalisme n’est pas la propriété mais l’exploitation.

Or pour la première fois la présence du Parti socialiste au gouvernement ne calme pas la colère : les luttes, les écrits critiques sont particulièrement nombreux, et pourtant l’aggravation de la domination du capital se poursuit…Nous avons besoin d’interroger une certaine inefficacité. A mes yeux le pluriel mis au mot « Alternative », la prééminence du programme « concret » comme référent où de fait, chacun fait son marché et tourne le dos au commun au détriment du global, est un signe de renoncement et de défaite idéologique. Ce pluriel annonce qu’il est impossible de définir les principales caractéristiques d’une autre organisation de la société. Les mouvements sociaux sont pourtant nombreux qui mettent de plus en plus fréquemment en cause les actionnaires, mais chacun met en cause ses actionnaires, ou à la rigueur les banques.

Nous n’arrivons plus à désigner avec un mot ce que nous rejetons. Cela permet au capitalisme une plasticité remarquable. La fixation de la protestation sur les actionnaires a permis, il y a un an, à Sarkozy de déclarer à Toulon : « La croissance extravagante du secteur financier qui a disséminé d’invraisemblables quantités de dettes a eu pour conséquence la financiarisation de l’économie. Elle l’a mise sous la domination exclusive des logiques spéculatives et l’obsession du court terme. On en connaît les conséquences sur l’industrie, sur l’environnement, sur les inégalités et sur la dégradation de la valeur travail…». Quant à Marine Le Pen, elle n’est pas avare de critiques à l’égard des marchés. Ne pas réussir ni même tenter de définir le système que nous combattons nous empêche au nom du réalisme de chercher à concevoir un autre système social et politique.

Un sondage de l’IFOP vient à point pour appuyer mon propos. Trois questions : le capitalisme est-il un système efficace : Oui ! s’écrient…20% des sondés. Ce système doit-il être abandonné : Oui : 26% (on aurait aimé que ce soit le résultat électoral du Front de Gauche). Le système est mauvais, mais il n’y en a pas d’autre disent 54% des interrogés. 54%  : belle base de départ pour s’interroger collectivement !

L’échec flagrant du dogmatisme et de l’hyper-institutionnalisation entraîne même une certaine résistance de la part des différentes luttes en cours face à la nécessité d’aller au-delà de son périmètre. Les syndicats ne font pas des revendications qu’ils défendent un enjeu rassembleur pour toute la société. Non parce que la société n’entendrait pas, je veux dire qu’ils ont du mal à vouloir le faire. De ce fait, les luttes sont au mieux concentrées sur le métier, mais pas sur la promotion d’une forme de société. Idéologiquement le règne de ce que l’on appelle le « concret », entendez ce qui est perçu mais pas interprété, va de pair avec la dictature de l’urgence et la culture du bref, du simple. Le mot philosophique est devenu péjoratif, même pour des chercheurs, on le voit avec le sociologue Louis Pinto qui reproche à la philosophie sa volonté globalisante. Dès lors on adopte de manière acritique l’idéologie qui est passée dans la manière courante de poser les problèmes et dans le langage courant : ainsi on peut dire qu’il ne faut pas payer la dette à l’égard des banques, mais c’est admettre la «dette » et l'idée que l’économie serait un bien privé. 

Le « hors norme » facteur de rassemblement

Aujourd’hui, on pense que pour être compris il vaut mieux parler un langage lisse, quitte à ce qu’il conduise à la défaite, et on ignore que c’est au contraire le « hors norme » qui peut commencer à rassembler. Alors que si on interroge la période historique où la France a été le plus largement rassemblée, tout le monde évoquera la période de la Résistance. On oublie trop aisément que ce rassemblement réel avait singulièrement commencé par du « hors cadre » et de la séparation. C’est le moins qu’on puisse dire. C’est de savoir rendre immédiat le saisissement du problème par le fondamental qui a rendu la Résistance partageable, et non pas d’avoir cherché en soi le plus large dénominateur commun.

Les forces politiques se sont indexées sur cette situation et en sont réduites à tenter de faire pression sur le Parti socialiste. Pour ne pas plaquer une pensée sur la réalité on n’explore pas ce que les gens ne parviennent pas à expliciter spontanément. Finalement ces forces tendent à ressembler à un institut de sondage confondant crédibilité avec mise en conformité, et pratique démocratique avec absence de novation et d’audace. Il a fallu Sea-France et Arcelor-Mittal pour que le Parti communiste parle à nouveau de temps à autre de propriété.  La répétition est démobilisatrice. Elle signale implicitement l’impuissance. Une remarque revient devant chaque appel à une grève ou une manifestation : « à quoi cela va-t-il servir ? ».  Au vu des résultats antérieurs, cette remarque est hélas pleine de bon sens. Jamais le système capitaliste n’a été si malade et rarement nous n’avons été autant démunis.

Cela nous pose simultanément une autre question : l’éparpillement des luttes. Elles sont aujourd’hui comme autant de parallèles qui ne se rejoignent jamais. Or, que peut-il y avoir de commun entre ceux qui défendent leur survie à PSA ou à Goodyear et ceux qui manifestent à Notre-Dame-des-Landes ? Si on en reste à leur revendication stricto-sensu, absolument rien. En revanche si on cherche ce qui est à la source de ce qui provoque ces manifestations, alors la cause apparaît comme unificatrice et entraîne une recherche d’un autre fonctionnement qui est à la source de toute production de commun.   

Qu’appelle-t-on « le concret » ? En fait, si on le sort des logiques qui le sous-tendent, il est illusion. Il n’est jamais dégagé des concepts fondamentaux qui le produisent et ces derniers sont soit ceux de la domination capitaliste, soit exigent l’élaboration d’une cohérence alternative. Accepter la parcellisation des approches comme une donnée intangible, par laquelle  passe inévitablement la réalité des mouvements, ne conduit pas selon toute apparence à établir un rapport de forces entre les salariés de telle entreprise et leurs actionnaires, mais entre les salariés de telle entreprise et la totalité du système qui fait exister les actionnaires, avec leur système de surveillance, le système médiatique mis en place, bref cela équivaut à accepter l’inégalité du combat. Mais pas seulement. Si on en reste au refus de telle décision précise, on se tourne évidemment vers des actions et des formes protestataires. Si vient la question du système et du pouvoir, alors d’autres objectifs de luttes peuvent se dessiner. Le PDG de Renault a annoncé l’envoi de productions au Maroc : « Au Maroc ou nulle part », dit-il. On lui conteste cette décision. Mais qui lui dispute concrètement, en actes, son pouvoir de décision ? En fait l’action ne devrait plus être engagée pour réclamer mais pour se doter de pouvoirs que l’on retire aux capitalistes. On croit défendre la Sécu et on redoute la courbe démographique. Même la protestation la plus véhémente s’enferme dans une logique qui n’est pas la sienne. Les situations d’urgence sont aussi provoquées pour enfermer la pensée dans le sauvetage plus que dans l’alternative. C’est cela l’aliénation.

Le choix de la rupture

La moitié de la planète est en quête de quelle rupture peut être la bonne. Investir ce champ, ne serait-ce pas le verrou actuel de la situation ? Un levier de modification en profondeur du rapport des forces ? Le paradoxe est qu’on ne peut pas faire une réunion de militants sans qu’on y parle du poids des médias et que les luttes n’englobent pas la manière dont les gens pensent.

L’abandon justifié du Grand soir nous laisse sans conception de rechange. Tous les intéressés recourent à la notion de processus. Mais la nature de ce processus n’est pas définie. Est-ce l’addition de mesures concrètes contenues dans un programme ou s’agit-il d’autre chose ? On ne fait pas la Révolution par hasard ni sans le savoir, ni même par retouches successives et surtout pas sans l’intention de la faire. J’ai conscience que la faillite du soviétisme nous laisse dans une situation de défiance envers toute volonté d’affronter le champ idéologique qu’implique toute mise en cohérence. Reste que si les descriptions de comment le soviétisme a failli puis a implosé sont nombreuses, le travail autour de pourquoi en a-t-il été ainsi reste à faire. On parle aisément d’échec en omettant d’analyser échec de quoi précisément.

Evidemment, on ne peut pas appeler les gens à se doter d’une vision cohérente comme s’ils étaient à l’école. Il s’agit donc que les luttes les plus immédiates englobent la capacité à percevoir où se situe exactement l’antagonisme, la nature précise du conflit et ce que suppose comme conception de la société la satisfaction de la revendication qui rassemble.

Comment alors désigner l’Alternative au singulier ? Je suis suffisamment critique à l’égard des Partis communistes pour attirer l’attention sur le fait qu’en Europe  a toujours existé un lien entre la puissance du mouvement syndical et la perception d’un après-capitalisme. Comme par hasard, un retournement de situation sociale s’est produit au fur et à mesure que l’idée d’une alternative globale au capitalisme s’érodait en même temps que l’URSS. Je connais évidemment le handicap que traîne avec lui le mot de communisme. Assez paradoxalement d’ailleurs si on se souvient que l’Union des Républiques Soviétiques était socialiste, et que le gouvernement actuel l’est d’une autre manière. Au-delà le mot insiste sur le « social » comme s’il se suffisait à lui-même. Je ne propose pas d’aller au-delà dans ce débat aujourd’hui. Mais je pense que tant que les forces les plus engagées contre le capitalisme n’exploreront pas comment désigner ce qu’elles visent, cela voudra dire qu’elles laissent au capitalisme le monopole de faire système. Ce qui permet à l’injustice la plus violente de se faire au nom de l’efficacité. 

Pierre Zarka. Publié dans Contretemps n°20.

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