Alternative et vision d'ensemble

On considère trop souvent la question de l’alternative au capitalisme comme étant en dehors de l’actualité, réservée aux colloques pour intellectuels, ou bien comme projection vers un avenir si lointain et hypothétique qu’elle n’aurait aucun effet sur le présent immédiat et sur les urgences auxquelles nous sommes confrontés. Cette « évidence » mérite fortement d’être interrogée.

L’actualité sur une longue période est faite de multiples luttes qui recouvrent de nombreux terrains et expriment une immense colère. Cependantl elles sont le plus souvent éparpillées et, malgré leur détermination, par trop inefficaces au regard des coups portés. Nous avons besoin de nous interroger sur ce manque d’efficacité. Ces luttes, enfermées dans un champ restreint et trop souvent limitées à une entreprise ou à un métier, pèsent d’un poids limité sur le rapport de force politique. Ainsi, en Bretagne les seules luttes revendicatives, au demeurant légitimes, n’ont pas suffi, au début du mouvement, à empêcher leur récupération par le MEDEF, la droite et l’extrême- droite. Les Indignés et les militants d’Occupy Wall Street ont initié de prometteuses formes de luttes hors institutions. Mais, jusqu'à présent, ils se sont surtout attaqué aux excès de la Finance, et donc restés susceptibles d'être « récupérés » ou de s’essouffler, avec un risque réel de repli dans le champ limité de la solidarité avec les plus pauvres. Tous ces éléments conduisent à s’interroger sur nos comportements, sur ce qui manque aux luttes pour qu’elles soient victorieuses, et aux nombreuses expérimentations sociales pour qu’elles  deviennent réellement transformatrices.  Ne faut-il pas s’atteler, dans les luttes elles-mêmes, à l’émergence d’une conscience anticapitaliste et autogestionnaire ?

La perspective du changement global

Depuis la faillite du soviétisme, le mouvement populaire pense plus prudent de ne pas donner à voir une autre conception de la société. Certes, l’idée d’un changement global par le haut a échoué. Mais en voulant prendre le contrepied du « Grand soir », n’a-t-on pas jeté le bébé avec l’eau du bain, abandonné la visée d’un changement de mode de production et des rapports sociaux à l’échelle de la société ? Ne confond-on pas «vision du changement par le haut » et « vision cohérente » ? Ne verse-t-on pas aujourd’hui dans le défaut inverse du « Grand soir » en pensant que l’addition de luttes revendicatives ou locales finirait par imposer des changements ? A propos de l’expérience à Aubagne de la gratuité des transports, certains militants pensent qu’en s’étendant et en se multipliant de proche en proche la gratuité finira par s’imposer et devenir  aussi « naturelle » que l’éclairage public. Ce qu’ils appellent « attraper le capitalisme par la queue ». Mais les expériences concrètes, qu’elles soient locales ou de dimension nationale, ne semblent pas suffire en elles- mêmes. Ainsi les citoyens ne sont-ils pas en train de perdre les services publics et la Sécurité sociale ?

Alors qu’ils multiplient leurs efforts, nombre de militants semblent éviter le terrain des luttes proprement politiques et préfèrent s’investir dans l’action syndicale et associative pour la défense des intérêts immédiats, avec le souci d’être « concrets », d’obtenir rapidement des résultats et de ne pas gêner l’unité des mouvements. Mais il semble que le rassemblement tant recherché ne soit pas au rendez-vous. Cet « évitement » du politique a comme conséquence de pousser les militants à délaisser la bataille d’idées, alors même qu’ils déplorent l’intensification de la pression idéologique dans les médias. Ce faisant, c’est l’idéologie dominante et les anciennes matrices de la pensée de gauche traditionnelle qui continuent d’influer sur les esprits : on croit s’attaquer au capitalisme et on ne s’attaque qu’aux excès de la finance. On pense accroître la maîtrise du peuple en nationalisant, et, dans le meilleur des cas, on étatise. On contribue ainsi, sans le vouloir, à donner l’illusion d’un aménagement possible du capitalisme.

Pour se rassembler, les gens ont besoin de percevoir ce qu’ils ont comme dénominateurs communs au-delà de leurs intérêts immédiats. Les grands mouvements qui ont abouti à de vrais changements, comme avec la Révolution Française ou la Résistance, sont ceux qui ont su dépasser les intérêts immédiats de chacune des catégories sociales pour lutter contre les causes de leurs problèmes et pour se rassembler sur des projets de société alternatifs communs à tous. C’est la logique même de ce système et pas seulement ses excès qui est la cause des licenciements boursiers, de la souffrance au travail, des scandales alimentaires, et de la casse de la Sécurité sociale. C’est cette logique qui dépossède ceux qui produisent les richesses de la maîtrise et des fruits de leur travail. C’est elle qui transforme tous les besoins en marchandises, détruit la nature et fait de l’argent l’étalon qui mesure la place de chacun dans la société. C’est à la perception plus claire et plus explicite de cet antagonisme, en lien avec ce qui est vécu, que nous devons travailler. Dès lors, nous luttons contre un ensemble cohérent qui fait sens.

Un changement de la nature des luttes

Cependant, même la prise de conscience anticapitaliste peut être récupérée.  Quand la conscience de classe émerge, privée de projet politique elle peut devenir « attrape tout » et déboucher sur le « populisme ». Marine Le Pen ne se prive pas de faire à sa manière de l’anticapitalisme. La crise du politique ne se résume pas aux promesses non tenues, mais relève plutôt de l’absence de repères idéologiques pour se situer. Cette absence de construction politique laisse les forces qui se réclament de l’alternative dans une impuissance qui leur est de plus en plus reprochée. La perception claire qu’un autre mode de fonctionnement de la société est possible semble nécessaire pour éviter confusion et récupération en donnant du sens à l’immédiat. L’investissement dans le champ de l’Alternative permet de dépasser la posture défensive pour aller vers des actions et propositions qui, éclairées par cette autre logique, mettent davantage en lumière  le parasitisme du Capital. Aux yeux de ceux qui participent de la volonté de dégager les grands traits d’une autre logique d’ensemble, fondée sur les besoins sociaux et démocratiques, le poids du Capital devient plus insupportable ; sa domination n’apparaît plus ressortir de l’ordre « naturel des choses », ni fatalement immuable.

Cette démarche implique un changement de la nature des luttes, y compris des luttes syndicales. Celles qui se développent actuellement sur des thèmes apparemment différents pourraient converger dans un mouvement d’idées anticapitaliste et autogestionnaire. Quoi qu'on pense de l’état actuel de l’écologie politique, celle-ci est devenue un courant d’idées qui a sa cohérence. Pourquoi ne pas faire de même avec la question de l’alternative au capitalisme ? Allons plus loin : sans une cohérence alternative peut-on penser, en retour, la lutte des classes ? C’est, me semble-t-il, ce besoin que tente de capter à juste titre le Front de Gauche avec « l’écosocialisme » (encore faudrait-il faire vivre davantage cette dimension), ou l’Association des Communistes Unitaires avec un communisme revisité.

La problématique n’est pas abstraite, mais déjà ancrée dans le réel. Le recours de plus en plus fréquent des salariés des entreprises en difficulté à la démarche coopérative et le regain d’intérêt pour l’économie sociale et solidaire peuvent contribuer à alimenter ce mouvement d’idées. Ces luttes peuvent permettre aux salariés de faire l’expérience concrète qu’un autre fonctionnement des entreprises et de la société est possible. Mais Il n’y a pas d’automaticité. Tant que la logique du Capital n’est pas remise en cause comme système global, les expériences d’appropriations collectives, si elles restent locales et au coup par coup, demeurent sous la pression économique et dans le cadre idéologique du système dominant. Elles sont le plus souvent détournées de leur but initial et récupérées. Le Front de gauche se bat pour le droit de préemption par les salariés des entreprises en difficulté. Cette mesure semble indispensable, mais il convient dans le même temps de travailler l’idée, sans la remettre à plus tard, que la mise en coopérative est une démarche qui rompt avec la logique actuelle et qui peut faire système à l’échelle de la société. Elle permet la maîtrise par les salariés eux-mêmes de leur outil de travail et la mise en œuvre d’autres rapports sociaux que les rapports marchands. Après les scandales de la « malbouffe », l’idée a grandi de revenir à des « circuits courts », sans intermédiaires, dans lesquels les gens retrouvent la maîtrise de leur alimentation. Des expériences comme celle des AMAP se multiplient. Mais la grande distribution reprend cette idée et travaille avec des producteurs locaux. On ne saurait évidemment déplorer que cette démarche progresse, mais on vérifie qu’une idée, quelle que soit sa pertinence, isolée de la question fondamentale de l’appropriation par les citoyens des pouvoirs et leviers de décisions sur l’économie, est récupérable. On voit là toute la plasticité du capitalisme.

Dans la mobilisation des « bonnets rouges », l’absence d’une conception alternative des moyens de développer l’économie a réduit le rassemblement à une protestation suffisamment imprécise pour que le patronat, la droite et l’extrême- droite récupèrent le mouvement. Ils ont pris l’initiative, dès le mois de juin, avant les forces de progrès, en se réclamant des « intérêts communs de tous» et de la « primauté au territoire ». Le Medef se bat contre l’écotaxe en Bretagne au nom du développement économique, culturel et démocratique de la région en vilipendant « l’excès de centralisme ». A sa manière, il cherche à faire projet (le régionalisme). Le passage à la politique est de l’ordre de la possibilité de penser la société dans ses différentes logiques de fonctionnement à partir des besoins de celle-ci. C’est cette capacité de la droite et de l’extrême droite à offrir une vision politique cohérente, et le fait qu’ils soient les seuls à y travailler, qui leur permet d’occuper la rue, ou plus exactement de faire occuper la rue en légitimant des actes qui apparaissent subversifs.

Dans ce contexte il est normal que le découragement grandisse. Mais ce sentiment renvoit aussi à l’impuissance des forces qui se réclament de l’alternative. Le désir de sortir de l’impasse provoque un besoin non formulé d’une vision d’ensemble des causes de leurs problèmes et de l’avenir de la société. Souvent on croit être près des gens en répondant seulement aux questions qu’ils parviennent à formuler. On ne répond pas à celles qu’ils ne parviennent pas à exprimer, qui sont pourtant bien présentes. Or, le rôle de la politique n’est pas d’être un simple réceptacle de ce qui se dit déjà. La responsabilité des forces alternatives est de savoir entendre ce qui ne parvient pas à s’expliciter et à se formuler une proposition d’interprétations et de débouchés.

Il est frappant aussi de constater que les individus adhèrent de moins en moins au clivage gauche/droite, mai s'avèrent réactifs au clivage capital/ société. Mais comme les organisations politiques continuent à raisonner principalement en fonction de ce même clivage  gauche/droite, se contentant souvent de la critique du gouvernement et de la préparation des élections, cette réactivité repose de manière croissante sur le ressentiment. Ce qui tend à nourrir les différentes facettes de l’extrême-droite.

La question posée de l’alternative au pluriel ou au singulier  ne renvoie donc pas à des spéculations purement intellectuelles : elle répond aux enjeux de la situation présente, dans la mesure où actuellement n'existe pas une lutte, un seul sujet de mécontentement qui ne se heurte à l'absence de celle-ci. Elle renvoie à un débat qu’il devient urgent d’ouvrir.

Josiane Zarka. Publié dans Contretemps n°20.

 

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