AlternativeS, cela veut-il seulement dire plusieurs alternatives ?

Le mieux, me semble-t-il, pour poser le problème est d’abord de regarder la ou les définitions de ce mot selon le dictionnaire. Que nous prenions le Larousse ou le Robert (petits), les définitions sont très voisines, nous avons :

- Solution de remplacement.

- Succession de phénomènes opposés.

- Choix entre deux possibilités (dilemme).

- Système de deux propositions dont l’une est vraie et l’autre est fausse (davantage utilisée dans les systèmes logiques, mais, nous le verrons, pas seulement).

L’utilisation que nous faisons du mot alternative - avec ou sans «S» - fait appel à ces différents aspects, y compris dans des sens plutôt utilisés dans le domaine des sciences physiques.

Si nous souhaitons élargir notre intervention au-delà des cercles d’échange et de discussion relativement restreints des militants d’une gauche radicale, si nous souhaitons que la réflexion que nous menons et les propositions qui en découlent soient intelligibles par toutes les personnes concernées et engagées peu ou prou par et dans les mouvements sociaux, nous avons intérêt à lever ou à identifier le maximum d’ambiguïtés. Il y a donc quelques questions à se poser.

Solution de remplacement, oui mais de quoi ?

Solution de remplacement est certainement son sens le plus courant dans le domaine social, économique et politique. Mais cela nous oblige aussitôt à définir : remplacement de quoi, alternative à quoi, et c’est là où les choses se compliquent très vite. Ce quoi est-il le même pour tout le monde, est-il perçu de la même façon ? Certainement pas.

Si nous prenons l’exemple de la crise sociale, économique et politique : nombreuses sont les personnes qui constatent l’existence d’une crise profonde sans pour autant en percevoir les mêmes aspects – je ne parle évidement pas ici des quelques pour cents de la population qui tirent bénéfices de cette catastrophe. Pour les effets, même pour ceux qui pourraient être les plus immédiats et évidents, parce que l’on voit et comprend à travers le filtre de notre culture, de notre histoire, de notre localisation géographique et de notre position sociale, tous ne seront pas perçus, ou alors sous des facettes différentes qui ne les rendent pas spontanément identifiables et comme découlant d’un phénomène commun.

Cela veut dire que le même phénomène sera perçu avec un éclairage différent qui lui donnera une réalité et une existence différentes ce qui ne simplifiera pas son identification et donc l’approche de sa dynamique. Aujourd’hui, même si celles-ci deviennent de plus en plus évidentes, tout le monde n’identifie pas les crises sociétale et environnementale qui sévissent comme des crises liées au développement du capitalisme. Cela veut dire, dans les faits, que l’alternative à cette organisation de la société qui les aliène objectivement ne sera pas pensée sur la même base pour l’ensemble des individus. Et nous serons, nous sommes, en fait, face à une multitude d’alternatives,  la question devient alors : comment leur donner une cohérence et les faire converger pour les rendre plausibles et donc susceptibles d’être réalisables pratiquement ?

Solution de remplacement, oui mais par quoi ?

La cohérence c’est ce qui unit, c’est un état où les choses s’organisent logiquement, la mise en cohérence est un effort pour mettre en évidence ce lien logique et d’organisation, quand il existe.

Converger c’est aboutir à un même point, c'est-à-dire de passer du pluriel au singulier.

Qui dit convergence et cohérence sous-entend implicitement  «par rapport à quoi ? Vers quoi ?».

En admettant qu’une convergence se soit faite sur la connaissance des caractéristiques, des effets, des perceptions du phénomène à dépasser ou à remplacer, un sérieux problème se pose sur le deuxième terme de l’alternative, parce qu’on ne connaît pas les caractéristiques, les potentiels, la dynamique de la solution qu’on se propose de mettre en oeuvre. Nous sommes dans l’inédit, l’inconnu. Nous effectuons une approximation de tous ces paramètres, nous supputons sur la dynamique du système proposé et ses possibilités de bifurcation vers un état social, politique et économique que nous estimons plus satisfaisant pour la collectivité. Nous ne connaissons pas ou peu ses capacités de rétro action sur le milieu qui en est l’origine et donc comment il va modifier la donne. Tout notre raisonnement s’appuie sur une méconnaissance fondamentale qui ne sera en partie dissipée et validée, ou non, qu’à posteriori sur la base de l’expérience réelle. Cela veut dire que les conditions d’une rupture, d’une bifurcation peuvent fort bien exister sans évidement que nous en ayons pris conscience – pour des tas de raisons dont l'une est une faiblesse d’analyse et d’outils conceptuels … Ou la peur de l’incertitude qui nous focalise sur le connu – mais dans le cas où cette possibilité est effectivement perçue, la mise en œuvre est toujours une aventure incertaine. C’est là une donnée intrinsèque de l’action sociale, économique et politique.

Cela ne veut pas pour autant dire qu’il faut s’en remettre au hasard, attendre et voir. Dans les systèmes complexes que sont nos sociétés, les réponses à un faible changement du contexte, surtout quand le système a accumulé d’énormes contraintes, peuvent induire des bouleversements importants.  Le détonateur du « Printemps tunisien » a été l’immolation d’un jeune commerçant, phénomène minuscule à l’échelle d’un pays. Ceci peut faire croire au mythe du «Grand soir», mais force est de constater qu’il est rarement suivi par des «Lendemains qui chantent» s’il ne s’inscrit pas dans une perspective politique. Il est bien possible que le système capitaliste financiarisé, son organisation institutionnelle et politique, aient déjà acquis un niveau de tension le rendant particulièrement fragile.  Mais cet état n’est probablement pas spontanément instable et un sérieux coup de pouce semble nécessaire pour le faire basculer.

Choix entre deux possibilités (dilemme) 

Si les deux questions précédemment soulevées sont éclaircies, on peut dire que les conditions d’un choix théorique sont remplies. Ce choix théorique peut devenir un objectif politique ; reste maintenant les conditions du choix pratique qui, elles, feront que cet objectif sera ou non réalisable et réalisé.

Par le nombre des incertitudes, en tout état de cause, la réalisation sera au moins en partie différente de l’objectif qui était fixé et en modifiera irréversiblement les conditions «initiales». Ce qui rendra impossible toute possibilité de reprendre ou rééditer l’expérience. Cela donne une flèche au temps et un sens à l’histoire.

Telle est évidemment la situation idéale où nous serions seuls à disposer des conditions de choix. Ce qui n’est jamais le cas : les partenaires et à plus forte raison les adversaires de classe ne sont pas sans moyens d’intervention sur les conditions du choix. En outre il existe nombre de biais qui permettent de le fausser. C’est ainsi, par exemple, que des salariés spoliés par la crise sont amenés à faire des choix politiques qui aggravent leur propre situation et favorisent la mainmise du capitalisme et de la finance sur l’économie du pays.

Ne pouvons nous pas poser le problème autrement ?

Le système capitaliste, son système financier, politique et idéologique ont créé un bassin d’attraction énorme (le socialisme en a été un, également, à un moment donné). L’organisation de la production, de l’économie, de la société, les lois, la police, la justice, la puissance militaire, la pensée dominante … ramènent systématiquement tout ce qui est susceptible de s’échapper (y compris ce que l’on a appelé « systèmes socialistes ») dans son périmètre d’attraction (horizon). Cela fonctionne comme un énorme trou noir politique et économique. A ce jour, se maintiennent à la limite de cet horizon quelques pays d’Amérique latine. Dans ces conditions il semble évident que la sortie possible ne peut se poser en terme d’une alternative singulière, globale car nous sommes face à un système multiforme cohérent, même s’il héberge en son sein de fortes contraintes, dont une, et pas des moindres, est l’accroissement des inégalités qui remet en cause les structures des sociétés aggravant ainsi la crise anthropologique qui se juxtapose à la crise environnementale.

Nous pouvons épiloguer longuement sur les conditions d’une alternative globale qui pourrait ébranler l’ensemble du système. L’idée d’alternative singulière nous ramène en permanence à la nécessité de différer parce que … Le problème est européen ou mondial, qu’il n’y a pas de gouvernance supra nationale, etc. etc. Cela ancre l’idée de l’impuissance et de l’impossibilité d’une efficacité de l’individu dans la recherche de solutions globales.

La question qui nous est posée : comment les individus ou les petits collectifs peuvent-ils s’exprimer et agir en apportant une contribution significative ? Cela conduit, dans tous les domaines de la vie courante, à identifier avec nos concitoyens ce qui est ou apparaît comme problème, d’en cerner les racines - condition de la radicalité - et à élaborer une série de propositions supposées capables de le régler ou au minimum de l’améliorer.  La liaison entre le particulier et le global, l’individuel et le collectif, tient à la capacité de ces propositions alternatives de contribuer à une amorce de création d’un ou d’autres bassins d’attraction et/ou à abaisser le seuil facilitant le passage de l’un à l’autre. Ce passage sera un - ou des - lieux d’engagement politique et social où les propositions locales et partielles auront le plus de «chance» de généralisation, et où l’énergie à développer sera la plus faible : créer un col entre les deux en somme. On voit que, dans ces conditions, les luttes pour la création de Scops, ou celles pour le développement des services publics vus comme lieux de production sociale, sont porteuses de ces possibilités et peuvent être des socles pour une extension vers d’autres pans de la société et pour une généralisation des luttes à mener.

Alternative, avec ou sans «S» et alternance

Quand la droite et la sociale démocratie ou le social libéralisme, comme c’est le cas depuis des décennies en France, posent un diagnostic quasi identique sur le système et ont des propositions de «réformes» -  «des alternatives» – identiques ou très proches (le capitalisme et les lois de marché posés comme intangibles) nous  sommes  dans un système d’alternance où deux états non antagoniques peuvent alternativement se succéder. Cela sans pour autant provoquer une quelconque rupture dans le développement du mouvement social.

Alors les alternatives proposées par le social libéralisme et la droite ne sont en fait que des alternances, au détail près – fondamental – que contrairement aux systèmes physiques (pendule, mouvements alternatifs …), notamment par l’intervention des individus, le système social ne revient jamais à son point de départ, il dérive, dangereusement en ce moment, vers une exacerbation des crises environnementale et sociétale. Quant à ce qui est présenté comme alternatives par la gauche radicale et les mouvements environnementaux, elles le sont certainement, mais leur manque de cohérence globale et surtout leur manque de perspectives en limitent la portée et l’efficacité.

La génération spontanée n’existant pas dans les mouvements sociaux, les partis ont probablement encore un rôle à jouer dans la mise en cohérence et la convergence des idées et actions. Sortir de ce système d’alternance, en admettant que la classe politique en ait envie ou que le peuple en concrétise la nécessité, impliquerait de mettre en œuvre d'autres conception et pratique politiques. La façon dont, aujourd’hui, tous s’accrochent à leur appareil, à l’hégémonie de leurs idées et actions ne porte pas à l’optimisme et montre que, même pour les plus radicaux à gauche, la coupure entre eux et les citoyens n’est pas prête d’ être comblée. La balle est certainement maintenant dans le champ de l’intervention populaire.

Passer d’un ensemble d’alternativeS, analysées comme plausibles, à une alternative unique ?

Habituellement, c’est ce que tentent de faire tous les partis politiques et ils sont construits et structurés pour cela. Le problème devient alors, pour eux, de faire converger et d’amplifier une alternative – ou un corpus d’idées - en éliminant toutes les autres, traitées comme du «bruit de fond». Le passage du pluriel au singulier correspond, dans ce cas, à un appauvrissement de l’information, de la pensée et du potentiel d’action mais également il devient le passage d’une démarche conceptuelle et un fonctionnement horizontaux – démocratiques ? – à un fonctionnement et une structuration de la pensée sur un mode vertical c'est-à-dire paternaliste et hiérarchique. Cette façon d’envisager le problème donne un regard plus distancié sur le mode de fonctionnement des partis, l’utilité véritable des congrès et le rôle des professionnels de la politique dans le maintien et le développement du système en place.

Dans le programme stratégique du Front de Gauche et dans le texte de congrès du PCF de 2013, «l’alternative» à l’austérité, qui est le pivot du projet politique, est un concept central mais flou et général, qui ne se réfère pas ou très peu aux causes fondamentales de la crise et de l’aliénation des individus (l’alternative à quoi) : le système capitaliste.

Pour ceux qui ont peu, l’alternative à l’austérité est immédiatement synonyme de vivre plus, c’est à dire avoir la possibilité de consommer plus, et ils y sont poussés par l’idéologie consumériste et de marché. Il est évident que pour celui qui a peu, atteindre un seuil quantitatif et qualitatif permettant l’accès à la nourriture, au logement, à la santé, à la culture et aux loisirs est urgent et indispensable. Mais cette perspective politique basée sur la croissance économique est fondamentalement une supercherie car, premièrement, la croissance dans le contexte de crise est quasi nulle ou si elle existe se fait sur le dos de gens plus pauvres ; deuxièmement, elle est un objectif non tenable à moyen et long terme dans le système fini qu’est la Terre ; troisièmement, parce qu’elle inverse les termes de l’équation en présentant la croissance comme une alternative pour la résolution de la crise – impossibilité amplement démontrée à ce jour en Europe et ailleurs - alors que c’est d’abord l’intervention sur les causes profondes de la crise qui permettra une croissance quantitative probablement, mais surtout qualitative.

L’alternative réelle à l’austérité, qui est de vivre mieux et donc autrement, ne peut prendre corps si en parallèle ne sont pas proposées des pistes pour un nouveau mode de vie en société (alternative pour quoi) : le bassin d’attraction. Faute de quoi toute proposition aussi radicale soit-elle ne peut acquérir la crédibilité et donc la possibilité d’être appropriée, enrichie et soutenue par la population.

Ainsi posé le problème, l’action des individus peut devenir possible et productive. La mise en cohérence, les convergences deviennent plus naturelles et le passage de l’individuel au collectif pour les individus, et du pluriel au singulier pour les alternatives, n’est plus vécu comme extérieur à la dynamique du mouvement qui se crée. Cela concoure également à s’éloigner des pratiques délégataires tant envers les institutions qu’envers les partis politiques.

Alternative, projet de société et programme

Si un bassin d’attraction est fait de l’ensemble des alternatives partielles, locales, la somme de celles-ci ne suffit pas à faire émergence, car c’est de cela dont il s’agit : créer un système global qualitativement et radicalement nouveau. Le problème n’est donc pas de passer d’alternativeS partielles à une alternative singulière, mais plutôt d’en dégager Un projet de société cohérent, convergent, ayant des potentialités de rupture et intéressant une majorité de la population. Quant aux alternatives, il me semble que même dans le cadre d’un projet unique et collectif, celles ci ne pourront pas être singulières compte tenu de la nature complexe de la société et du manque de réponses univoques à son évolution (ou dérive).

Un projet cohérent, global, ne suffit pas non plus à créer l’émergence d’une situation politique, économique et sociale nouvelle, nous sommes dans une phase qui, si on en reste là, débouche sur une attente de solution par l’État, le gouvernement ou par les responsables politiques ; attente stérile comme le montre l’évolution politique de ces dernières décennies. Le projet est d’abord et avant tout une construction et un discours idéologique, et pour que cette mise en cohérence et cette convergence deviennent opérationnelles, il est nécessaire qu’elles retournent au niveau du peuple, afin que ce dernier se réapproprie la transformation de la société.

Ce retour peut alors prendre deux chemins principaux dont les résultats ne seront pas identiques. Le premier consiste à figer le projet en un programme de mesures politiques, économiques et sociales : Programme Commun, programmes du Parti socialiste, des candidats à la Présidence... Les mesures qu’il contient sont aux alternatives ce qu’une certaine boisson qui en a la couleur et vaguement l’odeur est au whisky. Ce renvoi au peuple a surtout comme visée d’en acquérir le soutien et si possible la délégation de pouvoir.

Le second est de renvoyer aux alternatives partielles sur lesquelles le peuple peut intervenir, le projet leur donnant alors une cohérence et des possibilités de convergence vers un autre état de la société.

Il est évident que toutes les actions et alternatives «locales» ne possèdent pas les mêmes potentiels de rupture. Prenons deux exemples.

Les salariés de Sanofi sont en lutte pour la sauvegarde de leurs laboratoires. Il s’agit certainement de maintenir des emplois, mais le projet des salariés dépasse largement cet aspect car il pose surtout le problème du médicament qui n’est pas une marchandise. Ils promeuvent et défendent une autre conception de la santé publique. Cette lutte avec les alternatives qui y sont posées concourt à un autre projet de société, un autre bassin d’attraction.

Les salariés de PSA-Aulnay sont également en lutte pour le maintien du site industriel et la défense de leur emploi. C’est une lutte difficile et légitime, mais elle ne pose en rien le problème de l’automobile dans la société, son bilan énergétique et environnemental, l’incidence des transports dans l’organisation de la société... La voiture électrique y est essentiellement vue sur le plan du maintien des emplois – problème également important. Ces deux conflits dans ces deux industries, automobile et pharmaceutique, poids lourds économiques, n’ont très probablement pas les mêmes potentiels de rupture vers un autre système social. Il n’en est pas moins évident et important que tous deux puissent se conclure par un succès et en cela doivent recueillir le soutien de la population et des organisations syndicales et politiques.

La notion d’alternative est-elle un bon concept ?

Le concept d’alternative, si l’on ne s’en sert pas comme mot fourre tout, comme leurre politique, parce qu’il oblige à approfondir l’objet que l’on désire dépasser et à ouvrir une piste sur un autre possible, représente un stade de la proposition et de l’action politique plus riche et porteur que l’action de simple refus qui est généralement développée par les syndicats et les partis politiques (contre l’élévation de l’âge de la retraite, les licenciements boursiers, l’austérité …). En 1944-1945, la lutte contre le fascisme était porteuse parce qu’elle était, aussi, grosse du Programme de la résistance.

La notion d’alternative présente néanmoins quelques inconvénients et limites.

Le dictionnaire le dit, et c’est aussi dans la tête des gens et de certains militants, l’alternative recouvre aussi une notion de logique binaire : c’est vrai ou c’est faux, c’est l’austérité ou ce n’est pas l’austérité… C’est un système de pensée où il n’est que deux partis possibles. Or,  la vie montre que cela ne recouvre pas la réalité. Nous sommes dans un univers complexe – peut-être encore plus complexe que nous le pensons aujourd’hui.

Les hommes et leurs sociétés ne fonctionnent pas sur le mode des interrupteurs : ouverts ou fermés. Utiliser ce concept d’alternative sans en définir correctement les prémisses et les buts tend à appauvrir la compréhension de la réalité sociale, économique et politique, et également à appauvrir le travail de pensée nécessaire à l’imagination des possibles (statistiquement) plausibles, même s’ils portent une part d’utopie. Les conséquences de cet appauvrissement sont une inadaptation des réponses capables d’influer sur la dynamique du système, mais plus encore une incapacité à proposer des pistes, pour inventer un ou d’autres bassins d’attraction : ce que nous appelons habituellement proposer une ou des alternatives au capitalisme.

Face à ce que demandent les salariés, les citoyens, et ce que proposent les partis se réclamant d’une rupture radicale, les réponses du Capital et des politiques - de droite et sociaux libéraux - sont dangereuses et inadaptées. Mais eux ont l’avantage d’être dans un bassin d’attraction – le capitalisme - qui n’a aucun contrepoids à ce jour. Ils peuvent donc bénéficier des seules forces centripètes du capitalisme.

«Le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme et le socialisme c’est l’inverse». Cette plaisanterie connue montre, par son absurdité voulue, que l’alternative à une situation n’est pas son inverse ou sa symétrie. La recherche d’une ou de plusieurs alternatives implique une recherche de solutions permettant une bifurcation radicale, c'est-à-dire entrer dans une  autre organisation de la société en grande partie inconnue.

De l’obligation de lier l’engagement pratique à une recherche théorique

S’il faut utiliser la notion d’alternative, puisque tout le monde l’utilise (du moins dans les partis, syndicats et associations politiques), il faut donc en connaître les limites, les ambiguïtés et savoir que, plus fondamentalement, cette notion est non fonctionnelle socialement et politiquement s’il n’y est pas associée la nécessité de la création - d’invention ? - d’un ou d’autres bassins d’attraction. La construction d’un autre bassin d’attraction implique à la fois un engagement pratique dans tous les événements de la vie sociale et politique – fermetures d’entreprises, mise en place de nouvelles stratégies de transports urbains ou régionaux, faits de société … - et un travail théorique à la fois prospectif et pour tenter de tirer le maximum d’enseignements de ces événements. En toute conscience que ceux-ci sont, par essence, uniques. Ce qui a été fait pour l’expérience de gratuité des transports à Aubagne par exemple.

Dans ces conditions ce qui est proposé comme alternatives peut être un faisceau de solutions partielles à un problème plus général. Le tout est de savoir si ces solutions partielles contribuent à créer ou abaisser un seuil permettant d’échapper peu ou prou aux forces d’attraction du capitalisme.

Dégager les cohérences globales de l’ensemble de ces alternatives et les faire converger impose un investissement théorique important de la part de l’ensemble des acteurs des mouvements sociaux se réclamant d’un certain radicalisme. Ceci implique de mobiliser et donner une visibilité aux nombreux travaux théoriques qui sont effectués tant dans le domaine économique où nous sommes particulièrement faibles, que dans tous les autres domaines des sciences humaines. Cette mise en cohérence collective ne pourra faire l’économie d’une convergence avec les sciences de la nature, car des crises telles que celle de l’environnement ne peuvent trouver de perspectives de résolution sans s’appuyer sur cet ensemble de connaissances et de réflexions scientifiques. Cela posera, plus largement, les questions d’une science citoyenne, de la place du scientifique-citoyen dans la société, et donc du rôle de l’expertise.

Faire converger les actions individuelles (ou de petits collectifs) en actions collectives sans leur faire perdre leur richesse ne pourra se faire sans proposer les bases d’un système ouvert pour une autre organisation de la société et des forces sociales organisées. Il n’y aura pas de «Grand soir» car cette construction demande du temps. Il s’agit là de la temporalité de la compréhension, de l’analyse, de l’apprentissage. Il s’agit de la temporalité des projets de société et des hommes qui est hors du temps politique et des élections. On ne pourra pas brûler les étapes, ce qui veut dire aussi qu’il ne faut pas perdre de temps et que nous sommes bien dans le ici et maintenant.

Disons, pour conclure, qu'il me semble que s’il est nécessaire de converger vers un projet collectif pour faire société, le terme «alternative» n’a de réalité et de devenir dans la vie de la société, en partie à cause et grâce à la capacité d’intervention raisonnée des femmes et des hommes, que dans sa forme plurielle.

Christian Vermeulin. Mars 2013. Publié dans Contretemps n°20.

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