Alternatives locales et État central

Il y a une différence qui saute aux yeux entre le climat idéologique général actuel et celui qui marquait le début des années 2000, quand le mouvement altermondialiste était parvenu à imposer l’espoir qu'« un autre monde est possible ». En Europe à tout le moins tout se passe comme si la grande crise de 2008, qui a pourtant réellement porté un coup terrible au libéralisme triomphant, n’avait produit pour l’instant, et pour l’essentiel, exception faite de la Grèce, que des issues plus à droite. Pourtant toutes les enquêtes d’opinion le confirment à chacune des livraisons : le libéralisme est refusé, parfois même le capitalisme lui-même. On peut avancer sans grand risque de se tromper que cela signifie clairement que les catégories populaires rejettent avec force les conséquences des politiques menées, mais qu'elles ne voient pas où est l'alternative à gauche. Ou que, plus sûrement, elles la voient abstraitement, mais qu’elle leur apparaît à peu près inaccessible. Elles se persuadent aisément de ce que défendent les secteurs anticapitalistes : il est difficile d’imaginer des issues positives si on se contente de limer sur les bords du système en place. Même si on ne voulait changer qu’un peu, il faudrait changer beaucoup. Mais sur quels rapports de force sociaux s’appuyer pour cette révolution indispensable ? Peu à peu cette question sans solution a pris un tour lancinant, jusqu’à peser sur le mouvement social lui-même. Or, cercle vicieux, sans ce dernier, et en pleine forme, il y a peu d’espoir que l’alternative anticapitaliste apparaisse crédible. L'essentiel des problèmes qui nous sont posés tient finalement en ceci, le manque de soutien  (donc de crédibilité) à l'idée qu'on peut vraiment faire autrement, imposer une vraie rupture, voire un autre monde. Un plafond de verre à l’efficacité redoutable.

Comment prendre la question ? Pour nombre de camarades de la gauche radicale, c’est dans le manque de profondeur de la perspective que réside le blocage. Plus exactement, tout (ou beaucoup) des difficultés que nous rencontrons viendrait du choix de se concentrer sur la contestation d'une politique d’État (et de la proposition d’une issue à ce niveau) au lieu de le faire sur des pratiques alternatives d’impact immédiat. Mais qu'on chasse l’État de nos têtes et il disparaîtrait de la réalité ? Nul doute que de longue date les tentations étatistes ont été présentes (parfois dominantes) dans le mouvement socialiste et communiste. Mais ceci n'épuise pas la question. L’État bourgeois négocie entre les fractions des classes dominantes, organise et répercute les choix qui en découlent pour des secteurs entiers de la vie concrète. Il négocie aussi les compromis avec les classes dominées, mais je laisse de côté ici. Je laisse aussi de côté les modifications pourtant centrales de ces fonctions dans le cadre de la globalisation (en particulier avec l’Union Européenne). Mais déjà à ce premier niveau on peut avancer que si dans nombre de cas il faut « remonter à lui », c'est qu'on ne peut guère avancer tant que cette mainmise étatique n'est pas détruite ou au moins altérée.

Quelques exemples

Nous voulons annuler la dette illégitime. Comment fait-on si on ne pose pas la question de mesures centrales à un moment donné ? Comment, si on n'installe pas un gouvernement qui s'y attaque ? On peut imaginer par exemple qu'après un audit citoyen on détermine la part de nos impôts qui sert illégitimement à la dette et qu'on décide de ne plus la verser, ou de la verser dans un fonds particulier en vue d'une autre utilisation. Compte tenu de la somme que cela représente, ce fonds serait lui-même notre petit État à nous, mais c'est une autre question. Surtout, comme on le sait, la partie des prélèvements qui provient de l'impôt sur le revenu est minime dans le budget de l’État. Et l’État rembourse donc sa dette à la finance à l’aide de prélèvements qui pour l’essentiel viennent d’ailleurs. Il faudrait donc remettre en cause tout le système fiscal, en particulier celui des impôts indirects, et mettre la main sur l'imposition patronale. Comment fait-on ? Or, à l'évidence,  la question de la dette est centrale dans toute perspective de rupture.

Nous voulons sortir du nucléaire. Même chose : comment fait-on ? Si par hypothèse les travailleurs du secteur étaient acquis très majoritairement à cette issue on voit bien que ce serait possible par autogestion. Non seulement ce n'est pas le cas (et ce ne le sera jamais facilement), mais il faudrait de plus que les militaires qui sont en charge de la force de frappe suivent le même chemin et organisent de leur propre chef le démantèlement de l’arsenal nucléaire militaire. Peut-on y croire ? Seule une décision centrale, politique, peut permettre de sortir vraiment du nucléaire, tout en convainquant les travailleurs du secteur que des issues sont possibles pour eux.

Nous voulons en finir avec le chômage. Comment ? Une partie de la question se joue certes sur le terrain de pratiques alternatives au niveau local, cela allant de pair avec une modification à la fois de la production et de la manière de la conduire. Mais une partie incontestablement dépend de décisions macro-économiques : contenus des budgets, réforme fiscale, socialisation de la finance, réglementations diverses. N’y faut-il pas des décisions globales de grande ampleur ?

Prenons un autre exemple plus proche encore de la vie courante. Comment s'en sort-on dans les quartiers populaires ? Nous savons que la solution ne peut venir que d'une série de mesures qui touchent en même temps tous les aspects de la vie. Il faut de l’emploi (voir ci-dessus), du logement (et une politique qui le permette : emprises foncières, préemptions, financements…), des dotations en équipements sportifs, de l'école... Sur ce dernier point on peut certes imaginer des pratiques nouvelles, que ce soit dans l'école, dans la classe ou dans la relation avec les familles. Mais si on ne touche pas à la carte scolaire, la ghettoïsation ne reculera pas. De même pour la nature des programmes (donc des apprentissages visés), des moyens globaux attribués, dont la formation des personnels. Tout cela dépasse l'activité locale des citoyen-es-s, et conditionne l'essentiel de la réponse. Il reste alors l'activité associative évidemment indispensable, mais inévitablement périphérique sur ces sujets fondamentaux. On connaît le discours qui trop souvent l'accompagne : « vous êtes géniaux dans les quartiers, plein de vie et d'initiative ! ». Alors même qu'on a scié à la racine ce qui permettrait à cette vraie vitalité de s'épanouir. Va-t-on nous-mêmes participer du mensonge d’État comme quoi la solution est entre les mains des habitants alors qu’ils sont privés de l'essentiel ? Et encore une question à la fois importante et intéressante : il faut se débarrasser de la mainmise des trafics. Comment ? Une des mesures d'effet immédiat serait la légalisation du cannabis. Là (comme dans le cas de la lutte pour l'avortement des années 1970) on pourrait imaginer cultiver soi-même dans de grandes proportions, raffiner puis organiser des réseaux autogérés de vente sous contrôle citoyen. Mais la question diffère de celle de l'avortement en ce que la consommation est loin d'être sans conséquences sanitaires, elle suppose à la fois des mesures d'accompagnement institutionnels (de lutte contre les addictions, c'est le même problème que pour l'alcool) et d'éducation. Et puis on ne peut pas croire une seconde qu'une telle évolution puisse se faire pacifiquement. Les gangs armés défendront leur business, avec l'appui parfois de familles entières qui en vivent. Il faut donc parallèlement que d'autres sources de revenus soient assurées, ce qui renvoie à la question plus globale de l'emploi. Et il faudra assumer la confrontation armée avec les gangs : c'est toujours ce qui s'est passé quand la question s'est posée, en Amérique Latine par exemple. Au risque de la perdre (voir le Mexique). Vu de Marseille où je vis, l'armement lui-même ne pose pas problème, beaucoup de réseaux assurant le ravitaillement en kalachnikovs pour qui le demande, et pour pas cher. Mais souhaite-t-on nous-mêmes la généralisation de milices armées? Au risque que de bons citoyens FN fassent de même ?

Et on peut ajouter : que fallait-il faire de PSA Aulnay ? Comment organiser les transports collectifs à l'échelle du pays sans politique globale qui suppose de rejeter les traités européens ? Et le système de retraites ? De santé ?

De la nature du combat politique

Cette question à propos de la nature des luttes et des cibles qu’elles se fixent s’étend en fait jusqu’aux confins d’une discussion de portée stratégique globale. Le combat politique, quoiqu’on en dise et répète, est essentiellement au final celui qui est modelé par le combat contre l’appareil d’hégémonie majeur des classes dominantes, soit son État. Qu’on enlève cette dimension et il restera une masse de niveaux et de lieux de luttes contre cette hégémonie globale. Mais aucun qui nécessite un combat politique à proprement parler. Les luttes, de tout type, n’ont nul besoin de ce niveau pour exister.

Le point tournant survient quand cette affirmation est mise en correspondance avec (et pour tout dire en soumission à) deux autres qui elles sont spécifiques à la nature du combat politique et aux conditions contemporaines de ce combat. Il convient de les aborder de manière indissociablement liées comme il se doit :

° Celle qui vise à bâtir de la cohérence et de l’unité stratégique à partir d’enracinements divers (géographiques, générationnels, thématiques, sociaux), de la diversité des mobilisations correspondantes, voire des sources individuelles d’indignation et d’engagement. Cette fonction rencontre depuis des décennies deux difficultés entremêlées. L’absence d’un point de vue stratégique raisonnablement établi (sauf dans ses très grandes lignes) qui servirait de ligne directrice pour cette construction toujours en mouvement. Et l’extension apparemment sans limite visible des sources collectives et individuelles de la diversité. La seule hypothèse fondamentale qui permet d’asseoir cette fonction dans la période est la suivante. Que, conformément aux analyses marxistes, le mode de production capitaliste, étendant ses effets toujours plus loin et plus profondément, cela donne une base « objective » à l’unification stratégique (toujours partielle et contradictoire en partie) de cette diversité multiforme. A ces difficultés nouvelles près, cette fonction se ramène à ce qu’on a coutume de regrouper derrière le terme « d’intellectuel collectif ».

° Celle qui pose encore et toujours la question du pouvoir central comme base du travail d’unification stratégique d’une diversité inévitable. Là se trouve, comme je l’ai déjà dit, un élément décisif. Soit les luttes trouvent par elles-mêmes la voie de la convergence politique (terme pris dans le sens précis ci-dessus) et donc trouve « spontanément » celle d’une unification substantielle. C’est l’hypothèse libertaire, en quelque forme qu’on la développe. Si encore on maintient dans cette optique la nécessité de poser la question du pouvoir central, alors que tant de personnes, faisant de nécessité vertu, imaginent qu’il suffit de ne plus y penser pour que la question disparaisse. Soit, comme ce n’est définitivement pas le cas, il y faut un travail propre. La conscience de la question ne pouvant venir que de celle de sa globalité. C’est une des racines, toujours valide celle-là, du Que Faire ? De Lénine. Et ce travail n’est pas que de propagande ou purement idéologique. Il est fait aussi d’occupation des terrains où se joue la confrontation (dont le terrain électoral), de prises d’initiatives propres, de l’ouverture de voies nouvelles, outre,  évidemment, le soutien aux mobilisations telles qu’elles se donnent d’elles-mêmes.

Sauter par-dessus la transition post capitaliste ?

Dans les débats récents, la croyance qu’il soit possible de contourner le rôle central que joue l’État s’est de plus révélée liée avec un prolongement  plus radical encore. Ce contournement ne vaudrait pas seulement pour l’actuel État de la bourgeoisie, mais aussi pour tout ce qui s’apparenterait à une transition une fois celui-ci dépassé. Le communisme local des pratiques donnerait le la d’un communisme pleinement développé à portée de main, sans aucune phase de transition. On peut se poser la question de savoir par quel miracle la bourgeoisie laisserait faire une telle chose, même si on se donne le temps d’une « révolution longue ». Autre débat. Mais quoiqu’il en soit peut-on se passer d’une transition ? Non seulement au sens évident, et partagé par tout le monde je suppose, que tout ne peut être mis en place du jour au lendemain, qu’il y faut par exemple de l’expérimentation. Mais au sens bien plus profond, structurel, d’une période de longue durée.

Au-delà la question se pose ainsi. Une fois le capitalisme renversé, la politique disparaîtra-t-elle ? Certainement pas, si on entend par là l’abord des contradictions sociales (au sens le plus large possible, pas seulement en termes de classes, mais aussi de genre, de nationalité, entre bien d’autres exemples) et les procédures particulières pour les surmonter partiellement à chaque étape. Ce qui implique des mécanismes de délégation, pour le coup non plus fugaces mais relativement durables. Et le meilleur moyen connu de les assumer est celui du suffrage universel. Mais si la politique se poursuit, les droits démocratiques liés à l’organisation de ce combat lui-même politique doivent être garantis, dont le multipartisme.

Le contrôle des délégations devient dans ces conditions une des questions majeures. Mais il s’avère que l’on connaît assez bien ce qu’il conviendrait de faire. Une chambre élue au suffrage universel à laquelle s’ajoutent une ou des chambres « sociales », disposant peut-être d’un droit de veto sur les questions les concernant, ou d’une manière plus réaliste d’un droit d’appel à un vote populaire spécifique si existe un désaccord insurmontable. Dans tous les cas, des révocabilités possibles en cours de mandat, par des procédures proches des référendums révocatoires expérimentés dans le Venezuela de Chavez. Ensuite empêcher la professionnalisation de la représentation : pas de cumul, pas d’accumulation de réélections, des procédures paritaires entre hommes et femmes, des émoluments qui ne dépassent pas le niveau de rémunération moyen. L’un dans l’autre, et avec quelques modifications (dont le vote des femmes !), c’étaient les bases de la représentation dans la Commune de Paris.

Comment également contrôler non seulement la vie politique délégataire, mais la vie économique dans son ensemble ? Les formes juridiques de propriété seront multiples encore. On peut imaginer une extension de la disparition de toute propriété dans certains domaines (comme c’est le cas aujourd’hui dans le modèle des logiciels libres, des encyclopédies coopératives). Mais ce ne peut être d’emblée la majorité des cas. On aura alors un mélange de propriété collective (d’État ou de collectivités locales), de propriété « privée/collective », sous forme de coopératives, et enfin de petite propriété privée (pas ou peu de salarié-é-s-). Mais la forme juridique ne détermine qu’une partie de la réponse à la question la plus importante : qui dirige ? Ce qui est une autre manière de poser la question démocratique, dans la sphère directe de la production cette fois. Pour la partie privée (collective ou individuelle), le contrôle s’imagine en définitive sous une forme politique, par celui de la finance, de la fiscalité, des règlements. Mais comment « le public » peut-il contrôler réellement ce qui est considéré comme « public » formellement ? Quand la gestion est possible sur la base directe (généralisant le principe des commons, des « biens communs »), la question (compliquée déjà) se résume à la lutte pour que personne dans ce cadre ne monopolise la décision et le pouvoir. Mais au-delà ? Une des possibilités est celle d'une gestion tripartite de ces grands établissements publics, reposant sur les élu-e-s du personnel, des représentant-e-s des entreprises liées en amont (fournisseurs) ou en aval (dont, à la limite, les consommateurs eux-mêmes sous une forme associative), et enfin l’administration centrale de manière à éviter la constitution de groupes de pression particuliers. Le plan national serait alors le produit de débats politiques globaux (ayant pour objet de décider des grands équilibres entre consommation et investissements, et de la nature de l’une et des autres) tranchés par le suffrage universel, avec de surcroît des allers et retours avec ces administrations ainsi constituées.

Tout cela ne concerne en tout état de cause que le maintien de la politique, qui est le domaine des contradictions, du doute, des évolutions. Il est clair cependant que l’ensemble désigne un espace pour le maintien d’un État. Comme l’explique Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, ce dernier découle des contradictions sociales. Et pour Engels, il tend à la disparition avec la fin des classes. Mais si celles-ci se maintiennent (même partiellement), si surtout des contradictions sociales supplémentaires persistent au-delà (comme celles touchant au genre ou à la nationalité), si des procédures de représentations durables s’imposent, si un droit indépendant est nécessaire garantissant les droits de base individuels et collectifs au-delà des péripéties conjoncturelles, alors les racines de l’existence d’un appareil propre, d’un État, ne disparaissent pas vraiment. Dès lors, il aura tendance, comme depuis sa naissance, à s’élever en permanence au-dessus de la société, à perdurer par lui-même, devenant partie du problème plus que de la solution. Pour contrôler ces tendances inévitables, il faut penser un État minimaliste, en misant de plus sur le fait que les évolutions générales en diminuent l’espace. Mais État tout de même. Car reconnaître les difficultés liées à sa présence ne font pas disparaître ce qui l’a nécessité.

Le syndrome du lampadaire éclairé

On saisit alors que, comme en bonne dialectique hégélienne, il est procédé parfois de fait du général au particulier, et non l’inverse. Très souvent ceux qui mettent au centre des solutions à nos problèmes patents le fait de « chasser l’État de nos têtes » dans les options stratégiques d’aujourd’hui le font en lien avec celui de le chasser aussi demain sans transition aucune. Retour donc au problème des luttes de maintenant. Ce que l'on peut faire pratiquement sur le mode des alternatives immédiates et locales est sûrement plus vaste qu'on ne l’imagine. Il n’est que de voir le succès de l’assemblée qui y fut consacrée au Pays Basque à l’automne 2013. Mais ce n’est qu’une partie de la discussion. Ou, dit d’une autre manière, nous sommes là en face de deux questions distinctes (même si les liens sont évidents entre elles). La première tient dans la manière dont les populations peuvent se mobiliser réellement, gagner du poids dans la maîtrise de leurs vies, favoriser la prise en charge générale et autogérée de la société. Il serait absurde de négliger ce qui peut être pris en main à l’échelle locale au nom d’une supériorité intrinsèque du niveau plus global. Et cela d’un double point de vue : c’est la voie privilégiée par laquelle se construisent les rapports de force généraux et c’est aussi la voie de la prise de confiance dans les possibilités de l’autogestion concrète. Mais, j’y reviens, ce n’est qu’une partie du problème. Comment pourrait-on combiner ceci avec les tâches d’ensemble ? « Penser global, agir local » disait-on dans les débuts du mouvement altermondialiste. Sage formule, mais qui laisse de côté la façon dont on pourrait « agir global ». Précisément, c’est une donnée amère : ce mouvement n’y est pas parvenu et on ne peut guère passer au-dessus de ce constat d’une manière désinvolte.

La deuxième question est que le chemin de cette alternative globale est marqué moins (beaucoup moins) du déficit d’élaboration que de la faiblesse des moyens de le parcourir. La faiblesse des rapports de force. Et d'ailleurs c'est pour cela qu'on arrive difficilement à convaincre. Un défi en forme de cercle vicieux. Nos objectifs peuvent paraître rationnellement envisageables. Voire idéologiquement souhaitables. Le rejet du néolibéralisme comme horizon (voir celui du capitalisme lui-même) est partout en forte augmentation, surtout depuis la crise de 2008. Mais les objectifs paraissent tellement hors de portée que la mobilisation à leur propos est difficile : les populations n'y croient tout simplement pas, ou trop faiblement. S’en prendre aux étrangers, aux musulmans, aux Roms paraît parfois bien plus accessible, même si c’est à la fois irréaliste, démagogique et dramatique dans ses conséquences. Il faudrait, pour résoudre les problèmes, non seulement de la colère et du rejet (il n’en manque pas, et ça ne peut que s’accentuer), mais un très haut niveau de conscience en positif, de mobilisation, d'unité, de solidarité, d'auto-activité et d'auto-organisation. Alors les issues, loin d'être jugées fantaisistes comme c’est majoritairement le cas aujourd’hui, apparaîtraient crédibles. Mais comme cette mobilisation est absente, précisément en partie pour cause du manque de crédibilité des issues nécessaires... Il n'y a évidemment pas de moyen facile de briser ce cercle vicieux. On peut y contribuer par le travail de liaison entre tous les niveaux de la lutte. Comme le disait Le Manifeste, « [les communistes] combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du mouvement ». Et essayer que la traduction au jour le jour qu'on en donne soit cohérente avec la visée globale. Mais, comme toujours, ce n'est que du peuple lui-même que peut venir la solution.

C’est difficile ? Bien entendu. Mais nier le problème ne le fait pas disparaître. Il ne faudrait pas être atteint du syndrome du lampadaire. On a perdu des clés et on les cherche sous le lampadaire. Parce que c'est là qu'on les a perdues ? Non ! Mais c'est le seul endroit éclairé...

Samy Johsua. Publié dans Contretemps n°20.

 

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