André Tosel, penseur de l'émancipation humaine et sociale

Une voix s’est éteinte, fraternelle et rigoureuse, que nous nous n’oublierons pas : André Tosel, philosophe marxiste, sous réserve d’une mise en discussion de ces deux termes, comme il l’a fait lui-même, nous a quittés.

Ces lignes n’ont pas pour objet de retracer sa carrière universitaire ni son parcours militant, mais simplement de dire combien nous a marqués l’activité de pensée d’un philosophe militant, d’un militant philosophe, pour qui l’œuvre de Marx et d’Engels a été un point d’appui pour la réflexion personnelle, une ouverture vers d’autres univers de pensée, un ancrage dans la fidélité à la révolution émancipatrice.
Outré par le sectarisme et l’opportunisme mêlés de la direction du PCF en ce temps-là, André Tosel quitta le PCF et participa à la campagne Juquin à l'élection présidentielle de 1988. Sombres furent les années 80 et la première moitié des années 90, années de défaites sociales et de débâcle théorique. Mais André Tosel, résistant à l’air du temps et retourné au PCF en 2012 au moment de l'émergence du Front de Gauche, approfondit sa réflexion sur deux points : la crise du marxisme, et les ravages de la mondialisation ultralibérale.

S’appuyant notamment sur Gramsci, dont il était un des meilleurs connaisseurs, mais aussi -mais oui- sur Lénine, auquel il accordait une importance « épocale », André tira un bilan sans complaisance du « marxisme »  traditionnel, qu’il interrogea à la triple lumière des échecs des pays qui s’en réclamaient, des questions nouvelles telles que l’écologie, et des exigences de la démocratie en acte, qu’il nommait « démocratie-processus » par opposition à la « démocratie-régime ».
Tout en considérant que la pensée de Marx était un trésor à faire fructifier, il n’hésita pas à en enrichir ou préciser certains concepts : les ravages du productivisme capitaliste le conduisirent à ne plus parler simplement de forces productives mais de « forces productives-destructrices » ; le communisme, terme et concept auxquels il ne renonça jamais, il le qualifia de « communisme de la finitude », c’est-à-dire débarrassé de tout fantasme de maîtrise, de toute-puissance, de transparence ; d’où l’importance cruciale accordée à la démocratie-processus et le lien établi avec l'émancipation qui devait être repensée et « délivrée elle-aussi de tout fantasme de maîtrise inconditionnelle ».

Pour lui, cette « démocatie-processus » est à la fois objectif et moyen de l’émancipation sociale, et la démocratie qu’il qualifiait de « difficile » , est donc historiquement possible, par opposition aux ultra- libéraux pour qui la démocratie est « impossible » et de fait remplacée par le marché.
C'est ce qui le conduisait à s'intéresser à l'autogestion, à la fois comme pratique et comme perspective.

Deux autres questions seront aussi l'objet de sa réflexion et de son travail : la laïcité et l'émancipation.
La fidélité d'André Tosel à Marx lui permit d’étudier la mondialisation ultra-libérale sans perdre le fil de la lutte de classes, portée à l’échelle d’un capitalisme devenu monde et subvertissant les subjectivités et leur imaginaire. Mais il n'avait pas d'hostilité au processus de mondialisation en lui-même et ne prônait nullement un quelconque retour à la nation. Il avait bien mesuré et analysé le danger d’une situation où les conflits sociaux sont absorbés et dénaturés par les conflits identitaires ; d’où l’importance grandissante accordée à la laïcité, qui loin de sa caricature laïciste , n’est et ne doit pas devenir une machine de guerre contre les croyant-e-s, ce qui diviserait les dominé-e-s, mais au contraire la condition pour que soit respectée la liberté individuelle de croire ou de ne pas croire, et que soit possible leur action commune contre les structures d’oppression, purement terrestres et historiques, et pour la transformation de la société. En 2016, en plusieurs occasions, devant des publics aussi divers que celui de la journée de la laïcité au Lycée Calmette à Nice ou d'un débat sur les enjeux de la laïcité organisé par le Collectif 06 contre l'imposture politique et les idées d'extrême-droite, André Tosel avait exprimé cette exigence d'une laïcité citoyenne et fraternelle, avec les remarquables qualités pédagogiques qui étaient les siennes et qui le rendaient compréhensible par toutes et tous.

Dans la continuité de cette réflexion sur la laïcité, André Tosel avait intégré récemment l'apport de travaux issus des sciences sociales en provenance de l'Amérique indo-afro-latine, portant sur la notion pour lui très féconde de colonialité. Colonialité signifie ici, pour reprendre ses propres termes à l'occasion d'un dialogue passionnant avec Jean Baubérot à Nice en 2016, «rémanence, sous forme complexe d'une structure psycho-imaginaire et de logique propre, qui informe les rapports sociaux et la manière dont sont ces populations (issues de l'immigration post-coloniale) sont traitées et qu'elles ne supportent plus » . Parfaitement lucide sur le détournement, depuis plusieurs années en France, de la laïcité à des fins islamophobes, André Tosel considérait impossible la prise en compte des problèmes de société à l'échelle mondiale et de la situation des « populations immigrées » sans prendre en compte le fait que la colonialité existe toujours, à la fois distincte et héritière du colonialisme.

Les catégories d’hégémonie et de subordination, reprises de Gramsci, courent comme un fil rouge dans la réflexion d'André Tosel, notamment à propos du « tiers symbolique » qui fait Loi et donne Loi dans chaque société, telle que la Nature, Dieu, le Prolétariat, la crise du sens qui secoue notre modernité prenant sa source dans un capitalisme qui ne peut fonder aucun sens autre qu’une consommation sans frein, aucun sens permettant de vivre humainement un monde où se multiplient les exclu-e-s ; l’enjeu est aujourd’hui de définir démocratiquement et collectivement un Tiers symbolique ouvert à tous et toutes.

Cet aperçu schématique d’un œuvre complexe et féconde ne peut faire oublier qu’André Tosel a aussi répondu à de multiples sollicitations, articles de journaux, exposés dans des journées d’études, interventions conjoncturelles. Nous n’oublierons pas les lignes lucides et angoissées qu’il a consacrées au monstrueux attentat de la Promenade des Anglais du 14 juillet 2016, à Nice, où il nous invite à ne pas nous laisser submerger par l'horreur et à réfléchir à la nécessité -à ses yeux impérieuse -de débattre et de mobiliser bien au-delà des cercles militants contre les effets très négatifs et très dangereux de cet attentat.
Alors que certains théorisent hâtivement sur la disparition des intellectuels critiques, André Tosel nous laisse l’exemple d’une fidélité sans faille et d’une ouverture d’esprit à la hauteur de celle des philosophes, marxistes ou non, dont il se revendiquait. Aujourd’hui, où l’anticapitalisme reprend des couleurs dans l’opposition à la politique du patronat mise en œuvre par un gouvernement qui se prétend de gauche , il redevient possible d’employer des termes comme révolution, communisme, lutte de classes. L’émancipation est à nouveau un mot d’ordre et une perspective ; entre le mouvement ouvrier d’hier et le renouveau de l’activité critique d’aujourd’hui, André Tosel, dont nous n'oublierons pas les remarquables qualités humaines, a été, magistralement, un passeur.

Bruno Della Sudda et Romain Testoris

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