Appropriation sociale, où allons-nous ?

Dans ce dossier, diverses réflexions montrent la possibilité que « les expropriateurs » cessent d’être propriétaires des moyens de production. Cela nous rappelle des difficultés liées à la notion de « nationalisations ». Trop souvent, cela a été une étatisation au lieu d’une forme de collectivisme ; et ce mot, présent chez Jaurès, s’est chargé des souvenirs d’une discipline politique brimant les individus. Critique aussi des décisions prises : les directions nommées n’avaient pas pour priorité l’émancipation et le bien vivre pour le plus grand nombre. Il faut donc « secouer l’histoire à rebrousse-poil », comme y invitait Walter Benjamin. Cette contribution, pour ce faire cherche à en définir un ou deux instruments.

Depuis des dizaines d’années, des interrogations sont inséparables de la notion d« appropriation ». De quelle « propriété » s’agit-il ?  S’agit-il des revendications collectives ? Celles-ci s’opposeraient-elles à  l’actualité d’un individualisme qui serait libérateur, car signifiant l’appropriation de soi-même ?

Confondu avec la concurrence, l’individualisme est la lutte de tous contre tous.   La domination politique de la bourgeoisie s'impose de la sorte,  et elle prospère. Ma proposition est de prendre de front cette question et de proposer un individualisme qui ne serait plus lié à un ordre « possessif ».

Notre exigence, débattue et bientôt partagée, serait : une appropriation qui reconnaisse à tou-te-s les mêmes droits essentiels, et qui soit une appropriation de soi-même.

Il nous faudra la préciser. 

Toutefois, elle ne peut rester sur une énonciation idéaliste, elle doit répondre à une situation que nous devons résumer.

Obstacles à cette appropriation de soi… Le règne de la propriété dans la société est fait de réalités privées.

Au travers et aussi au-delà du carcan des « propriétés » -qui peuvent beaucoup varier sous le même mot -,  il faut aussi, sans naïveté, compter les « statuts », qui font une hiérarchie entre les salariés au travers des droits sociaux et politiques[1]. Max Weber soulignait, avant 1920, l’existence de pas moins quatre classes sociales, parmi lesquelles la classe ouvrière  est « en rapport avec le processus de travail qui s’automatise », mais aussi « les intellectuels et les spécialistes sans biens (techniciens, ‘employés’ du commerce et autres, fonctionnaires…) ». Il insistait : « ces derniers pouvaient être très différents socialement les uns des autres selon les dépenses faites pour leur instruction ».

Dans cette description, nous gagnons au moins une lucidité : perdre la naïveté qui fait croire à la nouveauté récente d’une complexité dans les situations sociales.

Marx analysait le prolétariat comme ceux qui ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production; Arbeiter Klasse en allemand ne dit pas classe…ouvrière, mais laborieuse, ou travailleuse. Il se souciait des processus qui pouvaient unir l’ensemble de ces individus dans un prolétariat mobilisé qui change la société, les rapports sociaux et fasse exister un tout autre Etat.

Sociologue se souciant d’une bourgeoisie réformiste, Max Weber fait le tableau des individus dans leurs différenciations statutaires. Nous devons y ajouter, au vu de tout le 20e siècle, une forme de société « censitaire » du fait des colonialismes, des  immigrations et déplacements de populations, avec pour conséquence, de fait, des droits sociaux et politiques différenciés.

Cette hypothèse demande de caractériser ce qui doit et peut changer dans la recherche de réponses collectives.

Nous voilà en effet avec plusieurs « individualismes »...

Quel ressort pour une dynamique ?

Dans une référence essentielle, Marx résume la perspective : « à la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »[2].  Liberté ou dépendance.

Prenons le temps d’un commentaire. Le ressort se trouve dans l’action produite par des individus actifs ensemble : « dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel, tandis que l’individu qui travaille n’a ni indépendance, ni personnalité ».

Toutefois, une lecture courante du Manifeste a eu tendance à gommer cet aspect et à donner une interprétation en fonction des soucis d’efficacité de partis de masse et d’institutions politiques de représentation, celle-ci l’utilise comme s’il s’agissait d’une ce qui a conduit à donner  de son approche davantage une prophétie plutôt que d'une pensée de l’action à construire[3]. Cela a donné une interprétation de Marx et d’Engels dans laquelle l’occupation des institutions permettrait de passer à une « étape socialiste » d’abord, puis à une autre étape ! Depuis cette phase historique issue de divers « marxismes », des préjugés pèsent.

Acceptera-t-on de lire sans œillères cette dynamique historique de la transformation radicale des individus et des rapports sociaux ? Nous y avons consacré un travail récent[4].

Libérés de la féodalité et de l’esclavage

Faisons jouer ce double sens de « l’individualisme ». Il serait possible de le retrouver dans des contradictions et controverses de la Révolution française[5], qui a été vécue comme un changement attendu et préparé par les Lumières, tant pour les « ordres sociaux » qu’en ce qui concerne les conditions de l’égalité, une reconnaissance nouvelle des « individus », malgré Thermidor (1794)[6]. Dans un texte de 1847, Marx énonce le « côté positif du salariat », il souligne la légitimité d’un individualisme nouveau du fait de la fin de l’Ancien régime et en dégage la portée : « l’employeur a le commandement des moyens de subsistance de l’ouvrier » et celui-ci « ravale son activité vitale à un simple moyen d’existence », mais l’ouvrier « peut utiliser son argent comme il veut […] contre les manières de vivre uniquement prescrites par la classe féodale ».

L’individu libre des liens patriarcaux et corporatifs (féodaux) dépend des règles de la possession, de la propriété capitaliste, certes ; mais l’ouvrier est libre de l’utilisation du produit de la vente de sa force de travail. La joie de Goethe, de Hegel, de Hölderlin, voire de Kant du fait de cette Révolution en 1789 est partagée par Marx : pour les ouvriers aussi une chaîne se brise.

On sait que cela suppose des luttes dures pour une vie meilleure, et pour imposer des droits sociaux. Avec la construction et les efforts pour résister au mauvais individualisme et maintenir des syndicats. Marx souligne que « pour se défendre contre “le serpent de leurs tourments [Heinrich Heine]”, il faut que les ouvriers ne fassent plus qu’une seule tête et qu’un cœur ; que par un grand effort collectif, par une pression de classe, ils dressent une barrière infranchissable, un obstacle social qui leur interdise de se vendre au capital par “contrat libre”, eux et leur progéniture, jusqu’à l’esclavage et à la mort »[7]. Les droits collectifs ont eux-mêmes besoin d’organisations de solidarité, d’action, rendues possibles et vivantes grâce à « des individus actifs ensemble ».

Une confirmation de cette primauté à la liberté individuelle est donnée avec éclat quand Marx analyse le moment de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis[8]. Les revendications libres des salarié.e.s libres dépendaient d’une pré-condition.

« Dans les États-Unis du nord de l’Amérique, écrit Marx dans Le Capital, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri. Mais la mort de l’esclavage fit éclore immédiatement une vie nouvelle. Le premier fruit de la guerre fut l’agitation des huit heures, qui courut, avec les bottes de sept lieues de la locomotive, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, depuis· la Nouvelle-Angleterre jusqu’en Californie. […] En même temps (au commencement de septembre 1866), le congrès de l’Association internationale des travailleurs, à Genève, sur la proposition du conseil général de Londres, prenait une décision semblable : •Nous déclarons que la limitation de la journée de travail est la condition préalable sans laquelle tous les efforts en vue de l’émancipation doivent échouer […]. [9]»

Marx n’opère pas de séparation entre les aspects « travaillistes » et les exigences de la lutte pour l’émancipation. Cette histoire réelle aurait du interdire les lectures du mouvement ouvrier présentant l’internationalisme comme un supplément d’âme généreux. Elle éclaire le ressort de la force militante qui oppose son horizon d’avenir aux contraintes du capitalisme, alors que celui-ci joue des décalages d’histoire et d’expériences, ainsi que des différences de formes de domination et de possibles retours en arrière dans diverses situations.

Travailleurs face aux maîtres du temps

On oublie trop la pratique des syndicalistes et la dimension revendicative, si importantes aux yeux de Marx et dans ses analyses, afin de comprendre une réalité contrastée et délimiter la domination réelle. Ainsi, dans le Capital, le mouvement de la classe ouvrière, né spontanément, des deux côtés de l’Atlantique, des rapports mêmes de la production, sanctionne les paroles de l’inspecteur de fabrique anglais R. J. Saunders : « Il est impossible de faire un pas vers la réforme de la société, avec quelque espoir de réussite, si la journée de travail n’est pas d’abord limitée, et si la limitation prescrite n’est pas strictement et obligatoirement observée. »

Cela amène les dirigeants capitalistes à quelques transformations.  « Marche ! Marche ! » résume Marx [10]: l’attachement des salarié.e.s à leurs emplois obéit au fétichisme de la marchandise. Voilà un objet d’efforts concurrents entre capitalistes :  « Dès que la révolte grandissante de la classe ouvrière força l’Etat à imposer une journée normale (…) le capital se jeta avec toute son énergie et en pleine conscience sur la production de la plus-value relative au moyen du développement accéléré du système mécanique » (Cap. L 1). Il faut bien que de grandes masses de population se sentent assez reconnues par le traitement patronal et la consommation ainsi permise[11]. Les conditions de l’exploitation de la force de travail impliquent donc des concessions, et des investissements de modernisation des machines : la concurrence tend à réduire le marge des profits mais est aménagée avec les divers moyens pour réduire et éviter la baisse du taux de profit[12], en passant à d’autres régions du monde, d’autres productions, d’autres conditions du crédit…

De nombreux exemples chiffrés des évolutions des capacités de production montrent bien comment les luttes ouvrières ont contraint les capitalistes à faire un bond historique et, pour ceux qui l’ont réussi, à devenir capables d’organiser de multiples facteurs de production, dont les sciences. Retenons-en un : « En 1826, les différents types de machinerie utilisés pour manufacturer le coton occupaient un homme pour réaliser le travail de cent cinquante. Admettons qu’aujourd’hui 280 000 hommes seulement y soient employés ; un demi-siècle plus tôt il en eût fallu 42.000.000 » (Marx, 1980 : 3 1023).

Ces « modernisations » peuvent s’accompagner de conditions sinistres, « l’ignorance [étant] la mère de l’industrie, […] un certain nombre de manufactures, vers le milieu du 18e siècle, employaient de préférence pour certaines opérations formant des secrets de fabrique, des ouvriers à moitié idiots » (Marx 1960, 2 : 51). Il rapporte aussi un discours prononcé à la Chambre des Communes en avril 1863 : en quatre-vingt-dix années d’existence, l’industrie cotonnière a « dévoré neuf générations d’ouvriers » (Marx 1959, 1 : 262). Dans le cadre de la « loi sur les pauvres », « des hommes furent achetés et vendus par les agents de Manchester aux fabricants de Manchester, tout aussi méthodiquement que les Nègres aux planteurs des États du Sud… » (Marx 1959, 1 : 262).

Marx prend en compte un processus social total, les possibles au travers de réalités diverses qui forment un panorama très éclaté.

L’expropriation des petits producteurs pour les transformer en simples porteurs de force de travail est loin d’être achevée. Des actes sanguinaires ont ainsi lieu en Ecosse, en Irlande, en Inde…

Et à la même époque le patronat fait des concessions dans une construction de « contrats » puis d’éléments de droits du travail.

On connaît les positions syndicales de l’AIT, qui expriment et veulent surmonter un écartèlement des situations[13].

Cela présente une contradiction qui réactualise, sous une double figure,  le projet exprimé par Marx depuis longtemps, « l’abolition du salariat et du patronat ». 

Celle de l’expérience du travail même avec des droits sociaux. « Notre travailleur, il faut l’avouer, sort de la serre chaude de la production autrement qu’il y est entré. Il s’était présenté sur le marché comme possesseur de la marchandise “force de travail”vis-à-vis de possesseurs d’autres marchandises, marchand en face de marchand. Le contrat par lequel il vendait sa force de travail semblait résulter d’un accord entre deux volontés libres, celle du vendeur et celle de l’acheteur. » L’affaire une fois conclue, il se découvre qu’il n’était point un « agent libre » ; que le temps pour lequel il lui est permis de vendre sa force de travail est le temps pour lequel il est forcé de la vendre, et qu’en réalité le vampire qui le suce ne le lâche point « tant qu’il lui reste un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter ».

L’histoire du capital elle aussi distingue alors très vite les patrons. « Le capitaliste commence par se dispenser du travail manuel (…) et  comparé au capitaliste financier le capitaliste industriel  est un travailleur, mais au sens capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui ». A cette étape, Marx note que « le travail de direction, complètement séparé de la propriété du capital, court les rues, si bien que, désormais, le capitaliste n’a plus besoin d’exercer lui-même cette fonction »[14]

Il se sépare deux réalités dans la domination de classe : les rapports d’exploitation les plus quotidiennement contraints et, stabilisant et donnant une apparence de légitimité, toute la pyramide et les formes étatiques hiérarchisées des planifications privées et des associations entre capitalistes financiers et industriels, la logique du profit des uns dominant tous les avantages des autres...

La réponse de Marx en est d’autant plus nette : elle  affirme les capacités volontaires des travailleurs associés. Citons la résolution du 1er congrès de l’AIT (1866) : « le système actuel de subordination du travail au capital, despotique et paupérisateur, peut être supplanté par le système républicain de l’association de producteurs libres et égaux  (…) Ces changements ne seront jamais obtenus sans l’emploi des forces organisées de la société. Donc le pouvoir d’Etat, arraché des mains des capitalistes et des propriétaires fonciers, doit être manié par les producteurs eux-mêmes »[15].

Un pas de plus, ou le « tous contre tous »

Pouvons-nous réaffirmer l’actualité de ce projet ? Autant répondre aussi directement que possible.

Certains le refusent au nom de bilan du « siècle soviétique » et des effets multiples de la forme de bureaucratie qui a exercé le pouvoir, au 20e siècle, en se réclamant d’un lien avec les analyses de Marx.

Les discussions ont à peine commencé, même si des controverses existent depuis 1923. Elles devront nécessairement avoir lieu, pour dépasser les répétitions et les zones d’ombre, car un horizon et des projets ne peuvent se consolider en laissant de côté ce qui gêne. Mais ce n’est pas l’objet de ce dossier[16].  

Sous réserve d’inventaire, il faut s’efforcer de proposer des réponses aujourd’hui.

Une perspective donne des repères tout à fait actuels, dans une situation où, jouant de la globalisation néolibérale, les directions des multinationales et de nombreux Etats, font reculer les droits sociaux dans les pays où ils se sont le plus développés. Cette priorité à la spéculation financière s’accompagne d’une remise en cause des rapports salariaux qui faisaient cohabiter le kaléidoscope des « qualifications » et des « statuts ». Ces politiques de mise en concurrence créent un morcèlement des salarié.e.s, et une désorientation. 

Nous devons cependant nous appuyer sur un levier qui et déjà-là.

Le système capitaliste, involontairement, a produit des travailleurs que Marx caractérise comme le general intellect. Il en voyait des prémisses  qui rendaient possible un nouveau monde de la production. Or, effets des contradictions des développements du XXe siècle, ce phénomène est devenu massif : inséparable des processus les plus productifs, pour de grands nombres comme pour de petites unités.

La place des qualifications et des savoirs indispensables à la production s’accroît. Cela induit des choix et une grande capacité d’initiative et de relations sociales. L’imbrication de métiers différents et leur intrication, y compris à distance, appellent une capacité nouvelle à se comprendre avec d’autres. Ce rôle d’interface, ainsi que cette demande d’une vision toujours plus large et d’une capacité d’anticipation et d’initiative mettent davantage l’individu sous tension en faisant appel à tous les aspects de sa personnalité.

Informer et être informé détermine de manière nouvelle le travail de conception mais aussi de réalisation. Cela tend à en effacer les frontières. Il pourrait en émerger des situations de travail qui soient autre chose que des lieux d’usure, une généralisation de coopérations…  Les possibilités ressenties offertes par l’intervention directe des savoirs dans la production et les services sont corsetées par les règles des échanges économiques. À la différence des marchandises, lorsqu’on donne une information, on l’enrichit de la réaction qu’elle a suscitée. Ce sont les capacités humaines qui entrent ainsi directement en relation. En outre, plus l’information circule et moins les coûts de la recherche peuvent être répartis et amortis.

Le rôle de l’« intellectualité » et des « ressources » humaines dans la production des biens et des services questionne de façon nouvelle la notion de « propriété ».

Mais la part d’autonomie et d’esprit d’initiative nécessaire devient facteur d’auto-exploitation, du fait du rapport social capitaliste avec ses formes de management[17].

Les postes de travail sont ainsi sous le joug d’une double stimulation : la satisfaction d’être distingué.e.s par les consommations autorisées comme par les conditions de travail ; et en sourdine, la crainte de tomber « au bas de l’échelle »[18]. Pour pleinement se réaliser, sans susciter des pyramides d’inégalités et de résignations, l’époque du general intellect devrait s’accompagner d’une garantie des droits des salarié·es : santé, retraite, formation intégrée à l’exercice professionnel, etc.. Le refus de la « mobilité » ou « flexibilité » découle de l’absence du droit à ne pas être jeté au chômage[19].

Il en résulte des revendications nouvelles depuis une dizaine d’années : la sécurité sociale professionnelle, souvent liée dans les discussions avec le droit à la formation tout au long de la vie[20].

Et nous pouvons donc resserrer, enfin, une proposition qui permette une appropriation de soi-même.

Pour se réaliser, cette appropriation de soi suppose, exige, que la classe dirigeante perde le droit de mettre des femmes ou des hommes au chômage. Au sens strict, pour une appropriation qui sorte des limites de « l’individualisme possessif » sous l’une de ses formes, la marchandise force de travail disparaît : chacune, chacun a droit à une place dans la société, laquelle doit évidemment débattre des conséquences d’une telle rupture historique.

Cela aurait des conséquences  sur toutes les dimensions de l’existence. On peut en trouver, au demeurant, quelques indications dans les réflexions de Marx.

La conclusion du livre 3 du Capital met en évidence le lien étroit entre le changement des rapports avec la nature et le remplacement des formes du pouvoir capitaliste par l’auto-organisation des producteurs : « La liberté ne peut consister qu’en ceci : les producteurs associés – l’homme socialisé – règlent de manière rationnelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun […] ; et ils les accomplissent en dépensant le moins d’énergie possible, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine »[21].

Cependant, « l’empire de la nécessité n’en subsiste pas moins ». Cette appropriation sociale, « ne peut fleurir qu’en se fondant sur ce règne de la nécessité ». Grâce aux producteurs associés « commence l’épanouissement de la puissance humaine […] le véritable règne de la liberté » (Marx 1979 : 1488).

Des questions appellent d’être prises avec détermination : les revendications, les exigences qui peuvent s’affirmer en quelques pays d’Europe auront un écho mondial, comme l’a montré l’écho des marches et occupations de places pour la « démocratie réelle maintenant ».

Quelles options au sujet de la durée du travail, liées à sa réorganisation ? Une simple réduction du temps de travail à quelques 30 heures par semaine pourrait supprimer totalement le chômage en Europe. Quand on sait que la productivité du travail a plus que doublé en Europe et aux Etats-unis en 50 ans, que les fortunes et profits ne cessent de gonfler, il est temps de prendre ces profits, d’arrêter les gaspillages et les nuisances et de ne plus subir la loi des sociétés de capitaux.

Comment établir des relations de coopération internationale en rejetant le pouvoir des multinationales ? Des lignes de force existent, pour donner toute leur place aux « règles et aux normes » du Bureau international du travail (santé, droits démocratiques, droit à l’éducation, non discrimination à l’égard des femmes) auxquelles s’ajoutent les exigences d’ordre écologique[22]. Des Forums sociaux mondiaux à l’ONU, tout un domaine trop en friche…

Avec un nouveau statut du travail salarié  commence un nouvel espace des discussions politiques.

Pierre Cours-Salies. Publié dans le numéro 24 de Contretemps.

[1] - Outre la structure de classe entre les travailleurs et leurs employeurs, on doit aussi percevoir les différences qui clivent l’ensemble des travailleurs ; avec, en complément, le peu de probabilité de passer d’une classe à l’autre.. Max Weber, le faisait remarquer, avant 1920, dans Economie et société, chap. IV, Ordres et classes. 

[2] - En 1847,  dans Le Manifeste, Marx met en lumière un autre possible, alors que la révolution industrielle en est à sa première phase. Celui-ci se trouve  dans l’action produite par des individus actifs ensemble.

[3] - Ce qu’il est convenu de désigner comme le « manifeste politique le plus connu du 20e siècle » mérite une relecture débarrassée des lunettes de divers « marxismes ».

[4] -« Propriété et expropriations / des coopératives à l'autogestion généralisée Textes de Karl Marx et Friedrich Engels présentés par Pierre Cours-Salies et Pierre Zarka (Syllepse et M. Editeur. 2013)

[5] - Pour s’en tenir à une indication, deux antithèses de la Révolution française : Boissy d’Anglas, d’une part, lors de la proclamation du Directoire en 1794 (« Une société dirigée par les riches est dans l’ordre social ») ; et d’autre part Condorcet : « Ne laisser subsister aucune différence qui entraîne dépendance (…) Rendre les citoyens capables de remplir les fonctions publiques afin qu’elles ne deviennent pas une profession». 

[6]  - Florence Gauthier,  Triomphe et mort du droit naturel en Révolution 1789 - 1795 - 1802 (1992) Réédition chez Syllepse (2013) A lire aussi sa préface à la réédition du livre d’Albert Mathiez, La réaction thermidorienne,(La fabrique, (2010)

[7] - Capital Livre 1, 3e section. Op.cit. Pierre CS et Pierre Zarka, p.134.

[8]  - Il y a une continuité totale entre les communistes de l’AIT, qui participent au mouvement des « républicains radicaux » dans la guerre contre l’esclavagisme et l’affirmation des revendications pour la journée de travail. Voir L’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, Marx & Lincoln, Syllepse,  2012.

[9]  - Capital, Livre 1, 3e section. Op. cit., Pierre Cours-Salies et Pierre Zarka, p.133

[10] - Les sections 4 et 5 du Livre 1 du Capital sont consacrées à cette analyse de la transformation des conditions d’exploitation. Op. cit., p 134-137.

[11]  - Denis Poulot, un patron parisien, contemporain de Marx et Engels, qui rédigea un « projet républicain » distinguant six ou sept types d’ouvriers (Très tôt, des politiques avisés ont proposé des formes de crédit, pour que les travailleurs méritants aient la possibilité d’un « intérieur bourgeois » avec leurs épouses et du prestige ainsi conféré par leurs familles. Les mêmes voulaient un syndicalisme « réaliste ». Poulot , Le Sublime ou le travailleur français comme il est en 1870, Maspéro, 1980.. Le texte est précédé d’un long travail remarquable d’Alain Cottereau.

[12] - Au sujet de la « baisse tendancielle du taux de profit », ce texte, souvent « cité » par allusion mais non lu : aux quinze pages de « définition » d’une tendance logique du système s’ajoutent plus de trente sur les « influences contraires » et les « contradictions internes de la loi ». Nous ne sommes pas surpris de trouver, des constatations, alors nouvelles et qui restent actuelles. Marx énumère et précise : l’intensité croissante de l’exploitation du travail ; l’abaissement du salaire ; la diminution de prix des éléments du capital constant ; la surpopulation relative ; le commerce extérieur ; l’accroissement du capital par actions

[13] - Op. cit. p.121-124, 129-130

[14] - Capital, Livre 3. Op. cit. pp 141-152.

[15] - Op. cit. p. 129.

[16] - Il faut nommer les faits avec des concepts qui permettent la discussion. Pour esquisser, dans le cas de l’URSS, après  « le Thermidor soviétique », l’histoire qui se poursuit porte sur elle et en elle les refus et les contradictions sociales et historiques de Thermidor. Cela vaut pour la Révolution française ; et tout un débat mérite d’avoir lieu, à nouveau. Cela vaut pour la Révolution russe et il serait dommage que nous n’en discutions pas explicitement. Pourquoi et comment les vainqueurs de 1923-24 et de la suite ont-ils gagné contre les autres courants militants de l’ex parti bolchévique ? Quelles alliances ont ainsi détruit les dynamiques possibles d’un pouvoir révolutionnaire ? Peut-on penser, comme Mosshe Lewin et bien d’autres, que le ‘Thermidor’ soviétique est joué très tôt et qu’ensuite les contradictions sont inséparables d’une couche bureaucratique au pouvoir, même évidemment si celle-ci est parcourue à diverses époque de doutes et de remises en cause ?

[17] - Sur les questions posées par le general intellect, op ; cit Pierre Cours-Salies, Pierre Zarka, pp 52 -60

[18] - Toute la pyramide suppose une « masse de laissé·e.s pour compte, afin que chacun se rassure en jugeant plus ou moins “naturelle” sa place au vu de ses caractéristiques et de ses efforts » (Cours-Salies 2007).

[19] - Pierre Rolle (1988), en pleine polémique sur la « flexibilité » soulevée par le gouvernement montre que seule la garantie de l’emploi et des revenus ouvrirait la voie à une telle discussion.

[20] - Portées par la CGT, la FSU et Solidaires, ces revendications sont objet de formulations en partie contradictoires. Elles portent une dimension de remise en cause de la notion de force de travail jetable et un souci de contrôler les institutions de formation afin qu’elles ne soient pas un leurre sélectif mais un vrai moyen de faire progresser les qualifications existantes.             

[21] - Op. cit. pp 152-154.

[22] - La Confédération syndicale internationale, avec toutes ses limites, a inscrit ces objectifs dans ses plateformes de revendications. 

 

 

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