Après la défaite, la lutte continue

Nous publions ci-dessous un extrait du livre d’entretiens de Stathis Kouvélakis avec Alexis Cukier, La Grèce, Syriza et l’Europe libérale (Éditions la Dispute, Paris, 2015). Cet extrait du 3ème entretien porte sur la séquence ouverte par l’accord du 13 juillet 2015, qui reconduit et aggrave la politique d’austérité imposée par la « troïka » et l’Eurogroupe.

En Grèce, ces derniers jours, les discussions portent sur les causes de la défaite, mais aussi sur l’organisation des luttes à venir, sous condition de la capitulation de Syriza. Voici donc la première question : qu’est-ce qui a perdu, qu’est-ce qui a été vaincu avec l’accord du 13 juillet et la capitulation du gouvernement Syriza ?

Avant de répondre à cette question, je voudrais porter deux précisions. Il faut d’abord prendre la mesure du fait que toutes celles et ceux qui avaient placé leurs espoirs politiques dans la perspective d’un gouvernement Syriza se trouvent aujourd’hui dans un état de « choc post-traumatique » – comme l’a exprimé récemment un ami –, qui est le résultat de la défaite d’une stratégie politique particulière, celle de Syriza ces dernières années. En ce qui me concerne, à titre de membre du comité central et de la Plateforme de gauche, je porte une part de cette responsabilité, et ce, même si nous n’avons cessé d’alerter concernant les impasses des positions politiques de la direction du parti, et que les événements ont donné raison à bon nombre de nos positions. Mais nous sommes restés minoritaires et n’avons pas pu éviter la débâcle de Syriza. Et bien sûr la portée de cette défaite fracassante va bien au-delà des personnes qui, d’une manière ou d’une autre, ont pris part à cette stratégie.

Deuxième remarque : il n’est jamais d’emblée évident de déterminer, dans une défaite, et plus particulièrement dans une défaite historique d’une telle ampleur, ce qui précisément a été vaincu. L’exemple le plus caractéristique est celui de la chute de l’URSS et du bloc de l’Est. Il n’y a toujours pas aujourd’hui de consensus pour savoir ce qui précisément a été vaincu avec l’effondrement de ces régimes. La plupart pensent toujours que c’est le communisme, le socialisme, la révolution, la possibilité d’une émancipation sociale qui ont été défaits. Nous sommes une minorité à ne pas être d’accord avec cette analyse, et bien entendu cela ne signifie pas que nous avons tort. Mais c’est évidemment le signe que nous ne nous sommes pas encore remis de cette défaite.

Cela étant dit, j’en viens directement à ta question : qu’est-ce qui, au juste, a été vaincu ? Je vais commencer par ce qui me semble le moins sujet à controverse : ce qui a été défait, avec fracas, c’est une stratégie politique, celle que la majorité de Syriza a adoptée depuis cinq ans, et qu’on peut nommer « l’européisme de gauche ». Il s’agissait d’affirmer qu’il est possible de renverser les mémorandums et l’austérité dans le cadre spécifique de la zone euro, et plus largement de l’Union européenne, de faire donc évoluer l’UE de l’intérieur dans un sens différent de la thérapie de choc néolibérale. Cette conception soutenait que nous n’avions pas besoin d’un plan alternatif parce qu’en dernière analyse une solution positive pourrait être trouvée dans le cadre de l’euro. Le fait de montrer patte blanche, de se présenter comme de « bons citoyens européens », de déclarer sa profession de foi dans l’euro, était considéré comme un instrument efficace dans la négociation.

Les événements de ces dernières semaines confirment la faillite totale de cette stratégie. Cette démonstration est complète justement parce que cette stratégie a été mise en œuvre par des personnes qui y ont cru jusqu’au bout, qui n’ont cessé de se remettre à la tâche dans ce cadre spécifique et qui ont obstinément refusé d’examiner toute stratégie alternative. Le Premier ministre s’est retrouvé confronté à la banqueroute totale de sa stratégie et n’a dès lors plus eu d’autre option que la pire : c’est ce qui s’est passé autour de l’accord du 13 juillet. Voilà donc ce qui a subi une terrible défaite : l’approche de l’européisme de gauche, cet axe central de la stratégie de Syriza et jusqu’à présent de la majeure partie de la gauche européenne.

Mais d’autres questions doivent également retenir notre attention. La première concerne les mobilisations sociales. La stratégie de l’européisme de gauche a logiquement conduit le gouvernement à contourner la dynamique de la mobilisation populaire. Le fait de concentrer tous les efforts sur les négociations avec la « troïka »  en vue d’un compromis honorable a conduit à la première grande erreur du gouvernement : l’accord du 20 février. Or cet accord n’a pas seulement lié les mains du gouvernement grec et amorcé sa pente vers la défaite, mais il a également eu une autre conséquence majeure, qui a été immédiate : la paralysie de la mobilisation populaire et la destruction de cet état d’esprit optimiste et combatif qui a prédominé dans les premières semaines qui ont suivi la victoire électorale du 25 janvier.

Bien entendu, cette sous-estimation de la mobilisation populaire ne date pas du 25 janvier ni du 20 février. Elle était présente dans la stratégie de Syriza depuis longtemps, et a ainsi accompagné le reflux des grandes mobilisations de masse après les deux premières années (2010-2012) de la « thérapie de choc ». Cela n’empêche pas que cette adaptation aux conditions sociales et politiques existantes, à ce reflux des mobilisations populaires, a constitué un choix politique de la part de la direction de Syriza. Plus encore, en « modérant » ses positions – et notamment en passant du slogan « pas de sacrifice pour l’euro » (que nous défendions encore lors de la campagne de 2012) à l’idée selon laquelle il fallait rester dans la zone euro et faire accepter nos positions par les institutions européennes –, Syriza a manifestement contribué à l’intensification de ce repli des mobilisations populaires en Grèce.

Un autre aspect de la stratégie qui a été défait concerne la logique d’apaisement, de pacification adoptée par le gouvernement sur le front interne. Je pense en premier lieu au choix de former des alliances avec le personnel politique traditionnel, par exemple en proposant Prokopis Pavlopoulos pour la présidence de la République, mais aussi en choisissant Lambis Tagmatarchis – un journaliste entièrement intégré au système des médias dominants  – pour diriger la nouvelle télévision publique. Notons que ces choix n’étaient en rien liés aux contraintes des négociations et aux exigences des créanciers.

Un second aspect, plus important encore, de cette politique d’apaisement, a consisté à éviter les conflits et à privilégier la continuité avec les mécanismes de l’appareil d’État. Je ne rappellerai que deux exemples. D’abord, le choix de Panos Kammenos, le leader du parti Anel (Grecs indépendants), à la tête du ministère de la Défense et de la Politique extérieure. Et on a bien vu le type de rôle politique qu’a joué le ministre de la Défense, notamment – et même s’il n’en porte pas la seule responsabilité – en prolongeant et en approfondissant la collaboration entre la Grèce et Israël. Le deuxième exemple est le choix de Yanis Panoussis – un représentant typique du personnel politique légaliste et autoritaire, issu du Pasok – au ministère de l’Ordre public, dont les pouvoirs ont été étendus.

Enfin, il faut évidemment mentionner la politique d’apaisement à l’égard des représentants du pouvoir économique et de l’oligarchie. On ne s’étonnera donc pas du rôle tout à fait opaque qu’a joué ces derniers mois le vice-Premier ministre, Yannis Dragasakis, en vue de maintenir le statu quo dans le secteur banquier et financier. Son rôle a été de tenir la barricade contre toute tentative de transformation de ce qui constitue aujourd’hui, on le sait, le cœur du pouvoir capitaliste et le système nerveux central de ses relations avec l’État. 

En définitive, ce que tu décris, c’est la faillite non seulement de la stratégie du gouvernement mais aussi du parti Syriza…

Oui, c’est le dernier élément de la défaite de la stratégie de Syriza : sa conception du parti et l’évolution effective de la forme parti ces dernières années,

 Après les élections de juin 2012, pas à pas mais de manière systématique, nous avons vu le parti se transformer en une organisation toujours plus centralisée, centrée sur son dirigeant, et déconnectée des actions et des décisions de ses militants. Et nous avons complètement perdu le contrôle du processus décisionnel quand Syriza est arrivé au gouvernement. Depuis janvier, les membres du gouvernement et les centres de décision politique se sont entièrement autonomisés du parti Syriza. Il faut rappeler que le comité central n’a été convoqué que trois fois depuis les élections de janvier. Cela a achevé le mouvement de stratification de la structure interne du parti et la détérioration de sa capacité à fonctionner comme un espace d’élaboration démocratique et de décision politique.

Venons-en à la question corrélative, non moins décisive pour l’avenir des luttes sociales et politiques en Grèce et en Europe : après cette défaite, qu’est-ce qui n’a pas été vaincu ? Autrement dit, quel enseignement positif la gauche et les mouvements ouvriers et populaires peuvent-ils retenir de l’expérience Syriza ? 

C’est effectivement une question cruciale pour la reconstruction de la gauche radicale et la reformulation d’une stratégie anticapitaliste aujourd’hui.

 Le premier enseignement positif est qu’il est possible et nécessaire de former un gouvernent rassemblant diverses forces de la gauche radicale, et de poser ainsi la question du pouvoir ; ce qui ne signifie pas, bien sûr, le résoudre : « être au gouvernement » et « avoir le pouvoir » ne sont certes pas du tout la même chose. Mais il faut essayer d’utiliser le premier terme en vue du second : l’accès au gouvernement, basé sur une combinaison de succès électoraux et de mobilisations populaires, peut constituer un point de départ pour une stratégie de « guerre de position », c’est-à-dire pour développer les mobilisations populaires et ouvrir ainsi un espace politique permettant de renverser le rapport de force dans la lutte des classes.

Cette approche n’a été expérimentée à ce jour qu’en Amérique latine. Mais nous avons avec Syriza une expérience qui indique qu’il est possible pour une force minoritaire de la gauche radicale de construire, dans un contexte de forte agitation sociale et politique, une victoire électorale. Bien sûr, la limite de la comparaison tient au fait que l’Europe, qui constitue un centre impérialiste relativement autonome, est dominée par une construction politique très particulière : l’Union européenne, qui joue un rôle toujours plus hégémonique dans la domination exercée par le capitalisme européen. Les contraintes et obstacles qui y sont liés ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux que les États-Unis exercent dans leur « arrière-cour ». 

Un autre enseignement concerne la question décisive de l’élaboration et de la mise en œuvre d’un programme de transition. L’idée est de ne plus se contenter d’un discours anticapitaliste abstrait, qu’on pourrait appliquer à n’importe quelle situation en réitérant à l’envie les objectifs stratégiques du socialisme et de la révolution. Il faut au contraire définir pour chaque occasion et situation spécifiques les lignes de division permettant de mener une offensive contre la classe adverse et de modifier les rapports de force. À mon sens, l’objectif consistant à en finir avec les mémorandums était pour la Grèce le bon axe stratégique pour un programme de transition – à condition bien entendu d’être cohérent et de mener une politique de rupture avec la zone euro et l’Union européenne.

C’est pourquoi, malgré ses limites – liées notamment au calcul de son impact budgétaire – ce que l’on a appelé le « programme de Thessalonique », sur la base duquel Syriza a gagné les élections en janvier, constitue à mon sens une bonne approximation d’un tel programme de transition.

L’idée d’un programme de transition – telle qu’elle a été conçue notamment lors des troisième et quatrième congrès de l’Internationale communiste puis, dans leur prolongement, par Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti – est également liée de manière organique à la stratégie du front unique, c’est-à-dire de l’union politique de toutes les forces des classes subalternes. En Grèce, c’était le sens implicite de l’idée d’un « gouvernement de la gauche anti-austérité » dont les masses se sont emparée au printemps 2012 et qui a permis la percée de Syriza. Il ne s’agissait pas seulement d’un « gouvernement Syriza » (et moins encore d’un gouvernement Syriza-Anel comme cela a été le cas), mais de la reconstruction du mouvement populaire, liée aux mouvements sociaux et se dotant de nouvelles formes d’expression politique.

 Malheureusement, cet objectif a buté contre deux obstacles, qui ont conduit à cette situation politique si problématique et contradictoire que nous avons connue depuis le 25 janvier. Le premier obstacle a été le refus des autres forces de la gauche radicale de participer à ce front unique, le KKE et Antarsya se révélant incapables de répondre aux défis politiques de la période. Et l’autre obstacle a été le recentrement politique de Syriza, qui a conduit à un reflux conséquent des mobilisations après les élections législatives de juin 2012.

Cela me conduit à une dernière remarque concernant « ce qu’il reste » de cette expérience, et qui concerne le rapport entre le social et le politique. Ce que nous avons vu en Grèce depuis le début des années du mémorandum, c’est que les conflits sociaux de classe ne peuvent se résoudre qu’à un niveau politique. Il est un moment où les victoires, même partielles, ne peuvent être obtenues qu’au niveau politique, tandis que ces succès constituent ensuite des conditions du développement des mobilisations populaires.

Je voudrais insister sur ce point : ce qui s’est joué en Grèce, ce n’est pas seulement une alternance politique classique. Ce n’était pas quelque chose de l’ordre de l’élection de François Hollande en 2012, ou de l’expérience du « centre-gauche » de Romano Prodi en Italie dans les années 2000, ni même de l’élection de François Mitterrand en 1981, qui fut pourtant élu avec un programme assez radical pour les standards de l’époque. Ce qui a eu lieu en Grèce avait un potentiel anti-systémique bien plus puissant, et c’est pourquoi nous avons connu ces moments critiques à un niveau national comme international. C’est précisément en raison de cette possibilité réelle qu’on peut estimer aujourd’hui que notre camp a été incapable non seulement de gagner face aux institutions européennes, mais même d’organiser l’auto-défense la plus élémentaire, ce qui a conduit à la capitulation politique que nous venons de vivre.

Nous sommes tous deux à Athènes, et ces jours-ci s’organise ce qui pourrait devenir l’alternative de gauche à la ligne du gouvernement Syriza : l’expression politique de gauche des 62 % des participants au référendum du 5 juillet qui ont voté non. Voici donc ma dernière question : quelle est la perspective concrète et immédiate aujourd’hui pour le camp du non de gauche aux mémorandums afin de mener vraiment et chercher à conduire victorieusement la lutte contre l’Europe néolibérale ? Les événements récents, le cours de nos entretiens nous conduisent logiquement à cette dernière question : à présent, que faire pour mener vraiment et tenter de conduire victorieusement la lutte contre l’Europe néolibérale ?

La société grecque est aujourd’hui encore dans un état de choc post-traumatique. Notre camp a été assommé par le renversement de la dynamique du non au référendum et l’inversion de son résultat, en seulement quelques jours. Au-delà des cercles militants, on peut percevoir des sentiments contradictoires : il y a un mélange de désillusion, de colère et d’inquiétude au sujet de l’avenir, mais aussi une forme d’indulgence à l’égard des choix d’Alexis Tsipras et du gouvernement.

 Cependant, nous avons bien une base pour sortir de ce climat et lancer une nouvelle dynamique politique : les 62 % du non sont à ce jour privés de toute expression politique structurée. Dans l’immédiat, notre tâche  principale est donc de consolider et de trouver une articulation politique pour ce non de masse. Or ceci ne pourra se faire dans le prolongement linéaire des formations politiques existantes : ni Syriza ni Antarsya ni aucune autre formation ou section de ces partis. Il faut initier un nouveau projet politique.

 Ce projet politique devra avoir une nette orientation de classe, être démocratique et anti-européiste. Dans un premier temps, ce projet prendra la forme d’un front, d’une coalition ouverte à l’expérimentation et à de nouvelles pratiques organisationnelles. Ce front devra associer véritablement mouvements d’en bas et initiatives d’en haut – de manière similaire à ce qu’il s’est passé lors des mobilisations liées au référendum et dans son prolongement, avec la création de « comités pour le non ». Il est à cette heure difficile d’en dire plus concernant la forme concrète que pourra prendre ce projet politique.

 Les objectifs de ce projet politique ont été récemment résumés par Eleni Portaliou, une camarade de longue date dans Syriza, autour de quelques axes principaux. D’abord, la libération du peuple grec du joug de la zone euro, et donc l’élaboration d’un plan de sortie immédiate des mémorandums et de l’euro ainsi qu’une confrontation systématique avec l’Union européenne – qui, à mon sens, devra pouvoir aller jusqu’à la décision de ne plus en être membre. Ensuite la reconstruction du pays – de son économie, de son État, de sa fabrique sociale – qui devra être conduite par les classes ouvrières et le bloc populaire. Ce projet doit être fondé sur une nette orientation de classe, en s’appuyant sur les 70 % des classes populaires qui ont voté non et ont rejeté l’austérité lors du référendum du 5 juillet. Il pourra s’appuyer sur ce qu’il y a de meilleur dans la tradition du mouvement ouvrier et révolutionnaire, dans ses multiples formes toujours actives en Grèce.

 Mais ce projet est indissociablement national, et il est bien entendu nécessaire de s’expliquer à ce sujet. À mon sens, le terme « national » comporte deux aspects. Le premier est ce que Gramsci appelle le « national-populaire » : le fait que les masses laborieuses émergent à titre de force directrice dans la société, et qu’elles deviennent la « nation » afin d’orienter la « nation » dans une direction différente. Comme Marx et Engels l’expriment dans le Manifeste du parti communiste : « Comme le prolétaire doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens où l'entend la bourgeoisie ».[1] Ici « national » ne renvoie pas à quelque forme d’unité politique trans-classe, ni à quelque alliance avec la « bourgeoisie nationale », mais au contraire à la dimension hégémonique d’un projet centré sur la dimension de classe et orienté vers la victoire politique. Si bien qu’en réalité, cette « nationalisation » du bloc hégémonique ne constitue en aucun cas quelque « nationalisme » que ce soit mais au contraire peut participer de la construction d’une nouvelle forme d’internationalisme.

Mais ce projet est également national en un autre sens : il y a aujourd’hui un problème de souveraineté nationale en Grèce – c’est l’existence même d’une souveraineté populaire et d’une démocratie qui est en question. Le nouvel accord signé par le gouvernement grec ne fait pas que prolonger la domination de la « troïka », elle l’accentue, et nous sommes désormais dans une situation nouvelle : l’État grec – et quelque gouvernement que ce soit – n’a plus aucun levier pour gouverner. C’est sans doute l’objectif profond de ce troisième mémorandum, au-delà de l’imposition d’une nouvelle série de mesures d’austérité barbares. Je rappelle que le Trésor public, qui a été placé sous le contrôle direct de la « troïka », fonctionnera désormais de manière totalement autonome du gouvernement. Un nouvel organisme a été créé qui pourra décider de coupes directes dans le budget de l’État si les objectifs fiscaux imposés par le mémorandum ne sont pas atteints. Et il y a encore ce nouveau fonds infâme de 50 milliards d’euros qui doit être créé à partir de la privatisation des biens publics grecs et qui sera géré directement par la « troïka ». Même ELSTAT, l’organisme statistique grec, ne dépendra plus de l’État.

La Grèce est désormais dans une situation analogue au Kosovo (la comparaison est rude, mais me paraît justifiée) : un pays pieds et poings liés par des chaînes néocoloniales qu’on a assigné à un statut de semi-protectorat. Dans ces conditions, la reconquête de la souveraineté nationale constitue un préalable indispensable à la mise en œuvre d’une politique démocratique et progressiste, sans parler même d’un projet anticapitaliste. 

Si bien que ce projet est en définitive profondément internationaliste. Non seulement parce que la défense des intérêts vitaux des travailleurs et des couches populaires est par nature internationaliste, du fait que les peuples exploités des différents pays ont des intérêts communs. Mais il s’agit d’un projet internationaliste en un sens bien plus concret : ouvrir une brèche à partir du maillon faible de la zone euro et de l’Union européenne pourrait ouvrir la voie à d’autres ruptures en Europe et constituer le point de départ d’une contre-offensive contre l’édifice réactionnaire et anti-démocratique de l’Union européenne.

Le combat du peuple grec et d’autres peuples européens contre la cage de fer de l’Union européenne pourra ainsi rendre manifeste le caractère impérialiste de cet édifice, qui est un instrument dans la lutte des classes menée par les capitalistes contre les peuples. Il pourra également permettre d’articuler les luttes conduites dans le centre historique du capitalisme mondial avec les luttes contre la domination capitaliste et impérialiste à une plus large échelle, et notamment avec les mouvements du Sud global, qui commence précisément juste de l’autre côté de la Méditerranée. Il ne faut pas oublier qu’en 2011, la première vague de rébellions populaires après la crise de 2008 a pris la forme de l’émergence simultanée du printemps arabe et des mouvements d’occupation des places en Espagne et en Grèce.

En définitive, l’expérience politique que nous venons de vivre doit nous permettre de voir que la perspective d’une « autre Europe », qui ne pourra émerger que dans une perspective socialiste, requiert une dissolution de la zone euro et de l’Union européenne, qui doit commencer par des ruptures dans ses maillons faibles. Cette dissolution devra elle-même être le point de départ pour une rupture de plus large portée en Europe : la rupture avec son passé colonial comme avec son présent néocolonialiste et impérialiste.

C’est une leçon rude que nous venons d’apprendre, et nous en payons un prix élevé. Et comme c’est toujours le cas dans ces situations, ce sont les travailleurs, et en l’occurrence le peuple grec, qui paieront en premier l’addition. Mais pour nous, les forces de la gauche radicale et anticapitaliste, c’était une leçon nécessaire. Elle peut conduire à notre disparition, mais aussi à un nouveau commencement. Comme l’exprimait le grand poète grec Kostis Palamas, il pourrait s’agir pour nous d’une « nouvelle naissance » – à condition que nous soyons capables de mettre la réflexion collective sur les causes de cette défaite au service de nouvelles luttes sociales et de victoires politiques à venir.

Publié dans ContreTemps n°27.

[1] Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, trad. Gérard Cornillet, Messidor/Éditions sociales, Paris, 1986, p. 83.

 

 

Article