Après les municipales, ouvrir une nouvelle étape pour le Front de Gauche

La situation politique française s’inscrit dans un contexte européen dominé par les conséquences de la crise économique majeure dans laquelle le capitalisme mondialisé est entré depuis 2008. Les traits principaux de la situation se retrouvent dans de nombreux pays : mise en place de politiques d’austérité brutales qui entraînent la sanction des gouvernements en place, voire provoquent des crises politiques ; montée en puissance des forces d’extrême droite et des tensions sociales (sources de replis xénophobes et racistes…), résistances persistantes des peuples et des travailleurs… Les mouvements sociaux n’ont pas, à ce jour, trouvé les moyens d’une riposte coordonnée à l’échelle européenne contre les politiques d’austérité mises en place par les gouvernements sous l’égide de la Commission de Bruxelles. Mais des mobilisations puissantes, comme en Grèce, au Portugal, et ces dernières semaines en Espagne, démontrent que le bras de fer engagé n’est pas terminé.

Elections municipales : une crise démocratique qui s'aggrave

Dans ce contexte, les élections municipales en France ont été le révélateur d’une crise politique et sociale profonde. La situation française est marquée, en particulier, par une intensité de la crise démocratique, où dominent les dysfonctionnements d’un système représentatif, les logiques étouffantes du présidentialisme et du bipartisme, et qui ne répond plus aux aspirations à la participation politique qui se sont exprimées ces dernières années. C’est l’abstention massive, en particulier à gauche, qui est le symptôme le plus fragrant de cette situation. La politique de Hollande a provoqué une déception et un désarroi chez tous ceux qui s’étaient mobilisés pour chasser Sarkozy. L’électorat socialiste, dans certaines régions historiquement de gauche, s’en est retrouvé désemparé. Et cette brèche, alors que François Hollande est déterminé à poursuivre et accentuer avec Manuel Valls la politique engagée, peut s’aggraver dans les prochains mois et les prochaines années et ouvrir une crise politique majeure.

La profondeur de la crise démocratique a contrebalancé dans de nombreuses villes le poids des facteurs locaux amenant le renouvellement d’équipes municipales pourtant particulièrement implantées par plusieurs mandats successifs. Cette tendance s’est combinée à la conscience aigüe de l’inégalité croissante qui s’est développée depuis vingt ans entre les territoires, en particulier entre ceux considérés comme « attractifs », « compétitifs » qui bénéficient de ressources économiques, sociales, culturelles importantes, dans le cadre d’un capitalisme mondialisé de plus en plus concurrentiel, et ceux perçus comme « délaissés », rejetés à l’arrière plan. Cette évolution majeure, qui traduit des transformations profondes   ayant impacté la société française depuis vingt ans, provoque des évolutions politiques décisives. Et, alors que le gouvernement Hollande veut donner un nouvel élan au développement des métropoles, elle constitue un enjeu majeur du débat politique à venir.

Un paysage politique ébranlé

L’abstention massive à gauche a permis à la droite, principalement à l’UMP et à l’UDI, d’emporter de nombreuses victoires et de conquérir des dizaines de municipalités. Pour autant, la droite française n’est pas sortie de la crise profonde dans laquelle  l’a plongé la défaite de Nicolas Sarkozy. Les affaires politico judiciaires font peser une menace permanente sur ses principaux dirigeants, lesquels se livrent à une concurrence acharnée, relancée de plus belle à l’issue des municipales, dans la perspective de la présidentielle de 2017. Le Front National de Marine le Pen poursuit son enracinement et gagne plusieurs mairies. Ses succès électoraux, souvent des figures locales implantées de longue date confrontées à des dirigeants nationaux parachutés, témoignent que son implantation progresse dans des couches sociales de plus en plus diverses.  En même temps, au-delà des discours de Marine le Pen visant à « normaliser » son parti, et à banaliser le sens du vote Front national, le programme politique des élus et maires FN repose avant tout sur la désignation de boucs émissaires (Roms, immigrés, musulmans…) et sur l’exacerbation des divisions sociales. Cela implique d’envisager des initiatives à grande échelle de toutes les forces de gauche, associatives, syndicales et politiques pour empêcher la progression des idées réactionnaires.

A gauche, le Parti Socialiste connaît une crise profonde, provoquée par la perte de milliers d’élus, et la perspective de défaites supplémentaires aux prochaines élections sénatoriales, cantonales et régionales. En même temps, la crise est d’autant plus forte que le débat politique au sein du Parti Socialiste est limité par la logique présidentielle de la Vème République où tout dépend de la bonne volonté et des inflexions possibles qui peuvent être décidées par le chef de l’Etat. Europe Ecologie, qui a réussi à progresser électoralement en apparaissant démarquée du PS, a décidé de ne pas participer au gouvernement dirigé par Manuel Valls, tout en se considérant toujours partie prenante de la majorité présidentielle. C’est un évènement politique important à gauche qui ouvre une période nouvelle de débats et de confrontations politiques sur la nécessité d’une politique alternative à l’austérité et les moyens à mettre en œuvre pour la rendre possible.

La situation est d’autant plus instable que la nomination de Manuel Valls comme premier ministre constitue une véritable gifle infligée par François Hollande aux électeurs de gauche. Ce nouveau gouvernement vise à assumer ouvertement l’orientation libérale désormais prônée par François Hollande tout en y intégrant des figures de la gauche du Parti Socialiste comme Arnaud Montebourg ou Benoît Hamon. Mais la mise en œuvre du Pacte de Responsabilité, qui impose cinq années d’austérité qui dégraderont les conditions de vie des classes populaires, peut entraîner bien des recompositions et des ruptures sur le champ politique. Il est d’autant plus important dans ces conditions de concrétiser une démarche de rassemblement des forces politiques et sociales à gauche opposées à l’austérité.

Le Front de Gauche à l’épreuve des municipales

Le Front de Gauche, là où il  présentait des listes rassemblant l’ensemble de ses composantes, a obtenu des résultats électoraux qui témoignent de l’adhésion d’une fraction des classes populaires à une démarche de rupture avec la politique libérale de François Hollande. Pour autant, les élections municipales ont été le révélateur de problèmes politiques complexes qui ont fortement fragilisé le Front de Gauche. Il est nécessaire de prendre la mesure des contradictions qui sont apparues et qui ne vont pas disparaître une fois l’échéance électorale dépassée. Bien au contraire, cette situation exige une progression politique du Front de Gauche et d’élaborer des réponses nouvelles.

Depuis sa constitution en 2009, la démarche du Front de Gauche s’est écrite pas à pas. Cela a supposé à chaque nouvelle séquence politique de redéfinir le sens et les objectifs politiques  partagés par toutes ses composantes. Les élections municipales de 2014 ont ouvert au sein du PCF un débat, loin d’être achevé, sur la diversité des démarches de rassemblement et donc la remise en cause de la stratégie systématique d’Union de la Gauche pratiquée depuis plus de 40 ans. L’hypothèse de construire un « autre Front de Gauche », sans la direction du Parti Communiste, mise en avant par le Parti de Gauche, a renforcé la fragilité du Front de Gauche, dont une des difficultés tient à la faiblesse, de son enracinement à l’échelle locale, et des expériences de politiques municipales alternatives. A l’issue des élections, les centaines d’élus du Front de Gauche, qui siégeront ensemble dans les conseils municipaux, y porteront en commun des propositions, et deviendront des points d’appuis pour développer des acquis communs et partagés qui renforcent notre construction commune.

Pour autant la pérennisation du Front de Gauche, à travers les prochaines échéances électorales comme dans les prochaines mobilisations, est absolument nécessaire mais ne saurait être suffisant. Le Front de Gauche doit trouver les moyens, pour ne pas s’enfermer durablement dans un créneau trop étroit limité à l’antilibéralisme, d'être porteur d’un véritable projet de société, mettant au cœur de ses principes « L’Humain d’abord » et capable de réinventer un nouvel espoir au sein des classes populaires. Cela suppose un travail d’élaboration politique, idéologique et culturel qui passe par une confrontation entre les conceptions  portées par chaque composante du Front de Gauche et par une ouverture et un échange avec les forces du mouvement social, les citoyens et citoyennes des quartiers populaires, les énergies disponibles du monde culturel et intellectuel… A l’issue de la séquence des élections européennes, c’est un chantier urgent auquel il est essentiel de s’atteler.

Construire une majorité alternative : comment avancer ?

Le Front de Gauche a défini dans un document commun adopté en janvier 2013 des objectifs politiques partagés pour construire une alternative à la politique sociale libérale de François Hollande : « impulser un rassemblement majoritaire » pour constituer « un véritable gouvernement au service du peuple et de ses besoins sociaux et environnementaux ». Cet objectif est plus que jamais d’actualité. Mais la complexité, à laquelle le Front de Gauche se confronte aujourd’hui, à travers les tensions multiples qui le traversent,  n’est pas l’opposition entre deux stratégies totalement contradictoires qui finiraient par produire son éclatement,  mais la difficulté à définir les initiatives concrètes, les étapes possibles qui permettraient d’avancer vers cet objectif. Le but  partagé donne sa cohérence au Front de Gauche, mais la   question du « comment » l’atteindre  est source des difficultés.

Les initiatives prises par le Front de Gauche – les grandes marches populaires, les Assises de Montreuil de juin 2013 pour « changer de cap en France et en Europe » - sont des points d’appui pour avancer dans cette direction mais qui restent encore embryonnaires au regard de l’ambition qui est fixée. La sortie d’Europe Ecologie du gouvernement, les débats qui traversent la gauche du Parti Socialiste, les contradictions au sein du NPA, et aussi les débats qui se développent au sein d'une partie du syndicalisme et du mouvement social, démontrent que le champ politique à gauche n’est pas figé. Les évolutions des forces politiques et  sociales ne sont pas linéaires. Des ruptures peuvent apparaître. Mais la construction d’une alternative n’est pas qu’une affaire de mécano entre forces politiques. L’enjeu est la constitution d’un front politique et social, d’un « Front du peuple » comme l’affirme le texte stratégique du Front de Gauche.

L’initiative de la marche du 12 avril contre l’austérité a fait apparaître des évolutions encore partielles mais très importantes au sein du mouvement social. Alors que François Hollande, dans son pacte avec le patronat, s’efforce d’entraîner une partie du mouvement syndical, la recherche d’initiatives communes face à l’austérité a pris de l’ampleur, après les manifestations de Marseille en janvier et de Toulouse en mars. La participation des secteurs du mouvement syndical (notamment du côté de la CGT, mais aussi de la FSU et de Solidaires) et d’associations dans une manifestation proposée par des forces politiques est un point d’appui pour faire émerger dans la société un large et durable rassemblement contre l’austérité. Il est essentiel de favoriser les expériences de mobilisations communes, de convergences entre forces du mouvement social et organisations politiques, en permettant une véritable co-construction des initiatives en respectant l’autonomie de chacun.

Les prochaines élections européennes du 25 mai 2014 constituent une échéance politique décisive pour imposer le Front de Gauche comme une force de proposition alternative face à la crise économique. La campagne du Front de gauche ne doit pas se limiter à une répétition de celle qui a été menée il y a cinq ans. Le Front de Gauche doit aujourd’hui avoir une ambition plus grande. La démarche qu’il porte est aujourd’hui plus connue et mieux identifiée par des secteurs du monde du travail et de la jeunesse. Le texte d’orientation politique qu’il a adopté développe les propositions pour une rupture avec l’Europe libérale et une refondation d’une Europe des peuples qui ne soit pas soumise à la finance. Il soutient, avec d’autres forces du Parti de la gauche Européenne, la candidature d’Alexis Tsipras à la Commission Européenne, ce qui renforce la crédibilité et la cohérence de sa campagne. Le Front de Gauche doit être un outil d’implication populaire. C’est vital pour faire émerger une alternative en France et en Europe.

Francis Sitel (membre d’Unitaire(s) et d’Ensemble), Mariano Bona (membre d’Unitaire(s))

Le 13 avril 2014 

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