Après les régionales, l’œil du cyclone

« Rien ne serait pire cependant pour la majorité comme pour l’opposition parlementaire que de donner le sentiment que tout est redevenu comme avant et que la menace Le Pen a disparu pour eux. »

Guillaume Tabard? Le Figaro, 14 décembre 2015.

Que dans une élection le second tour modifie substantiellement les résultats du premier, c’est le signe à la fois que des enjeux importants étaient en cause, et que leur perception ne s’est pas imposée d’emblée.

Tel fut le cas pour ces élections régionales. Démonstration d’autant plus remarquable qu’il s’agissait d’élections à des conseils régionaux aux compétences peu ou mal connues, et en outre se déroulant dans un contexte on ne peut plus hors du commun, le pouvoir ayant décrété l’état d’urgence et interdit nombre de manifestations, mais maintenu à la date prévue la consultation électorale qui déjà coïncidait avec la COP21… Or, ce sont près de 4 millions d’électeurs abstentionnistes lors du premier tour qui se sont déplacés pour le second, et on modifié substantiellement les coordonnées de la situation. Un phénomène inédit par son ampleur, le seul précédent étant celui de l’élection présidentielle de 2002.

Retour sur ce qui aurait pu se passer

° Le FN aurait pu gagner la présidence de deux, voire de quatre régions, dont au premier chef le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ce qui l’aurait établi officiellement comme parti de pouvoir.

° Le PS aurait pu être écrasé, ne conservant qu’une région après les avoir dirigé quasi toutes. Ce qui aurait déstabilisé le quinquennat de Hollande et tué son ambition d’envisager un second mandat.

° La droite aurait pu triompher, enlevant la quasi totalité des régions. Ce qui aurait ouvert à Sarkozy le chemin du pouvoir sans avoir à se soucier de la primaire.

Tout cela s’est dessiné, mais en rien concrétisé.

Du coup tous les partis voient leurs espoirs déçus, mais peuvent se présenter comme profitant d’un confus jeu de qui perd gagne. Il convient pourtant de mettre à part le FN. Celui-ci n’avait peut-être pas vraiment intérêt à franchir dès aujourd’hui le pas du pouvoir. En revanche il lui revient le mérite d’être responsable de l’échec des autres partis : c’est sa force qui a affaibli la droite, empêchant cette dernière de triompher, et qui a permis au PS de sauver la face, autorisant celui-ci à prolonger une politique dont les bénéfices tomberont dans son escarcelle.

Et maintenant ? Catastrophes évitées, alarmes apaisées, chacun va pouvoir mettre à profit le sursis accordé… Et préparer sans tarder le rendez-vous présidentiel de 2017. Comme le dit Gérard Courtois, « chaque camp peut [y] trouver motif à persévérer dans son être » (1). Ou même idée plus brutalement exprimée à Canal + par Patrick Devedjian : « Dorénavant, tout sera comme d’habitude »…

Et pourtant... Comme on peut le lire dans Der Spiegel : « On a pu observer en direct, pendant l’entre-deux-tours, l’implosion du système bipartite. L’issue de ce scrutin, qualifiée d’heureuse, ressemble en effet plus à un dernier sursaut du bipartisme qu’à un véritable succès, car il a fallu instrumentaliser, mobiliser et fusionner pour empêcher le FN de conquérir une région. Or le marchandage n’est pas l’expression d’une démocratie saine » (2). Et de souligner le problème posé par un parti qui réunissant à présent près d’un tiers des suffrages se voit représenté au Parlement par deux députés et deux sénateurs. On peut également s’interroger sur ce que vont être ces deux assemblées régionales où ne siégeront que des élus de droite et d’extrême droite à l’exclusion de tout autre, cela par choix du PS de se retirer et d’appeler à voter pour la droite. Triste situation pour la démocratie à l’heure où dans le même temps le pouvoir prolonge l’état d’urgence !

Le FN : la question clé

Soulignant combien certains commentaires ne s’expliquent que par une focalisation excessive sur pourcentages de voix calculés à partir des votes exprimés (alors que l’abstention ne fait que croître et fut massive lors du premier tour des régionales), François Gilli a eu raison suite au premier tour d’expliquer qu’« il n’y a pas de vague bleu Marine » (3). Le FN a alors rassemblé 6 millions de voix (13,3 % des inscrits), soit en pourcentages par rapport aux inscrits l’équivalent des scores de 2002 et 2012. En 2012, Marine Le Pen avait rassemblé 6,4 millions de voix, le FN le 6 décembre 2015 en a réuni un peu plus de 6 millions. Ce qui confirmait, plutôt qu’une croissance, la solidité d’un vote en sa faveur à un haut niveau.

En outre, pour le 2ème tour, le FN s’est renforcé de 801 636 voix, et a atteint (malgré les limites d’une élection de ce type) son record historique avec 6 820 000 voix. Résultat qui lui assure une présence dans tous les conseils régionaux et 358 élus (contre 108 précédemment).

Le FN est donc le seul parti qui se renforce, jusqu’à devenir le premier parti sur le plan électoral. Sa progression spectaculaire en pourcentages des exprimés traduit le recul, voire l’effondrement des autres partis. « Plus qu’une progression puissante du FN », explique Frédéric Gilli, « le résultat de dimanche [6 décembre] est avant tout la déconfiture combinée du PS et de ses alliés potentiels à gauche, et de LR et ses alliés à droite ».

Cela veut dire que la progression du FN, telle que confirmée entre le 1er et le 2ème  tour, est appelée à se poursuivre, alimentée par les frustrations et ressentiments de tous ceux qui sympathisent avec le FN et jugent qu’ils ont été dépossédés de leur victoire au moyen de manœuvres politiciennes du PS et de la droite. L’autre facteur à prendre en compte est précisément que toutes les opérations venant de ces mêmes partis pour contenir le FN aggravent la crise démocratique, et donc alimentent la machine qui le fournit en nouveaux électeurs.

D’où ce sentiment largement partagé qu’il n’est plus possible d’enrayer la progression du FN. C’est une grande différence avec les années 1930, au cours desquelles la désignation de l’ennemi déclaré de la classe ouvrière et de la République valait appel à mobilisation pour combattre la menace fasciste. Aujourd’hui c’est de l’intérieur même du système dont le PS et les Républicains sont les deux piliers qu’agit le mal qui mine une démocratie dont il se réclame.

Frédéric Gilli explique : « le FN est en train de structurer un nouveau rapport à la politique dans des pans entiers de la population » (4). C’est invitation à une approche critique des analyses généralement proposées du vote FN et des remèdes proposés pour le réduire. Ainsi dans l’éditorial du Monde (5), Jérôme Fenoglio insiste sur la nécessité de « commencer à traiter les multiples colères qui se sont exprimées. A commencer par la désespérance des électeurs du FN, tissée d’un sentiment d’impuissance face au chômage de masse, d’injustice face aux inégalités et l’abandon par la puissance publique, toutes frustrations que le parti de Marine Le Pen détourne vers la stigmatisation de boucs émissaires ». Frustrations, détournement… L’accent est mis sur ce qui serait une fausse conscience des électeurs frontistes. Une approche classique du problème, dont les limites doivent être prises en compte.

Ainsi les récentes élections confirment que l’abstention n’est pas seulement désintérêt pour les élections, mais plutôt traduit le sentiment de l’inutilité du vote comme moyen d’intervention politique. Dès lors que la démocratie se voit le plus souvent réduite à l’exercice du droit de vote, et qu’il est confirmé que les alternances électorales ne changent rien à la situation sociale, un tel sentiment est difficile à combattre. La conscience que nous n’avons plus prise sur les questions décisives du chômage, des conditions de vie (du fait de la crise, de la mondialisation, de l’intégration à l’Union européenne…) génère un transfert des aspirations à agir politiquement sur d’autres questions, en particulier celles relevant du sécuritaire et de l’identitaire. Un mouvement qu’entretiennent au premier chef les partis dits de gouvernement : puisque entre le PS et la droite il y a accord sur la politique néolibérale à mener, il ne leur reste pour se concurrencer et chercher à séduire l’électorat qu’à développer leur rhétorique autour de ces mêmes thèmes. Le FN se laisse porter par ce mouvement, plus qu’il ne le provoque.

Sauf que, lui, désigne un coupable de la situation : cette même identité de vue entre PS et droite (« l’UMPS », le « système », la « classe politique »…), et de désigner leur commune politique et leur tropisme à s’accorder (par exemple pour faire barrage au FN et protéger leurs intérêts et leurs postes)…

Un découplage entre la sphère politique et la société

Moins les partis de gouvernement ont de capacité à peser sur les réalités économiques et sociales, plus ils sont amenés à jouer de l’efficience des phénomènes agissant à la surface de la sphère politique. La communication prend le pas sur le débat, la personnalisation et le spectacle médiatique accompagnent la professionnalisation, l’action privilégie calculs et manœuvres…

La spécificité du FN, déroutante au regard des traditions d’extrême droite, à fortiori des partis fascistes du passé, est que sa dénonciation du système s’opère sur cette même surface électorale et médiatique, mais dans le même temps elle entre en résonance avec de profonds mécontentements populaires. Ainsi il joue et gagne sur les deux tableaux : il paraît parler pour ceux d’en bas, le peuple, mais il le fait en haut, au même titre que cette « classe politique » qu’il dit combattre.

Les scénarios concoctés pour la présidentielle de 2017 cultivent jusqu’à la caricature cette perverse complicité entre les différents acteurs de cette pièce sans auteur. Marine Le Pen est à présent installée comme la seule candidate dont on est sûr qu’elle sera présente au second tour, sans pouvoir l’emporter. La véritable compétition porte sur qui, du candidat dit de gauche (Hollande) et du représentant d’une des deux postulations du parti Les Républicains (droitiste avec Sarkozy, centriste avec Juppé) arrivera en deuxième position au premier tour, donc assuré de gagner au second. Du même coup se voit validée la stratégie du FN qui, après avoir imposé la tripartition du champ électoral, impose une nouvelle bipartition avec le FN face à tous les autres.

Les régionales viennent d’accélérer le processus, accentuant les divisions au sein des Républicains et crédibilisant le projet mis en œuvre par Valls et Hollande. Au nom du « front républicain » est engagé l’effacement du PS comme parti se revendiquant de la gauche, et promue la perspective d’une recomposition au centre incluant ce qui naîtra de cette mutation de l’ex-Ps et une droite libérale refusant de se laisser entraîner dans cette droitisation sur laquelle Sarkozy parie pour contenir le développement du FN.

Plus rien ne sera comme d’habitude…

Ces opérations étant toutes fort hasardeuses, elles peuvent être retardées, voire condamnées à l’échec. Mais elles éclairent les mouvements de fond que ces élections ont confirmés et aggravés.

° Un reflux massif de la gauche représentée par le PS, qui passe de 36 % des exprimés à 23 % (soit un recul de 13 % par rapport aux départementales, et de 17 % par rapport aux précédentes régionales), qui disparaît de territoires entiers par marginalisation ou par sabordage (dans ces régions emblématiques pour le PS que sont PACA et le Nord-Pas-de-Calais). Une situation qui s’explique par une désaffection confirmée du salariat à l’égard du PS, donc la ruine des bases sociales de la gauche. Les autre forces de gauche n’échappent pas à ce reflux général, le total des voix de gauche peinant à atteindre les 37 % : EELV, le Front de gauche, l’extrême gauche subissent en effet d’importants reculs électoraux. Enfin une gauche que travaillent des divisions profondes, que ne sauraient ni réparer ni dissimuler les raccommodements électoraux de dernière minute et gros d’arrières pensées. Ce qui amène Jérôme Sainte-Marie à expliquer : « à la pluralité des gauches s’est substitué au fil du quinquennat une communauté d’hostilité réciproque, qui désormais se prolonge au sein même de la famille écologiste ». Et de juger que « la notion de gauche devient virtuelle » (6).

° La droite est dans un piège (d’où l’inconfort présent de Sarkozy qui pensait que l’énergie et la brutalité dont il est capable suffiraient à assurer son retour au pouvoir), déchirée qu’elle est entre deux orientations contradictoires. Entre l’alliance au centre (préconisée par Juppé, Bayrou et Raffarin) et le colmatage de la brèche ouverte sur sa droite côté FN (auquel travaille Sarkozy), le choix est douloureux sinon mortel…

° Le FN grossit du fait de la position qu’il occupe dans le système politique français, qui le met en capacité de capter les effets de la crise de celui-ci. Mais aussi parce qu’il est en phase, ce qui fait et sa force et sa spécificité irréductible par rapport aux autres composantes de la droite, avec la montée des tensions autoritaires et xénophobes en Europe, lesquelles menacent l’Union européenne d’éclatement et des plus dangereuses régressions.

Au-delà des calculs à courte vue, c’est un défi stratégique qui se présente.

Pour le PS et la droite une possibilité serait d’assumer l’accord fondamental qui existe entre eux sur le fait qu’il n’y pas d’autre politique envisageable que celle, néolibérale, qui a été menée par l’UMP, puis par le PS. Donc d’en finir avec les gesticulations consistant à s’accuser mutuellement d’incompétence et autres diverses vilenies. Un théâtre d’ombres et des rhétoriques qui ne trompent plus personne car elles ne peuvent cacher l’impuissance pratique à changer la situation économique, et qui exacerbent l’exaspération populaire dont le FN fait son miel. Bref, cela voudrait dire aller vers une « grande coalition » sur le modèle allemand.

Sauf que déclarer officiellement dépassé le clivage entre gauche et droite, aujourd’hui maintenu au moins formellement d’un commun accord, est impossible dans le cadre institutionnel existant, avec son présidentialisme et ses scrutins majoritaires. Instaurer la proportionnelle intégrale permettrait de faire sauter ce carcan, et pourrait apporter une réponse partielle à la crise démocratique. Mais on voit mal qui pourrait avoir l’audace de la préconiser pour de bon et d’assumer les bouleversements du système qui en résulteraient.

L’autre voie, opposée, c’est d’ouvrir une alternative au néolibéralisme et à ses excès, donc la rupture avec les traités et diktats de l’Union européenne et la confrontation avec les logiques de la mondialisation capitaliste. Cela en défense des intérêts du plus grand nombre et en s’appuyant sur la mobilisation populaire. Bref, une politique de gauche opposant la redistribution de la richesse sociale à la préférence nationale prônée par le FN et la droite radicalisée, s’appuyant sur la confrontation entre classes et groupes sociaux, et dénonçant les conflits entre prétendues identités et les revendications de pseudo « valeurs » mortifères…

Francis Sitel. Publié dans Contretemps n°28.

Notes :

(1) : Le Monde du 16 décembre 2015.

(2) : Julia Amalia Heyer, Der Spiegel, le 13 décembre, cité par Courrier international n° 1311.

(3) : Le Monde du 11 décembre.

(4) : Ibid.

(5) : Le Monde, 15 décembre 2015.

(6) : Le Figaro, 8 décembre 2015.

 

 

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