Argentine : la victoire à la Pyrrhus de Macri

Tôt dans la matinée du 19 décembre, après une longue séance qui a duré toute la nuit, la Chambre des députés d’Argentine, a approuvé par 127 voix pour, 117 contre et 2 abstentions, les changements de la Protection sociale du pays. Considéré par les grands médias, argentins et étrangèrs, comme une victoire de Macri, les conditions dans lesquelles la contre-réforme a été adoptée révèlent, cependant, une formidable avancée dans l’organisation et de la capacité de lutte des travailleurs pour faire face aux propositions néolibérales de leur actuel président. Elles révèlent encore l’épuisement relatif, pour certains secteurs des classes moyennes, de se faire représenter par Macri et le remplacement de la « politique » par la répression pure et simple.

En bref, des changements ont été approuvés dans le calcul de l’actualisation de la valeur de la retraite et les critères d'accès, en augmentant l'âge de la retraite pour certains groupes d’assurés sociaux. Concernant l’actualisation de la valeur de la pension, la nouvelle formule (70 % de l’ajustement basé sur l’inflation officielle et 30 % basé sur l’évolution du salaire des travailleurs), par rapport à la précédente (50 % sur l’évolution des salaires et  50 % sur la collecte de fonds pour la retraite), provoque une perte importante du pouvoir d’achat des retraités, étant donné que l’index des réajustements est réduit de 14 % à 5,7 %, selon les spécialistes, dans un pays où le taux d’inflation officiel est de 25 % par an. En ce qui concerne l’âge, il a été approuvé que ceux qui ne parviennent pas à prouver qu’ils ont atteint le temps de contribution requise, peuvent choisir de prolonger leur vie active jusqu’aux 70 ans. La règle d’accès à la retraite est de 30 ans de contribution et de 60 ans d’âge pour les femmes ; et 35 ans de contribution et de 65 ans ou plus, pour leshommes. L’introduction de l’option affecte directement les assurés qui ont été inclus dans la protection pendant l’administration de Néstor Kirchner, bien qu’ils n’avaient pas les moyens pour prouver leur durée de contribution en raison de la grave détérioration du marché du travail argentin au début de 2000.

La proposition de contre-réforme de Macri a été débattue à la Chambre des députés, pour la première fois, le 14 décembre (jeudi). Mais étant donné la forte réaction populaire, exprimée par la manifestation devant le Congrès, la session a été suspendue, reprenant le 18 décembre (lundi). En ce jour, malgré l’importance de la mobilisation, la grève générale déclarée, et la confrontation des manifestants avec l’appareil répressif et les vigiles, avec des concerts de casseroles en plusieurs points de Buenos Aires et d’autres villes du pays pendant la nuit, la proposition a été approuvé, mais avec  une courte différence de voix.

Dans la couverture de la manifestation et de l’affrontement avec la police, dont le bilan a  été de 162 blessés, y compris des policiers, le commentaire récurrent était que cette  « journée de colère » n’avait eu d’équivalent dans l’histoire qu’en  2001, lorsque le Président de la République, Fernando de la Rúa avait quitté la Casa Rosada en hélicoptère, ouvrant la période de grande instabilité politique et d’avancée des forces populaires dans le pays.

Seize ans plus tard, encore une fois, s’ouvre une période d’intenses luttes en Argentine. L’indignation populaire, évidente dans les mobilisations et les différentes formes d’expression qui ont eu lieu contre la proposition de Macri, s’accompagne de changements dans les forces politiques du pays. D’un côté, la CGT (Confederación General del Trabajo), principale centrale syndicale en Argentine, a été contrainte à se mettre en mouvement, compte tenu de la pression exercée par leur base. D’un autre côté, la classe moyenne, qui a permis la victoire dans les urnes du Cambiemos (« Changeons ») de Macri, était présente dans les manifestations, aux côtés des syndicats, des partis politiques et des différentes représentations des mouvements populaires. En outre, les députés qui ont voté en faveur de la réforme peuvent à peine marcher dans la rue parce qu’ils sont violemment pris à parti par la population, ce qui indique que la situation est loin d’être stable.

Comme dans d’autres pays, la contre-réforme des retraites en Argentine n’est pas la lutte attaque que les secteurs du grand capital ont l’intention de faire contre les travailleurs. dans un l’horizon immédiat, il y a la réforme du travail, qui vise à accroître la flexibilité sur le marché du travail. Et tout cela dans un contexte de répression intense qui, il est bon de le dire,  n’a pas émergé ces jours ci seulement : il faut rappeler l’assassinat de Santiago Maldonado et Rafael Nuhel.

Ce que les événements récents de l’Argentine nous enseignent est que face aux réformes et à la répression du gouvernement Macri, la seule façon de répondre est l’unité de toutes les forces disposées à résister, dans les rues, dans les syndicats et dans les quartiers et de renforcer les manifestations observées à l’occasion des  protestations autour de la retraite, et construire des alternatives de politiques anti-capitalistes qui dépassent les bases sur lesquelles se développent ces réformes.

Rosa Maria Marques, membre du Parti socialisme et liberté (PSOL), professeure titulaire du Département d’économie et du programme d’études de Post-graduation en économie politique de l’Université catholique de São Paulo (PUCSP), ex-présidente de la Société brésilienne d’économie politique (SEP), et ex-présidente de la Association brésilienne d’économie de la santé (ABES).

Article