Au-delà d’Ébola : "There is no alternative"… à la mondialisation de la santé

À côté de l’urgence de stopper l’épidémie liée au virus Ébola, une autre urgence, entièrement passée sous silence jusqu’à présent, est de promouvoir le développement de services publics de santé et de systèmes de protection sociale partout et pour tous.

Le monde a peur ! Les grands médias ne cessent d’agiter, depuis des mois, le spectre du débarquement sur nos côtes du virus Ébola et d’un emballement de la transmission. La médiatisation joue un rôle crucial : d’un côté des soignants en combinaisons imperméables et des structures de prises en charge ultrasécurisées, de l’autre on lit que des médecins ont été contaminés et que plusieurs membres de Médecins sans frontières sont décédés. La confusion est grande : on craint que les mesures, même draconiennes, n’aient pas d’effets. D’ailleurs, tout le monde est surpris lorsque le Sénégal et le Nigeria parviennent à stopper l’épidémie commençante sur leur territoire.

Sur les plateaux de télévision, deux discours se succèdent, quand ils ne se font pas face. Vis-à-vis du plus grand nombre, les plus "alarmistes" ont toujours "raison" quand il est question d’une nouvelle peste, car on a toujours "raison" d’avoir peur et de faire peur lorsque surgit une hécatombe que l’on ne sait pas soigner facilement. Et pour cause, l’épidémie galope d’une région à l’autre, elle aurait commencé à enjamber les océans et menace d’envahir les métropoles des pays riches. Son invisibilité relative semble rendre impossible une maîtrise par l’homme. L’ "optimiste" tente de faire entendre une autre approche : Ébola se caractérise par une faible propension épidémique, des mesures de prévention sérieuse permettent de contrôler les risques de transmission et une bonne prise en charge permet de vaincre la maladie, comme le montre le cas de cette infirmière soignée à l’hôpital Cochin et ressortie guérie… Avec une veille en temps réel et des structures de prises en charge efficaces, il est possible de stopper la maladie et d’éviter un phénomène planétaire.

Faiblesse de l’OMS : pourquoi ?

Reste que les limites de la mobilisation actuelle sautent aux yeux. Les faiblesses de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont pointées par tous. Échec de la surveillance de l’épidémie : on connait l’existence du virus Ébola depuis une quarantaine d’année, des cas ont été révélés, mais les systèmes de surveillance épidémiologique n’ont pas permis de mesurer suffisamment rapidement le pic qui a engagé la phase actuelle de propagation élargie du virus. Or, il est décisif de disposer d’outils performants d’observation, qui conditionnent la mobilisation, en prévention comme en soins.

C’est d’ailleurs l’apparition d’un risque sur le territoire américain qui a sonné l’alarme et provoqué une mobilisation. On comprend très bien ce que cela veut dire : les Africains des quelques pays concernés auraient pu continuer à crever en silence, plus ou moins pris en charge par quelques rares Organisations non gouvernementales (ONG) présentes en continu sur le terrain. Il est horrible de constater que c’est la mondialisation de la maladie qui contraint les pays riches à se bouger (un peu).

De fait, l’échec de l’OMS n’est pas le résultat d’une méconnaissance du virus, ni d’une incurie. Il est le résultat d’une force de frappe beaucoup trop faible pour qu’elle soit capable en temps réel de mettre en œuvre des stratégies efficaces. Il est le produit du désengagement honteux des pays les plus riches de son financement, à propos duquel les alertes n’ont pas manqué depuis des années. Or, des stratégies efficaces existent dans les tiroirs où l’on place les rapports des spécialistes de ces questions parce que les moyens de les mettre en œuvre n'existent pas.

Limites de l’humanitaire

Les ONG présentes sur place ont à la fois la confiance d’une partie des acteurs locaux du fait de leur implantation durable et une expertise en matière de gestion d’hécatombes épidémiques et de drames humains. Cependant, leurs forces de frappe n’ont aucune commune mesure avec la mise en œuvre de politiques publiques globales, articulées au niveau des régions africaines, à chaque niveau national et au niveau local. Leurs interventions sont vitales lorsqu’advient l’épidémie visible : elles alertent, elles concentrent des moyens, elles interviennent auprès des personnes et sauvent des vies, elles interpellent les institutions internationales et les agences de l’ONU se trouvent ainsi en situation d’exiger des États membres les moyens qui faisaient précédemment défaut. Mais, dès lors que l’épidémie se stabilise ou parait être en voie d'être maîtrisée, elles servent de cache-misère et permettent, le plus souvent, de revenir au fonctionnement habituel du système onusien : pas de drames visibles, pas de drames qui risqueraient de nous toucher directement, pas de mobilisation.

C’est le paradoxe des interventions humanitaires qui se trouve une nouvelle fois souligné : utiles concrètement pour les victimes, utiles dans la crise, utiles dans le secret quand la crise s’est éloignée, elles ne peuvent en rien suppléer à l’existence de dispositifs généraux de veille sanitaire, de prévention et de santé. On peut d’ailleurs se demander si la focalisation sur les événements sanitaires n’est pas une manière d’oblitérer les besoins de santé de tous et en général.

Dans le "que faire ? ", à côté de la mobilisation onusienne auprès des États concernés et de l’intervention humanitaire, les discours en Europe et aux États-Unis paraissent globalement assez désorientés. Parmi les États riches, beaucoup tardent à mobiliser les moyens demandés par l’OMS et s’attachent à orienter les fonds vers les besoins propres de leur population. Cela au lieu d’accepter que c’est l’intérêt commun de toute la société-monde qui doit gouverner les décisions, et que c’est d’ailleurs leur intérêt bien compris d’être partie prenante de victoires contre l’épidémie. Les politiques sont focalisés sur leurs propres effets d’annonce : c’est particulièrement vrai aux États-Unis, avec le poids de la mise en scène médiatique de la peur et de son corollaire important, le registre sécuritaire. Pendant ce temps, c’est Cuba qui envoie plusieurs centaines de médecins en Sierra Leone - des médecins préalablement formés aux procédures anti-Ébola sous la supervision de l’OMS -, dans la continuité d’un engagement historique du pays à soutenir la formation de médecins appelés à exercer dans les pays africains.

Le lepénisme à la peine

Notons tout de même que les solutions sécuritaires sont plutôt battues en brèche. Fermer les frontières, interdire les avions, expulser les ressortissants où l’épidémie est dynamique… bref, dresser des murs en croyant ainsi se protéger n’apparait pas, ou plus, comme une solution. Dans l’adversité d’un fléau sanitaire peuvent ainsi se produire des accélérations dans l’évolution des représentations du monde et dans les stratégies politiques qui, dès lors, ont droit de cité. On devient ainsi capable de distinguer la nécessaire quarantaine de personnes potentiellement atteintes, dans un cadre médical strict et selon des protocoles précis, de mesures de police que les politiques les plus rétrogrades auraient pu porter, il y a encore une vingtaine d’années, avec succès.

Ainsi, Marine Le Pen est inaudible quand elle propose de rompre les liaisons aériennes avec les pays concernés et de diminuer ainsi, croit-elle, de 75 % les chances de contamination dans les jours suivants. De fait, dans les jours suivants son intervention, le malheur qu’elle avait annoncé n'a pas eu lieu. Quant à son père, Jean-Marie Le Pen, qui évoquait en mai et juin 2014 « Monseigneur Ébola » comme moyen de « régler en trois mois la problématique de la surpopulation mondiale et le risque de submersion de la France par l’immigration », il parait juste occupé à alimenter sa liste des ignominies recuites.

Il n’en reste pas moins qu’on peut s’interroger sur la politique de l’Union européenne quand elle nomme à la coordination de la lutte contre Ébola pour l’UE le chypriote Christos Stylianides, un partisan des politiques d’immigration les plus régressives dans son pays.

Au-delà de la crise, un seul monde

Au-delà de la gestion de la crise, c’est-à-dire du débat sur les mesures à prendre immédiatement dès lors que l’épidémie est déclarée dans plusieurs pays, il est plus que temps de mettre sur le tapis l’insuffisante mobilisation de l’industrie pharmaceutique, des organismes internationaux et des États en matière de recherche vaccinale. Le virus Ébola a été découvert il y a près de quarante ans et il ne s’est rien passé en matière de recherche, alors même qu’on le sait très dangereux et facilement transmissible. Comme pour bien d’autres maladies orphelines ou rares, le privé ne s’ y est pas intéressé en raison du manque de gains possibles à la clef. Le public n’a pas financé les recherches nécessaires, et les États n’imposent rien au privé en matière d’investissement face aux maladies non rentables. Le résultat concernant Ébola est évidemment calamiteux, et il est reproductible.

Cependant, on peut aller beaucoup plus loin. Ce que la crise Ébola révèle en effet, ce n’est pas seulement la passivité des États riches face à des maladies dont il est connu qu’elles peuvent prendre une dimension épidémique, et ce n’est pas seulement l’insuffisance de mobilisation face à l’urgence ou pour la recherche vaccinale. Nous avons devant nous le fait que, plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, les infections contaminantes circulent d’un pays à l’autre et chahutent nos institutions les plus sûres. Face au virus Ébola, il n’y a qu’un seul monde, au regard de ce que sont les déplacements et les mobilités des individus désormais. Et c’est aussi que l’actualité locale d’une maladie est devenue, du fait du système médiatique, l’affaire de tous.

Ainsi, dans le monde actuel, on ne peut plus se désintéresser de la santé de l’autre. On ne peut plus ignorer la corrélation étroite entre les conditions de vie et les épidémies : « Avec la mondialisation, les gens se déplacent très rapidement, vivent dans des grandes villes et dans des conditions sociales très précaires », explique à Politis l’épidémiologiste Antoine Flahault. On ne peut plus ignorer le lien entre les régimes politiques en place et les capacités à résister aux fléaux sanitaires : « À Monrovia, la population a connu des années de guerre civile et a perdu toute confiance en ses autorités, y compris en matière de santé. Tandis qu’à Lagos, quand quelques cas d’Ébola sont apparus, l’ensemble de la communauté a organisé une prise en charge immédiate, adaptée et efficace. » Tout un champ de réflexion sur la conception des luttes devrait s’ouvrir, incluant le lien nécessaire entre démocratie et développement.

Du compassionnel à l’émancipation

Mais ce n’est pas tout. Le vrai sujet, au-delà d’Ébola, c’est la question des systèmes publics de prévention sanitaire et de santé partout dans le monde, et leur corollaire : le besoin de systèmes de protection sociale capables de permettre à chacun d’être pris en charge. C’est un immense défi politique : un nouvel internationalisme ne peut plus seulement se concevoir comme une façon de combattre l’impérialisme des plus riches et leur propension à semer la guerre sur tous les continents ; il doit embrasser les enjeux de transformation en positif, à partir des réalités concrètes qui sont sous nos yeux. Or, jamais les stratégies politiques d’émancipation ne se sont situées sur des terrains aussi fertiles que celui de la bonne santé, c’est-à-dire de la qualité de vie pour tous et partout.

L’une des première fois où ont pu s’énoncer des enjeux globaux en matière de santé et de prise en charge médicale, dans le contexte nouveau de la mondialisation, a été la lutte contre le sida. Les conférences internationales d’ONUSIDA ont été à cet égard des lieux extraordinaires d’exigences de la société civile (associations, mais aussi soignants engagés) d’un au-delà de la lutte contre un virus, le VIH, et de mise en cause à la fois des représentations sociales discriminantes et des intérêts économiques dominants (de l’industrie pharmaceutique). Tout un pan de mobilisations extra-sanitaires s’y est structuré pendant des années, à côté du champ des avancées de la recherche et des spécialités médicales. Mais ces idées sont restées dans des cercles restreints et spécialisés, et malheureusement aucune des forces politiques ou sociales à ambition large ne se les est appropriées.

Pour passer ainsi d’un registre essentiellement compassionnel et humanitaire à un registre de solidarité et d’émancipation, plusieurs pistes peuvent être énoncées. Tout d’abord, rompre - et ce n’est pas une mince affaire -, avec une conception de la coopération et de "l’aide au développement" où dominent, à la fois et selon les moments, une approche impérialiste – qui monnaie l’aide, politiquement et économiquement – et une approche purement communicationnelle – survendre ici des efforts marginaux là-bas.

Transformer le rôle des institutions internationales

En second lieu, lever le masque qui fait croire, par exemple, qu’à travers les coopérations décentralisées existantes entre collectivités du Nord et collectivités du Sud, on contribuerait déjà significativement au développement du Sud. Certes, ces coopérations ont le mérite d’expérimenter des projets solidaires concrets. Mais d’une part ils provoquent des débats récurrents sur leur utilité et aussi sur les risques de gabegie, d’autre part ils donnent bonne conscience, faisant écran à ce que la question des échelles et des ambitions soit posée de front.

Faire naître des services publics de santé et des systèmes de protection sociale nécessite des moyens considérables qui ne peuvent provenir que de la mobilisation de richesses aujourd’hui accaparées par quelques centaines de milliers de super-riches de par le monde. Ainsi, il est parfaitement légitime de retourner le « There is no alternative ! » de Margaret Thatcher : "There is no alternative" à la mondialisation de la solidarité, de la santé et de la Sécu.

En troisième lieu, on ne peut pas penser l’émancipation de quiconque à sa place et il faut donc prendre garde à ne pas plaquer nos solutions, même les plus "progressistes" ou "émancipatrices", sur des sociétés différentes. Cela signifie qu’il faut partir du soutien à toutes les forces : institutions publiques, mais aussi forces sociales et citoyennes, communautés villageoises, traditions coutumières, etc. Ce sont elles qui peuvent trouver des solutions adaptées.

Pour autant, on ne peut plus s’en tenir à des logiques d’aides, qui concernent toujours la marge des besoins. Si l’on se fixe comme objectif l’accès généralisé dans le monde aux moyens de prévenir, soigner et accompagner les malades dans des conditions dignes et égalitaires, alors le rôle des institutions internationales doit être profondément transformé et élargi. Transformé, et notamment démocratisé, pour en finir avec la domination des plus riches. Élargi, pour leur donner des pouvoirs de contraintes sur le secteur privé. Cela conduit à étendre les idées de taxes sur les transactions financières, qui, dans les projets de leurs promoteurs, ne concernent souvent que le projet d’affecter les recettes aux États à l’intérieur de l’Union européenne. Mondialiser de telles taxes et mondialiser l’usage de leurs produits, c’est dé - privatiser une partie de la richesse mondiale pour la mettre au service de la société. Ce sont certes là des batailles au long court, avec leur part d’utopie au bon sens du terme : elles nécessitent que le champ des possibles soit transformé par la mobilisation de la société civile ; mais, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un pays exsangue, la Sécurité sociale n’était-elle pas une utopie ?

De fait, aucune force politique n’a fait jusqu’à présent de ces enjeux cruciaux une bataille participant à structurer une identité politique qui dépasse les frontières. Une erreur serait d’attendre d’avoir fédéré les organisations de différents pays avant de construire une intervention politique sur ces enjeux. C’est l’inverse qui peut se passer : que l’investissement dans ce domaine, qui n’a aucun préalable, produise des effets de rapprochements au-delà des frontières.

Gilles Alfonsi, 7 novembre 2014. Publié sur le site de Cerises.

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