Au Medef, une vision « sociétale »

Manuel Valls n’aura pas besoin de faire un discours de politique générale à l’ Assemblée Nationale : il l’a fait mercredi 27 août devant le Medef. Il n’aura pas à faire voter la confiance à son gouvernement par une majorité de députés : il vient d’obtenir celle du patronat, des « entrepreneurs » comme il dit. Mais l’Université d’été du Medef ne se résume pas au cirque médiatique qui entoure la présence des politiques, c’est aussi le lieu où on peut apercevoir la vision patronale du monde.

La présence de Manuel Valls, annoncée comme un acte politique majeur, au lendemain de la nomination de son nouveau gouvernement, avait attiré la foule des grands jours à l’Université d’été du Medef, ce rendez-vous de rentrée incontournable de la connivence entre patrons, journalistes et politiques. 3000 personnes debout sous la grande tente pour applaudir le Premier Ministre, ils sont loin les sifflets qui avaient suivi le discours d’Arnaud Montebourg en 2012, ou le silence glacial, orchestré par Laurence Parisot, pour accueillir Jean-Marc Ayrault cette même année. Enfoncés les succès à l’applaudimètre, les cotes de popularité de François Fillon et de tous les autres ministres de Nicolas Sarkozy.

A la fin du discours, les buvettes et les travées bruissaient de curiosité : qu’allait bien pouvoir dire de plus Alain Juppé, attendu plus tard dans la soirée ? Rien bien sûr. Aux yeux de tous les participants, le match présidentiel entre les deux candidats du néo-libéralisme venait d’être lancé. Il est vrai que Manuel Valls venait de balayer largement : des propositions nouvelles ou confirmées, l’affirmation de l’idéologie qui les sous-tend et les méthodes pour les mettre en œuvre. A y regarder de plus près, toutefois, rien de bien nouveau, aucune annonce tonitruante dont la primeur aurait été réservée à cette bruyante assemblée. Qu’aurait-il bien pu ajouter aux mesures inclues dans l’ Accord National Interprofessionnel, à la loi de « sécurisation de l’emploi », aux exonérations fiscales et au pacte de solidarité ? Manuel Valls confirme les promesses déjà faites, les engagements dit-il, alors qu’il n’en demande aucun, précisément, aux entreprises : « baisse du coût du travail, suppression de la C3S, baisse de l’impôt sur les sociétés ». Il s’en prend ensuite aux « contraintes » qui pèsent encore sur les entreprises. Contraintes , retenez bien ce mot, nous risquons de l’entendre fréquemment. Et de  citer précisément la réforme du Code du Travail, sa « simplification » et plus particulièrement la question des seuils sociaux.

Mais alors, comment se libérer des ces fameuses contraintes, c’est là le cœur de la méthode Valls, le soi-disant dialogue social : « Vos représentants participeront à des négociations qui vont s’ouvrir sur la représentation des salariés et le dialogue social. Ces négociations poseront aussi la question des seuils. Cette réforme ne peut réussir que si la négociation réussit. Et la négociation doit réussir. » La négociation doit réussir, comme a  réussi la renégociation de la convention ASSEDIC, autour d’un texte pré rédigé, lors de réunions au cours desquelles les voix des syndicats portant un point de vue divergent ont été systématiquement ignorées et marginalisées. La négociation doit réussir, c’est-à-dire que le gouvernement et le Medef  feront passer en force ce qui aura été convenu par avance.

La colonne vertébrale du discours de Manuel Valls, c’est la vision qu’il a de la place de l’entreprise dans la société : « Ce sont elles qui créent de la richesse, ce sont elles qui créent de l’emploi, ce sont elles qui permettent l’innovation. Elles contribuent à l’aménagement et à la cohésion de nos territoires, elles sont l’image et la force de la France dans le monde ». Autant d’affirmations qui mériteraient d’être méthodiquement démontées, mais qui, dans la bouche du Premier Ministre , constituent le cadre idéologique justifiant toute politique libérale.

Une vision largement partagée

L’Université du Medef, c’est aussi de nombreuses tables rondes et ateliers de travail. Passons rapidement sur quelques caricatures, telles ces propos de couloir : « avec Najat au ministère de l’Education Nationale, je vais être obligé d’acheter des déguisements de militaires à mes filles pour Noël » ou cet atelier consacré au management, sobrement intitulé « Des sourires et des hommes ». On pouvait y entendre Laurent Dassault et Carole Couvert (présidente de la CFE-CGC) y discuter doctement de la façon de  « positiver » dans les rapports interpersonnels dans l’entreprise et Nick Leeder (directeur général de Google France) affirmer sans rire qu’ « un client content égal plein de salariés contents ».

Plus révélateur, le débat consacré à « la valeur du travail » laissait entrevoir un certain malaise. Jean-Louis Servan Schreiber, ancien directeur de rédaction de l’Expansion, y expliquait que le retour au « plein emploi » était illusoire, que l’automatisation des tâches et la robotisation entraînaient de tels gains de productivité que la part du travail humain dans la production de biens et services ne pouvait que décroître, qu’elle n’était plus qu’une valeur d’ajustement et que le rôle social du travail devenait extrêmement complexe à définir. Face à lui, une avocate spécialisée dans le droit du travail (côté patronal, bien sûr) ne pouvait que ressasser les vieilles lunes des contraintes du Code du Travail qui empêchent les entreprises d’embaucher et les nouvelles responsabilités qui pèsent sur leurs épaules, en terme de prévention des risques pour la santé des salariés, comme si disait-elle, le travail, en lui-même, devenait un risque pour les travailleurs et risquait de perdre toute valeur positive.

Là où tous ces échanges prenaient soudain sens, c’était la table ronde « l’entreprise dans la cité en 2020 ». Mgr Dominque Rey, évêque de Fréjus-Toulon (le goupillon, oui mais ne vous inquiétez pas, le sabre n’était pas loin ) introduisait le débat en indiquant que la contribution sociétale de l’entreprise reposait sur les trois « R ». Réassurance : le travail est une condition de l’estime de soi. Reliance : l’entreprise est le lieu où l’on éduque, où l’on vit ensemble. Résilience : en créant des richesses , on se crée, se transforme soi-même, on se réalise et on sort du fatalisme. En bref, l’entreprise comme « lieu d’espérance ». A leur tour des patrons américains (UPS, Bloomberg) expliquaient qu’il fallait sortir de la course au profit à court terme et investir plus en direction des salariés, en termes de formations, d’incitations à des actions communautaires ou écologiques. Actions et formations bien entendu pilotées et sponsorisées par l’entreprise qui joue ainsi un rôle sociétal fac à l’état trop pauvre ou trop faible pour le faire correctement.

Guillaume Sarkozy, délégué général de Malakoff Médéric (retraites complémentaires et prévoyance) s’empressait d’acquiescer et d’expliquer que les mesures de protection sociale devaient devenir pour les entreprises un véritable outil de productivité à travers, notamment, l’individualisation en  « fonction des besoins de chaque salarié ». Pour lui, il fallait que l’entreprise puisse, dans le cadre des structures paritaires, s’engager plus encore pour piloter plus finement la protection sociale. Conclusion « vous savez gérer, l’Etat ne sait pas gérer ».

Cette vision du monde qui émerge, tant du discours de Manuel Valls, que des débats prospectifs à l’horizon 2020, c’est celle des dirigeants de grandes entreprises mondialisées qui parlent de la faillite des Etats, faillite qu’ils organisent tous les jours. Qui veulent un monde libéré des « contraintes » et dans lequel leur rôle serait bien au-delà de la simple recherche du profit. Ils s’imaginent modeler la société, les rapports humains, les équilibres géo-stratégiques selon les valeurs et les méthodes qu’ils expérimentent quotidiennement et qui tendent à exclure toute voix dissidente, toute pensée critique, qui ne reconnaissent aucun intérêt divergent des leurs et qui finissent par vider la démocratie de tout son sens.

Mathieu Dargel

 

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