Au Portugal, situation inédite

Les forces à la gauche du PS obligent celui-ci à un accord autour de mesures d’urgences sociales, et, sans participer au gouvernement, constituent sur cette base une majorité au Parlement. Nous avons interrogé Jorge Costa, député du Bloc de Gauche.

Quel a été le rôle de la gauche antilibérale pour permettre une alternative de gouvernement face à la droite ?

- Les résultats des élections législatives du 4 octobre 2015 ont abouti à une situation tout à fait nouvelle et inattendue. Si la coalition de droite a reçu le plus de voix, elle n’a pas obtenu de majorité absolue (39 %, 107 députés sur 230), perdant 700 000 voix par rapport à 2011. Le PS venait en deuxième position, avec 32,4 % (86 députés), ne gagnant que 200 000 voix par rapport à 2011. Le Bloco de Esquerda (Bloc de gauche), est arrivé en troisième position avec 10,3 %, 549 000 voix (le double de 2011) et 19 élu.e.s (8 en 2011). Le PCP a seulement gagné 3 400 voix et un député (8,3 %, 15 élus, + 2 des Verts). Il y a donc eu plus d’un million de voix (20 %) à la gauche du Centre, du PS, qui ont carrément voté contre la droite mais qui cependant n’ont pas fait confiance au PS au point de lui donner la majorité absolue des voix.

Le soir des élections, la porte-parole nationale du Bloco, Catarina Martins, a été la première à prendre position, déclarant que la droite était en minorité, et que le Bloco n’accepterait pas qu’elle forme un gouvernement. Le PCP a dit la même chose. António Costa, du PS, a commencé par dire qu’il ne ferait pas de coalitions négatives, mais très vite il a été obligé de choisir : s’abstenir au Parlement et laisser passer un gouvernement de droite, rejeté et haï par la majorité de la population ; ou se tourner vers sa gauche pour former un gouvernement (minoritaire) du PS, soutenu au Parlement par le Bloco, le PCP, les Verts et le PAN (parti des animaux, 1 élu).Situation aussi inédite par le fait que pour avoir une majorité, le PS avait besoin et du Bloco et du PCP. L’un des deux ne suffirait pas.

C’est donc le rapport de forces politique, surtout la percée du Bloco, qui a rendu possible l’idée même d’un tel gouvernement.

Quels ont été les points programmatiques sur lesquels a été conclu un accord à gauche ?

- La pré-condition pour entamer des négociations était la garantie que António Costa abandonne ses propositions de geler les retraites, de baisser la contribution des patrons pour la Sécurité Sociale, et de libéraliser les licenciements. C’est d’ailleurs sur ces trois points que Catarina Martins l’avait interpellé lors du débat public pendant la campagne électorale.

Le noyau de l’accord est la défense des salaires et des retraites, avec la réversibilité des mesures d’austérité les plus graves du gouvernement de droite : dans la Fonction Publique, la restauration des salaires (qui avaient subi des coupes allant jusqu’à 25%) et des 35 h. ; l’augmentation des salaires du privé, soit par le biais de la réduction de la surtaxe ou par l’abattement de la taxe pour la Sécurité Sociale ; l’ augmentation des pensions et du salaire minimum. C’est à dire des politiques de protection sociale face à la nécessité urgente de contrecarrer la violence sociale imposée par quatre ans de gouvernement de droite. Mais l’accord contient aussi le refus de nouvelles privatisations, la fin des saisies des logements de ceux qui n’arrivent plus à payer le versement des hypothèques, de nouvelles règles fiscales rétablissant la progressivité de l’impôt sur le revenu.

L’accord contient encore une clause de sauvegarde : face à une situation qui surgirait de manière inattendue, la solution ne se ferait jamais par des coupes dans les retraites ou les salaires.

Qu’est-ce qui a été déjà mis en œuvre et comment réagit l'Union Européenne ?

Les mesures mises en place vont à l’encontre des ravages fait par le gouvernement de droite. Il ne s’agit pas de déclarations « platoniques », puisqu’elles ont eu une traduction concrète dans le budget 2016, que la Commission Européenne a eu du mal à avaler, en faisant pression sur le gouvernement (et le parlement) avec un chantage au déficit et en obligeant le gouvernement à réduire une partie des allocations sociales.

La « nouvelle majorité » a aussi abrogé les changements à la loi sur l’IVG qui avaient été introduits par la droite, et a finalement approuvé l’adoption par des couples de même sexe. Elle a abrogé la privatisation des transports publics (métro et autobus) à Lisbonne ou à Porto, et rétabli les quatre jours de congés qui avaient été volés. Lors de la discussion du budget, le Bloco a présenté plusieurs propositions additionnelles, dont certaines ont été acceptées par le PS. Une des plus importantes et emblématiques est celle du tarif social d’énergie. Il existait déjà une loi qui permettait l’accès à un tarif réduit aux familles les plus appauvries. Mais les mécanismes bureaucratiques étaient tels que seulement 100.000 personnes en bénéficiaient. La proposition du Bloco, approuvée au Parlement, permettra l’extension à 1 million de personnes. Les compagnies d’électricité (dont la principale, EDP, avait été vendue au capital chinois et présente des profits gigantesques) sont en colère, mais la proposition améliorera la vie d’un million de personnes.

Comment voyez vous l'avenir de la coalition ? Quelles sont les propositions du Bloco ?

Le Bloco conserve bien sûr son indépendance et sa capacité de proposition autonome. C’est vrai que l’accord a permis une réversibilité (partielle) des mesures les plus violentes imposées par la troïka et la droite, ce qui n’est pas négligeable. Mais le revenu moyen est encore 5% en dessous de 2011 et il y a environ 385.000 chômeurs sans aucune allocation.

Le problème de fond est qu’il faut une autre stratégie pour le pays : il faut renégocier la dette ; il faut une politique fiscale qui prenne au sérieux l’évasion fiscale vers les plateformes offshores, ainsi que la taxation du capital ; il faut une politique d’énergie alternative au charbon (sans recours au nucléaire, bien sûr), pour des raisons environnementales et pour diminuer la dépendance extérieure ; il faut un nouveau modèle d’agriculture. Et toutes ces exigences se heurtent aux règles des traités européens et aux institutions européennes.

En décembre, lors de la faillite d’une petite banque, la Banif (un processus qui traînait depuis quelques années), le Bloco a proposé que cette banque soit intégrée à la banque publique CGD (Caixa Geral de Depósitos). Bruxelles a imposé au gouvernement que la Banif soit vendue au groupe Santander (pour 150 millions d’euros), après que l’État y ait injecté 3 milliards... Mais quand il a fallu un budget rectificatif pour pouvoir réaliser cette opération, le Bloco a voté contre, de même que le PCP et les Verts, le PS a dû aller chercher le soutien du PSD (droite), pour le faire adopter. Il est donc très clair que le Bloco ne soutiendra pas ce gouvernement chaque fois qu’il s’agirait de sauver les banques, et n’acceptera pas l’excuse qu'il n'y aurait pas d'autre choix.

Le Bloco prépare son Congrès (25-26 juin) et discute de la stratégie à court et à moyen terme. Il ne s’agit pas de faire des ultimatums au gouvernement, mais de discuter ouvertement de l’urgence d’une autre stratégie. Le défi majeur pour le Bloco est d’être capable de contribuer à une majorité politique et sociale autour de cette urgence. 

Publié dans le Bulletin n°12 d'Ensemble!

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