Au théâtre des émotions

J’ai réécris ce texte cent fois. Car chaque mot compte, car chaque émotion compte. Devant l’assassinat, lâche, abject, de Samuel Paty, par un terroriste se réclamant de l’intégrisme islamiste, c’est d’abord l’émotion qui fige. La tristesse, l’horreur, l’émotion, notre humanité. D’où ces moments, nécessaires et indispensables, d’expressions d’émotions collectives, ce besoin de nous retrouver entre êtres humains, pour exprimer ces émotions, sans dérive factice.

Et puis très vite, et c’est aussi sans doute pour cela que je suis longtemps resté paralysé, une forme de colère est arrivée en moi. Colère contre mes camarades, celles et ceux de mon camp, qui, très vite, ont exprimé des réserves sur un collègue qui n’aurait pas été assez pédagogue, ou que-sais-je… Camarades, j’ai honte. J’ai honte aussi de camarades, utilisant ces moments d’émotions pour s’exprimer politiquement ou syndicalement. Ce que vous avez dit, je crois, était juste. Mais j’ai eu honte car nous étions encore dans l’émotion et que vos paroles ont brisé cette émotion, vos paroles s’en sont retrouvées décrédibilisées. Et, très vite aussi, expliquant sans doute d’ailleurs les paroles de mes camarades, plus que de la colère, peut-être de la rage, s’est retrouvée en moi. Rage contre ces fauteurs de haine, politiques, y compris gouvernementaux, « journalistes », « chroniqueurs », ou tout-autre-personne-ayant-audience-dans-les médias, fauteurs de haine qui instrumentalisent cet horreur. Ma rage et mon dégoût. Mes larmes.

Et puis vient très vite la peur. La peur de voir que nos idéaux sont si fragiles qu’un assassinat, traumatisant oui, inimaginable oui, symbole d’une violence extrême qui nous tombe dessus oui, un assassinat suffit à faire tomber nos réflexes politiques d’humanité, de solidarité, de sororité et de fraternité. Peur aussi de voir comment, si vite, avec même de l’empressement, les fauteurs de haine utilisent ce drame, si vite, comme si elles et ils étaient déjà prêt.es. La peur enfin de constater que l’État est dirigé par des gouvernements défaillants. Défaillants dans la capacité à contrer ce terrorisme. Défaillant à protéger les fonctionnaires et agent.es du Service public. Défaillant à proposer au peuple une unité républicaine autour de l’égalité, la liberté, la sororité et la fraternité. Ceci alors que ce même État est défaillant à gérer démocratiquement et efficacement une crise sanitaire majeure. Peur donc car le sable dans lequel nous sommes est mouvant. Peur aussi des injures, infâmes propos, parfois de mon propre camp, qui se diffusent sans que personne, ou si peu, ne relève qu’il s’agit d’injures et d’infâmes propos.

Mon besoin de paix et de justice, mon besoin d’humanité, se trouve confronté à ces émotions multiples. Et s’ajoute à la fois cette violente campagne d’État, contre ce que nos ennemi.es appellent les « islamo-gauchistes », couplée à une volonté de faire des enseignantes et des enseignants les martyrs d’une guerre contre de supposé.es ennemi.es de l’intérieur. Je ne suis ni un « islamo-gauchiste » ni un martyr de la République. Je suis un militant de l’égalité, de la liberté, de la sororité et de la fraternité. Je suis un enseignant pédagogue qui ne considère pas qu’il y a eux (les élèves) et nous (les enseignant.es) mais qu’il y a des êtres humains qui cherchent un vivre-ensemble qui ne serait pas qu’un slogan publicitaire mais un enjeu fondamental d’êtres humains créateurs, libres, sociaux et franchement pacifistes.

Le discours désormais généralisé sur le « séparatisme », y compris dans mon propre camp, et c’est un déchirement, qui ne serait lié qu’à une seule religion, la religion musulmane, se base sur un postulat profondément raciste : celui qui considère que l’égalité et la différence sont des notions contraires, et donc qu’il faudrait modérer l’une vis-à-vis de l’autre. C’est un discours profondément colonial et raciste et c’est pour moi une grande incompréhension que cela ne soit pas dit par mon camp qui est celui issu des Lumières. Avec un tel postulat, on ne peut même pas discuter du reste. Par ailleurs, dans la même logique, tout le discours actuel autour de l’islamophobie, sur sa réalité ou pas, réduit le racisme à ses formes violentes et de haine. Comme si le racisme n’était que cela. Alors qu’il est surtout, et avant tout, un système de discrimination, de relégation, d’invisibilité et de paternalisme vis-à-vis de celles et ceux que l’on considère comme racialisé.es. Et donc, dans le prolongement, considérer qu’elles et ils sont incapables (une infirmité empêche sans doute cela ????) d’exprimer par eux-mêmes leurs souffrances. Les féministes écrivent souvent : « Ne nous libérez pas, on s’en occupe ». Voici ce dont je parle concernant celles et ceux qui sont appelé.es les racialisé.es (il faudrait vraiment un autre terme) : Ne les libérez pas, elles et ils s’en occupent.

Ce dernier point renvoie à quelque chose de tout aussi fondamental : l’impossibilité de poser le fait qu’il y a un privilège blanc et le refus de la moindre réflexibilité sur ce sujet. Je suis un homme blanc. Je le dis : j’ai un double privilège dans la société actuelle, je suis un homme et je suis blanc. J’ai cette conscience, j’ai cette réflexibilité. Je ne dis pas que j’ai une émancipation suffisante pour avoir dépassé ces privilèges, je n’en sais rien, mais ma réflexibilité, ma conscience de ces privilèges, m’engage pour le moins à une certaine humilité.

Le racisme officiel, et donc les réponses officielles contre le terrorisme islamiste dans lequel on veut nous entrainer, exclu de fait le racisme latent, voire structurel de notre société. L’exprimer, a fortiori si l’on est soi-même racialisé.e, c’est prendre le risque d’être mis dans le même camp que les terroristes (l’exemple le plus violent est, pour moi, le qualificatif de « bras armé » renvoyé à Rokhaya Diallo).

J’ai peur, donc, j’ai peur, car les peurs de mes ennemi.es, des ennemi.es de la liberté, de l’égalité, de la sororité et de la fraternité, les peurs de mes ami.es entrainé.es dans ces peurs, ces peurs sont une construction culturelle très forte qui ne fait que se renforcer. Ugo Palheta parlait il y a deux ans, pour la France, de la possibilité du fascisme. Nous y sommes concrètement.

Réagir à ce désastre imminent, c’est lutter. C’est lutter dans un anti-racisme global et concret, qui ne s’arrête pas à un anti-racisme ne voyant que la violence. C’est lutter contre le capitalisme et son autoritarisme grandissant. C’est lutter pour que l’être humain trouve enfin sa place dans son environnement, ne faisant plus de la planète sur lequel il vit une mine permanente à ressources. C’est lutter contre le terrorisme islamique, contre les terrorismes, contre les fauteurs de haine. C’est affirmer avec force que si la démocratie c’est le disensus, elle ne porte pas en elle la haine, au contraire, elle est notre première arme contre la haine.

C’est lutter donc c’est vivre.

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Auteur: 
mbrabant