Autogestion et Démocratie, Force Nouvelle.Saison 2

Autogestion et Démocratie,
Force Nouvelle.
Réponse à Samy
Saison 2

Une fois encore, Samy nous prête des positions soit que nous n’avons jamais exprimées, soit avec lesquelles nous sommes en désaccord. Il semble avoir décidé que nous étions proudhoniens, ce qui est son droit, mais c’est le nôtre de récuser amicalement mais fermement cette filiation.

«Est-il possible de concevoir une société politique qui fonctionnerait sur la base de délibérations locales?». Cette question, nous y avons répondu dans notre texte précédent : pour les questions locales, bien sûr; pour les questions d’ordre général ou national, c’est non.

 

Plus loin «On ne peut pas s’en tirer par des pirouettes renvoyant le tout en bas d’une manière indiscriminée». Dans ce cas, pourquoi nous attellerions-nous à réfléchir sur l’articulation entre le bas (le local) et le haut (le national), ou de façon plus sophistiquée entre l’autogestion de la base au sommet et la  transformation de l’État  en vue de son dépérissement rapide ?

Il n’a jamais été question pour nous d’imaginer que les gisements d’auto-organisation pourraient, par accumulation, faire disparaître le capitalisme, presque subrepticement, comme par inadvertance. Toutes les Scops de France ensemble ne valent pas la Sécurité Sociale et celle-ci, aussi importante soit-elle, n’a jamais mis le système en danger. Elle le gêne sans doute, dans la mesure où elle interdit une marchandisation intégrale de la santé, tout comme la retraite par répartition gèle une masse colossale de capitaux qui ne peuvent être introduits sur les marchés financiers. Sans plus, même si ce n'est pas négligeable. L’importance de ce «déjà-là» est que sa simple existence laisse entrevoir, même de façon partielle et gauchie, ce que pourrait être une autre société. Gauchie en effet car, comme le dit Samy, toutes les expériences locales d’autogestion de la production sont insérées dans le marché capitaliste et en sont donc dépendantes. Au point, pour certaines d’entre elles et après un certain temps d’euphorie, de finir par fonctionner sur les règles communes de l’économie de marché.
Nous sommes donc parfaitement convaincu·e·s qu’un changement global de société ne peut se réaliser qu’après la prise du pouvoir central, au terme, ou plutôt au milieu, d’un processus révolutionnaire d’une durée indéterminée, et sa transformation « de la cave au grenier ».

 

Comme nous sommes convaincu·e·s qu’il faut poser partout à partir des mouvements sociaux, des mobilisations citoyennes, des luttes, des moments électoraux, la question, sur les lieux de travail et les lieux de vie, du « qui décide, pourquoi, comment » pour entamer la lutte pour le pouvoir tout entier. Ce qui peut favoriser, sans attendre, des changements radicaux, comme par exemple dans le domaine de la libération des femmes.

 

Parler de la transformation de l’État pose d’emblée la question de la démocratie.

Si nous avons évoqué la démocratie athénienne de l’époque classique, ce n’est pas pour agrémenter notre texte d’un motif ornemental, mais bien parce que les difficultés qui se sont posées il y a 2500 ans sont encore aujourd’hui d’une brûlante actualité. A la lumière de cette expérience unique, on voit bien que la question est à double détente. D’un côté, disons pour être schématique le personnel politique et donc la représentation. De l’autre, l’État profond, l’ossature de l’État, c’est-à-dire, pour rester dans un cadrage grossier, la haute administration, celle qui assure dans les faits la continuité de l’État. Les Athéniens ont réglé la première et escamoté la seconde.

Sur la représentation, sa place dans les institutions, les limitations qu’on doit lui imposer, nous n’avons pas en effet de solution toute ficelée, mais tout un éventail d’ébauches de réponses qu’il nous revient de creuser et de développer à la lumière des mouvements sociaux et sociétaux actuels. Mais nous pouvons partir d’un principe simple. A Socrate qui réclamait  des professionnels de la politique, les démocrates répondaient invariablement que c’est précisément la démocratie au quotidien qui était l’école de formation des citoyens et que ceux-ci devenaient de fait des experts, rendant inutile un corps séparé de professionnels. Au fond, c’est peut-être sur ce terrain-là que le débat peut s’élargir. Nous savons toutes et tous que la société française ne pourra pas se passer de procédures de délégation. Mais nous pouvons commencer à imaginer les mécanismes qu’une autre société pourrait mettre en place pour empêcher la formation d’une caste de professionnel·le·s de la politique, ce qu’on appelle la classe politique : limitation à un seul mandat à vie pour chaque fonction, référendum révocatoire, obligation périodique de rendre compte devant les assemblées citoyennes, conventions citoyennes tirées au sort ou états généraux pour les politiques sectorielles, etc.

Si la question du contrôle de la représentation n’est pas simple, celle de la démocratisation de l’État est redoutablement épineuse, parce qu’il ne s’agit plus  de juger des comportements politiques, mais des compétences professionnelles, à l’ombre desquelles peut se développer un pouvoir occulte. C’est donc la plus dangereuse pour une révolution démocratique. C’est en effet de la matrice d’instances étatiques séparées de la société que peut émerger une nouvelle classe dominante que, faute de mieux, on pourrait qualifier de bourgeoisie endogène. Le contrôle effectif par les citoyen·nes de l’État profond est donc une affaire de la plus haute importance. Or ce point, nous ne l’avons jamais abordé à Ensemble!, sauf erreur de notre part. Nous n’avons donc pas le moindre début de réponse à apporter à cette question centrale. Il faut donc, sur ce point comme sur tant d'autres, avec modestie et ténacité, élaborer encore et encore.

 

Nous nous revendiquons de l’autogestion.

Nous savons bien que nous ne sommes pas les seul·es à nous en réclamer au sein d’Ensemble, puisque tout le mouvement a été fondé en y faisant référence, tout au moins formellement. Mais il semble bien que, pour le mouvement, cette référence soit purement abstraite, tel un objectif lointain  et n’implique rien dans nos pratiques de la politique, que ce soit en interne ou vers l’extérieur. Ce qui distingue notre courant, c’est que nous ne nous contentons pas de faire de l’autogestion un objectif mais aussi un moyen d’y parvenir. Or cette idée ne nous est pas tombée du ciel. C’est l’expression contemporaine des mouvements sociaux, féministes, écologistes, et des révolutions de par le monde qui impose de prendre en compte cette aspiration irrépressible à l’auto-organisation. Pas demain ou dans un avenir hypothétique, mais tout de suite. Et cela nous oblige à repenser la relation entre mouvements des citoyen·nes et prise du pouvoir central et, accessoirement, à réinterroger le type d’organisation révolutionnaire dont nous avons besoin.

Dans une perspective autogestionnaire, une ou des organisations politiques ne peuvent pas être les seules actrices de la prise du pouvoir central. Ce ne peut être le fait que d’organisations incluant tous les regroupements possibles : partis, syndicats, forums citoyens ou assemblées citoyennes, conseils d’entreprises ou de territoires, mouvements féministes et LGTBQI, mouvements écologistes, associations de toutes sortes nées du processus révolutionnaire qui aura précédé la prise du pouvoir. Et cet assaut au sommet n’a de sens que si l’assaut est donné aussi partout localement. A nous, avec d’autres, de travailler dès aujourd’hui à ces regroupements et ces articulations.

Dans un tel mouvement de masse, révolutionnaire et démocratique, on ne voit guère l’utilité d’un parti politique pyramidal, dès lors que toute conception d’un parti vu comme une avant-garde a été abandonnée. Mais cet abandon est-il si certain chez Samy ? Pour justifier la nécessité d’un parti dit classique, Samy prend l’exemple des révolutions arabes. De manière implicite, il semble considérer que si les révolutions disons les plus emblématiques, en Tunisie et en Egypte, ne sont pas allées plus loin, c’est parce qu’il leur manquait un parti révolutionnaire. Comme il ne le dit pas aussi clairement, il est possible que nous nous trompions, auquel cas dont acte. Les révolutions ne sont pas toutes les mêmes, mais elles marquent toutes un renversement. Certaines sont strictement politiques et elles visent à renverser soit un système politique (Algérie), soit un dictateur (Biélorussie), voire un corpus idéologique (mai 68). D’autres sont systémiques et ont pour objectif de renverser une classe dominante (Révolution française, la Commune, Octobre 17 et quasiment toutes les révolutions anti-coloniales). Bien sûr, il peut se produire un passage d’une révolution à l’autre, mais pas nécessairement.

Pour ce qui est de la Tunisie et de l’Egypte, la révolution a affiché dès le premier jour un objectif d’une limpidité de cristal: «Ben Ali / Moubarak dégage!». Et cet objectif a été atteint en moins d’un mois dans les deux cas. Autrement dit, la révolution était alors «techniquement» terminée, dans la première phase d'un processus, ce qui s’est confirmé en Tunisie; les masses égyptiennes, après une élection présidentielle et quelques mois de flottement, se sont donné un nouvel objectif, «Morsi dégage!» qu’elles étaient sur le point d’atteindre lorsque l’armée leur a volé leur victoire avant d’entamer un processus contre-révolutionnaire toujours en cours. Il est avéré que des forces, aussi bien en Tunisie qu‘en Egypte, souhaitaient  le passage à une révolution systémique, mais elles n’ont jamais réussi à entraîner les foules sur ce terrain. Comme le dit Samy, la question ne s’est tout simplement pas posée. Alors, suggérer qu’un parti révolutionnaire aurait pu changer la donne, n’est-ce pas réintroduire par la bande l’idée d’un parti d’avant-garde.

 

 

Du besoin d’une organisation politique nouvelle, radicale et alternative

Que nous ayons besoin d’une organisation politique nouvelle, radicale et alternative,  est un constat largement partagé dans Ensemble!, à travers les multiples débats sur le dépassement de notre mouvement. Ce qui l’est moins, c’est le type d’organisation que nous voulons. Le diagnostic de Samy sur les faiblesses des propositions alternatives, voire leur dégénérescence de type «anarcho-bureaucratique» est parfaitement juste. Mais en revenir pour cette raison à la forme parti du monde d’avant s’apparente à une démission.

Concernant notre courant, c’est l’une des questions qu’il nous reste à aborder. Nous n’avons donc à ce jour pas grand-chose à en dire de plus, hormis la référence d'une partie d'entre-nous à la notion de «parti-mouvement», présente d'ailleurs dans les textes fondateurs d'Ensemble!, qu'il reste évidemment à discuter et à préciser.
Nous verrons, mais quoi qu’il en soit nous ne renonçons pas à chercher des voies nouvelles pour un type d’organisation radicalement révolutionnaire et démocratique, sachant  que nous sommes au moins d’accord sur ce dont  nous ne voulons plus.

 

Le 12 Juillet 2021

Cette contribution a été écrite par Gérard LAPLACE (13), Bernadette BOUCHARD (06 ),
Corinne LE FUSTEC (22),  Christophe LEMASSON  (22).
au nom des Camarades se reconnaissant
dans le courant «Ensemble! Autogestion-Emancipation»

Contact : ensemble-autogestion-emancipation@mailo.com

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Auteur: 
Dom-PenArBed-29