Autogestion, le retour

Après une longue éclipse de plus de deux décennies, l‘autogestion est de retour.

Elle avait accompagné les processus révolutionnaires anticapitalistes et antibureaucratiques du XXe siècle, combinant pratiques immédiates largement spontanées et anticipation, en tant que référence, du contenu réellement démocratique de la visée socialiste de ces mêmes processus. L‘échec de ces derniers a même rendu plus saillant encore le fait que l‘autogestion a symbolisé le meilleur de ces processus, à travers l‘expérience yougoslave.

Plus tard, l‘autogestion a même occupé une place singulière, en France, dans le mouvement ouvrier de l‘après Mai 68 et dans la réflexion politique à gauche.

Adoptée comme référence (« le contenu du socialisme de demain ») par le PSU et l‘aile gauche (CERES) du nouveau PS né à Épinay en 1971, de même que par la CFDT, elle a aussi fait l‘objet de débat dans l‘extrême gauche.

Celle-ci s‘est alors partagée, entre d‘une part l‘adoption sans réserve de cette référence comme pratique immédiate et comme contenu du socialisme, par les libertaires et une partie des marxistes révolutionnaires (AMR), pour qui cette pratique ne peut cependant déboucher dans un contexte capitaliste sur une autogestion généralisée faisant l‘économie de l‘affrontement révolutionnaire, et d‘autre part le rejet de l‘autogestion par d‘autres courants sectaires se réclamant du trotskisme (LO, OCI) et du maoïsme, renvoyant l‘autogestion à l‘après-révolution socialiste. La LCR, quant à elle, s‘en tenait à une position intermédiaire centrée sur le contrôle ouvrier et la revendication de la nationalisation des entreprises préfigurant l‘autogestion.

De son côté, le PCF exprima son hostilité à l‘autogestion jusqu‘en 1979  s‘y réfèra alors timidement (Rapport Scheibling/Damette au XXIIIe congrès)... Au moment où, paradoxalement, l‘autogestion était en recul dans les luttes comme dans les références du PS et de la CFDT, au crépuscule des années 1970 et une fois la gauche arrivée au pouvoir en 1981.

Ce recul de l‘autogestion s‘est prolongé jusqu‘au tournant du siècle : l‘éclipse a été longue et concomitante de la dégradation du rapport de forces entre les classes, en France comme en Europe de manière générale.

L‘autogestion, et ce n‘est pas un hasard, signe son retour à la faveur de l‘émergence de l‘altermondialisme comme nouveau mouvement d‘émancipation et du basculement à gauche de l‘Amérique afro-latino-indienne.

Dans les territoires, avec l‘expérience du budget participatif de Porto Alegre, qui essaimera au Brésil et ailleurs, et l‘ouverture des processus révolutionnaires, notamment au Venezuela.

Et dans les entreprises, d‘abord dans cette région du monde et en particulier en Argentine et au Brésil, puis bien plus modestement en Europe, dans le contexte de crise globale depuis 2008.

En France, les salarié-e-s de plusieurs entreprises ont posé le problème de la récupération sous forme coopérative de leur outil de travail, avec plus ou moins de succès certes, et, dans le cas des FRALIB, en renouant avec la remise en cause de la production initiale de tisanes aux parfums chimiques pour la colorer de l‘écologie et de la production locale à travers le retour des arômes naturels de la région, reliant ainsi autogestion et écologie.

Ce retour de l‘autogestion a une double conséquence.

En premier lieu, il contribue à rouvrir à gauche le débat stratégique sur la transformation anticapitaliste, sur ce qu‘on a longtemps appelé révolution socialiste et sur le projet alternatif de société lui-même.

Ensuite, il suscite particulièrement l‘intérêt de nouvelles générations militantes – faisant souvent le lien entre cette référence radicale, l‘objection de croissance et la recherche exigeante d‘une autre manière de consommer –, d‘une aile du syndicalisme (du côté de Solidaires et de la CGT) et des différentes composantes du Front de Gauche.

Il était symptomatique et hautement symbolique, par ailleurs, à l‘occasion du débat de l‘Université d‘été des Alternatifs, en août 2013, consacré à la lutte des LIP en 1973 et à celle des FRALIB aujourd‘hui, de vivre, avec la double participation des syndicalistes Charles Piaget et Élodie Groutsche, ce qui ressemblait à un passage de témoin.

Et on peut faire le pari raisonnable que la première rencontre en Europe « L‘économie des travailleurs », tenue à Gémenos dans l‘usine occupée des FRALIB les 31 janvier et 1er février 2014, visant à renforcer un réseau international des expériences d‘entreprises récupérées et de type autogestionnaire, ne restera pas sans conséquences.

Au-delà des solidarités nécessaires, c‘est bien la réflexion stratégique partagée qui va en bénéficier, d‘autant plus qu‘elle va prendre appui sur la récente victoire des FRALIB en France dans le bras de fer qui les opposait à la multinationale Unilever, et qu‘elle va se développer à l‘échelle internationale de réseaux issus de plusieurs pays d‘Europe et d‘Amérique. 

Bruno Della Sudda. Publié dans Contretemps n°22.

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