Belgique : Tout Autre Chose

La grande vague de mobilisations contre les mesures austéritaires du gouvernement libéral, nouvellement élu, de décembre 2014 avait culminé dans une journée de grève générale massivement suivie et de manifestations d'une ampleur rarement égalées à travers tout le pays. Mais en l'absence de tout débouché politique, l'unité syndicale s'est rompue progressivement au cours de l'hiver et les mobilisations pour faire tomber le gouvernement Michel ont paru s'essouffler, jusqu'à la fin du mois de mars, au moins.

Depuis 2012, les pistes pour la constitution d'une force politique alternative, avec des références anticapitalistes, clairement positionnée à gauche du Parti Socialiste Belge et d'Ecolo, sont régulièrement explorées. A la différence des traditions françaises, certaines structures régionales de la FGTB (syndicat traditionnellement lié à la gauche belge) ont clairement appelé à la constitution d'une telle force politique, à la suite, notamment, de l'appel du 1er mai 2012 autour d'un programme de mesures sociales, économiques, politiques et culturelles en 10 points. Sur un plan directement politique, cet appel d'origine syndical a servi de base aux discussions entre organisations politiques (Parti du Travail Belge, Parti Communiste et Ligue Communiste Révolutionnaire) et personnalités du mouvement social, associatif, culturel et universitaire qui allaient permettre la publication, à la fin de l'année 2013 d'un manifeste pour la Gauche d'Ouverture (Go!) et la constitution des listes PTB-Go ! aux élections parlementaires, régionales et européennes de mai 2014. La dynamique menée autour de ces campagnes a d'ailleurs permis l'élection de deux parlementaires du PTB au niveau fédéral et de plusieurs autres à Bruxelles et en Wallonie. Dès l'automne, c'est le mouvement syndical qui reprenait l'initiative des mobilisations contre les attaques les plus dures contre les droits des travailleurs et des chômeurs, en organisant une série de grèves provinciales, culminant dans la journée de grève générale la plus importante depuis des décennies le 15 décembre.

Mais cette mobilisation reste sans suites. Le front syndical s'est divisé, au sein même de la FGTB, sa direction s'est rapprochée des dirigeants du Parti Socialiste, passés dans l'opposition et, dans cette optique, est prête à négocier des compromis compatibles avec les orientations sociales-libérales de ce parti. Au plan politique, l'expérience Go ! été enterrée dès le début de l'hiver par le PTB, qui a très clairement fait comprendre à ses partenaires qu'il ne s'était agi pour lui que d'un cartel électoral et que la réflexion sur le dépassement des organisations traditionnelles et les conditions de constitution d'une nouvelle force de la gauche radicale n'était absolument pas à l'ordre du jour.

Alors reflux ? Défaite ? Pas si simple. Les ressorts de la campagne électorale et de la mobilisation de l'automne sont toujours là et, comme partout en Europe, le « ça suffit comme ça », le « ça ne peut plus durer » continue à faire son chemin. Au sein de la gauche radicale, mais aussi plus largement, les expériences de Syriza et de Podemos suscitent un très grand intérêt et un regain d'espoir. Le milieu associatif est aujourd'hui porteur d'une initiative originale. Né tout d'abord en Flandres, sous le nom « Hart Boven Hard » (HBH, le cœur contre la dureté), puis quelques semaines plus tard en Wallonie sous le nom de « Tout Autre Chose », ce nouveau mouvement se donne pour but de redonner le goût de l'action collective, de la réappropriation de la politique à ceux-celles qui s'en éloignaient. Autour d'un appel signés très rapidement par plusieurs milliers de personnes, parmi lesquelles on retrouve certains initiateurs de la Gauche d' Ouverture, mais aussi des militantes féministes, des responsables d'associations caritatives, des représentants du christianisme social, des collectifs locaux se sont constitués pour tenter d'organiser les 20 000 signataires de HBV et les 10 000 de Tout Autre Chose. Des modes d'action originaux y sont proposés, comme la tournée à vélo de tous les piquets de grève en décembre, par exemple, et les débats autour des textes de référence, les « 10 balises » sont nombreux. Ces « balises », ce sont les qualificatifs autour desquels le mouvement souhaite élaborer des revendications programmatiques : « pour une société démocratique, solidaire, coopérative, écologiste, juste, égalitaire, émancipatrice, créative, apaisée et réjouissante ».

La première apparition publique d' ampleur d'HBH-TAC a été une réussite. La grande parade organisée sous la pluie de Bruxelles le 29 mars a réuni plus de 20 000 marcheurs, organisés autour de dix grands pôles rappelant les fameuses « balises ». A la suite de ce succès, des débats sont organisés pour essayer de dessiner l'avenir de ce mouvement. Et, bien entendu, c'est là que les difficultés commencent. Il faut tout à la fois se poser la question de la structuration, du rapport très méfiant, dans la crainte de la récupération, avec les forces politiques de gauche existantes, de l'approfondissement et de la radicalisation des revendications, de la réticence à se positionner clairement sur le terrain de la lutte politique (à un journaliste qui comparait l'expérience de Tout Autre Chose à celle de Podemos, un porte-parole répondait que TAC n'avait pas vocation à se transformer en parti politique). Certaines personnalités, comme l 'économiste Paul Jorion, qui avaient accompagné la naissance de TAC ont pris quelques distances, critiquant les flous organisationnels et programmatiques.

Quoi qu'il en soit, l'expérience de HBH-TAC est suivie de très près, avec la volonté de trouver des axes communs, par les forces de la gauche radicale belge et par les secteurs syndicaux les plus engagés dans la lutte contre les mesures austéritaires. La reprise des manifestations régionales au début avril, les actions contre les réductions draconiennes des droits des chômeurs et des retraités, les mobilisations contre les mesures sécuritaires et anti-migrants sont autant de terrains sur lesquels les convergences peuvent se faire jour, les débats s'approfondir et la division des tâches, dans les luttes, entre structures politiques, syndicales et associatives, s'estomper.

Mathieu Dargel

 

 

 

 

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