bell hooks ou le nom des luttes

bell hooks, autrice et militante, est décédée le 15 décembre 2021 à l’âge de 69 ans. Elle avait un nom administratif, qu’elle a changé par bell hooks, en hommage-héritage à son arrière-grand-mère, Bell Blair Hooks, en référence directe aux noms que les esclavagistes lui avait donné et réécrit en minuscules pour mettre l’accent sur « la substance des livres, pas sur qui je suis ».

Au premier abord, ses travaux portent sur l’interaction entre le genre, la classe sociale et le racisme, bref l’intersectionnalité.  Au moment où la droite et l’extrême-droite portent comme un étendard la lutte contre le « wokisme », la mort de bell hooks nous rappelle que les combats anti-racistes, féministes, LGBT et écologistes sont autant de luttes aux dynamiques particulières mais qu’elles sont aussi connectées, parfois contradictoires, parfois en confrontation, et jamais simples. Bref la mort de bell hooks nous offre un rappel que son œuvre est une richesse immense pour ces luttes et aujourd’hui pour combattre l’invention du « wokisme ».

bell hooks, dans une démarche collective permanente, enracine sa vie et son œuvre dans l’histoire, dans les rapports sociaux, dans les rapports de genre, dans les affects de la société. Nombre de femmes noires ont exprimé à quel point son œuvre a rendu la voix à celles qui étaient muettes à double titre. Personnellement, c’est l’apport en pédagogie, dans une pédagogie critique à rapprocher des travaux de Paulo Freire, dans une recherche de conscientisation des rapports de domination de la part de « l’apprenant·e », qui m’aura marqué. Je suis un homme blanc issu des classes populaires, devenant enseignant, et c’est par cette voie des rapports de classe et du rapport au savoir que je suis entré chez bell hooks. Mais rapidement, la lecture de son œuvre est un feu d’artifice d’apports pour lutter contre tous les rapports de domination, un feu d’artifice car elle a toujours su ouvrir, de façon lumineuse, vers une perspective humaniste révolutionnaire.

Quelques citations pour terminer :

« Les femmes (aux côtés des hommes) valident et perpétuent l'idée qui est acceptable qu'une personne ou un groupe dominant maintienne son pouvoir sur les dominé·es par l'usage coercitif de la force. »
Cette entrée en matière sur le patriarcat est révolutionnaire et reste encore à défricher. Les travaux de Manon Garcia sur le consentement sont aujourd’hui une nouvelle ouverture mais en tout état de cause bell hooks a ouvert là une voie encore non totalement explorée.

« Le concept du patriarche travailleur qui nourrit et protège sa famille a été transformé, dans la mesure où son travail profitait avant tout à l'État capitaliste. Non seulement les hommes n'avaient plus l'autorité complète et le contrôle total sur les femmes, mais en plus ils perdaient le contrôle de leur propre vie qui était régie par les besoins économiques du capitalisme. En tant que travailleurs, la plupart des hommes dans notre civilisation sont (comme les travailleuses) contrôlés et dominés. Mais contrairement aux travailleuses, les hommes sont quotidiennement nourri à l'auge du fantasme du pouvoir et de la suprématie masculines. En réalité, ils ont que très peu de pouvoir, et ils le savent. Pourtant, ils ne se rebellent pas contre l'ordre économique ni ne font la révolution. Le pouvoir en place les conditionne à accepter leur déshumanisation et leur exploitation dans la sphère publique du travail et à attendre de la sphère privée, celle du foyer et des relations intimes, qu'elle leur rende leur sentiment de puissance qu'ils assimilent à la masculinité. On leur enseigne qu'ils pourront régner sur leur foyer, qu'ils pourront y exercer contrôle et domination, et que c'est là la grande récompense de leur acceptation de l'ordre social et de l'exploitation (..). L'élite capitaliste masculine s'assure que la violence des hommes s'exprime dans les foyers et non dans les usines
« La douleur est lâchée et projetée sur la femme. Quand sa souffrance s'atténue, il ressent du soulagement, et même du plaisir. »
Le schéma violent, avec une irruption de la psychanalyse, qui est la conséquence de la domination patriarcale liée à l'exploitation capitaliste est là posée de façon directe et si complexe. C’est tout de même un peu plus compliqué que le simplissime « wokisme »...

« Le combat féministe pour mettre un terme aux violences masculines faites aux femmes doit se développer en un mouvement visant à éliminer toutes formes de violence. S'il se généralisait, un tel mouvement aurait le potentiel de radicaliser les esprits et d'accentuer la prise de conscience en la nécessité de mettre fin à la violence des hommes sur les femmes, dans un cadre au sein duquel nous travaillerions à éliminer l'idée que les structures hiérarchiques doivent être à la base des interactions humaines. »
Le combat féministe comme voie du combat contre toutes les dominations, regardant le rapport à la violence comme ouverture.

Merci donc à bell hooks, et à nous toutes et tous de maintenant continuer à avancer sur ces voix.voies.

La revue Ballast propose un abécédaire de bell hooks :
https://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-bell-hooks/
Les textes de bell hooks en français sur le site de l’Institut bell hooks-Paulo Feire :
https://emancipaeda.hypotheses.org/1815

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Auteur: 
mbrabant