Benoît Hamon, l'impromptu de Solférino

Il était prévu que ce devait être Hollande, ce fut Valls. Celui-ci devait gagner, il a perdu. Et voici Benoît Hamon ! Surprise en miroir de celle qu'a connue la droite : on attendait Sarkozy ou Juppé, et Fillon est arrivé (sans doute avant de repartir)...

La comparaison entre l'un et l'autre camp peut être instructive.

Alors que l'élection de Fillon a révélé et amplifié une évolution droitiste de Les Républicains et de sa base sociale, celle de Benoît Hamon s'est faite à contre courant de l’évolution structurelle du Parti socialiste : d'intégration à l'Etat sous le régime de la Vème République et d’intériorisation de l'ultralibéralisme comme horizon unique de l'action politique.

A droite, s’impose une tendance de fond qui travaille les sociétés européennes, de repli nationaliste et d'aiguisement des tensions identitaires, laquelle en France porte le FN et explique l’évolution de l'électorat de droite. A l'inverse, la gauche est affaiblie par les tendances régressives de la situation : poids du chômage et de la précarité, recul des droits sociaux, montée du racisme, échec des mobilisations sociales, dont celle contre la loi Travail... Avec pour conséquences sur le champ politique le repli dans l'abstention voire le ralliement au vote FN d'une part de plus en plus importante de salariés et de jeunes. A quoi s'ajoute une contestation croissante, venue de divers bords, de la pertinence du clivage gauche/droite.
Une situation qui, pour la présidentielle de 2017, menace d'un deuxième tour réduit à un duel entre droite dure et extrême droite, et qui a permis l'émergence d’un possible scénario inédit : la qualification de Macron pour le deuxième tour, donc pour la victoire finale. Elimination et « macronisation » : deux formes de désagrégation de la gauche.

Rien n'est joué !

L'assurance de la victoire pour Fillon s'est brisée sur une révélation sidérante : l'existence d'une face cachée de ce parangon de probité et de sérieux.

Si Benoît Hamon a lui aussi son talon d'Achille, celui-ci est proprement politique et connu de tous. C'est d'avoir été nominé présidentiable au titre de « candidat du Parti socialiste ». Une qualification qui fait peser sur lui la menace que la crise de ce même Parti socialiste provoque une dispersion de son électorat putatif. Une partie s'écartant de lui par répulsion pour cette estampille « PS » et rejoigne JL Mélenchon. Une autre part, rebutée par son positionnement à gauche du PS, lui préfère Macron et emprunte la sortie indiquée vers la droite.

La coexistence de ces options contraires témoigne de l'instabilité de la situation et de l'ampleur des défis à relever.

Il pourrait être rassurant de les relativiser, voire de les nier. Par exemple en décrétant que Benoît Hamon, parce que situé dans l’espace socialiste, est condamné à rentrer dans le rang et enrichir la longue liste des « trahisons » dont ce parti s'est rendu coupable. Bref, déclarer que Valls et Hamon c'est blanc bonnet et bonnet blanc !

Plus subtilement, d'autres récusent un tel tir à vue, au profit d'un tir après sommation. Il s'agit alors d'exiger de Benoît Hamon qu'il rompe avec le Parti socialiste.

C'est par exemple ce qu'a formulé non sans talent Laurent Binet : « Sauver la gauche ou sauver le PS : ces deux propositions ne sont pas compatibles » (tribune dans Le Monde du 2 février 2017 : « Benoît Hamon n'a pas d'autre choix que de dissoudre le PS »). L'injonction faite à Hamon de « dissoudre le PS » n'apparaît guère réaliste. Quant à lui suggérer de désavouer l'immense majorité des candidats désignés par le PS pour les futures élections législatives, c'est un programme qui à l'étape actuelle paraît tout à fait exorbitante au regard de ses capacités et des pouvoirs qui lui sont conférés. Cela revient à lui proposer d'abandonner le PS à Valls, et tenter une aventure personnelle...

On peut imaginer une approche plus raisonnable et tout aussi audacieuse, qui est de parier sur la dynamique que recèle le fait que la primaire de la Belle Alliance Populaire (sic) a généré un scénario improbable. Celui d'un critique de la politique du PS désigné candidat de ce parti pour la présidentielle.

Famille recomposée...

Il s'agit là d'une donnée déstabilisante du champ politique, puisque c'est du sein même de ce parti qui a porté la politique que condamne majoritairement le « peuple de gauche » que s'affirme la nécessité d'une rupture avec l'austérité ultralibérale. De ce point de vue, il est emblématique que Benoît Hamon affiche la nécessité d’abroger la loi Travail.

On constate déjà que le piège de la primaire se retourne contre ses concepteurs. Il s’agissait pour eux, dès lors que Hollande ou Valls était appelé à en ressortir vainqueur, de contraindre les socialistes critiques à se soumettre et à valider le bilan du quinquennat. Or, voici Benoît Hamon en situation d’interpeller les mêmes quant à l’obligation de se plier aux règles de l'exercice, donc de le soutenir : « Quoi qu'il en soit, je ferai ma campagne présidentielle librement. Dans le respect de ma famille politique, mais fort d'une légitimité, celle du peuple de gauche, je ne serai pas un candidat ligoté. Je laisse libre ceux qui considèrent qu'ils peuvent se dédire de leur engagement à soutenir celui qui a été désigné par leur famille politique. Je note d’ailleurs que c'est marginal. » (entretien de Benoît Hamon in Le Monde des 5-6 février 2017).

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De cet épisode réjouissant de l'arroseur arrosé ne découle aucune certitude quant à la conclusion de toute cette histoire. Reste que les actions en mettre en œuvre ne dépendent pas d'éventuels pronostics, mais de la volonté politique. La désignation de Benoît Hamon a été rendue possible par un sursaut bienvenu au sein de la gauche. L'heure est donc à faire fructifier les promesses de ce « besoin de gauche » ou de ce « désir de gauche », comme on dit. En définissant le projet répondant à ces aspirations, afin, sur cette base, de construire l'unité entre les diverses forces susceptibles de s'y reconnaître, avec l'objectif d'éviter la mise en miettes de la gauche de transformation sociale et écologique, voire de permettre qu'une majorité politique de gauche en devienne possible.

Francis Sitel

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