Bilan provisoire d’un non définitif à la réforme des retraites

Un bilan est trop souvent conçu comme un inventaire après décès ou après faillite, le bilan provisoire permet de faire le point pour poursuivre : tel est le but de ce petit texte sur le mouvement en cours pour ne pas sous-estimer les résultats

 

 

 

Des mouvements qui durent

Pour apprécier les résultats (provisoires) du conflit en cours, il peut être utile d’écouter ce que disent nos adversaires , quand ils ne se contentent pas de rabâcher les éléments de langage.  Dominique Seux écrit le 16 janvier  dans les échos un  article intitulé « Retraites, le reflux pas à pas" où il annonce la fin du mouvement : « il est manifeste que les manifestations ont moins de succès et que le mouvement de grève s’effiloche. Le trafic sera demain presque normal à la SNCF, le métro parisien reprend du service et les quelques perturbations dans les raffineries ne font pas tâche d’huile... » Et il conclue « au 42ème jour de grève le retour à une vie normale s’esquisse ».
D Seux « oublie » (pour ne pas désespérer Neuilly sur Seine) des secteurs entiers qui sont dans l’action, du débrayage à des journées, et pas seulement les actions sectorielles provinciales qui ne méritent pas que la presse économique y prête attention : dans l’éducation, dans les ports..., et même les avocat-e-s, ça bouge. Il note les différences avec 1995 ; « en 1995 public, privé, jeunes moins jeunes le mot d’ordre était :tous ensemble . En 2018-2020 le social s’est archipellisé ( en référence à « L’archipel  français » de Jérôme Fourquet ).Les cheminots n’ont pas entraîné le reste de la population » il oublie de préciser que,  s’il n’y a pas eu de grève généralisée (mais l’était elle vraiment en 1995 ?), au bout de 40 jours de « galère » largement instrumentalisée, ces mouvements bénéficient de la sympathie de 60 % de la population (et plus fort encore chez les moins de 65 ans).

Soutien  massif et génaralisa tion de la grève
Cette adhésion massive doit nous interroger sur la segmentation du salariat aujourd’hui qui créé des disparités dans les modes d’action : dans le privé, le poids du chantage au chômage a largement pesé contre la grève, le fin des bastions ouvriers aussi,  avec le développement de la sous traitance et  les rapports sociaux dans les PME (petit rappel : 49% des salariés du privé sdont dans des entreprises de <50, sans présence syndicale ; 10 millions de précaires/chômeurs sur 27 ou 28 millions de population active, 20% de précaires dans la Fonction publique… ). Parmi les atteintes aux libertés fondamentales nous ne faisons pas assez campagne sur la suppression de fait du droit de grève dans nombre d’entreprises, sur la mise en cause des droits syndicaux : les syndicats devraient dénoncer  plus fortement ces domaines de non droit, il y va de leur crédibilité auprès des salarié-e-s. Mais c’est aussi une tâche politique si nous considérons que la démocratie ne peut s’arrêter à la porte des entreprises. La distance (ou l’hostilité!)  prise par les gilets jaunes ouvriers et précaires vis à vis des syndicats trouve dans ces différences de vécu un fondement qui n’a pas totalement disparu même si on trouve aujourd’hui des mobilisations communes.
Nous avons trop vu dans leurs actions « hors entreprise » leur incapacité à mettre en cause les rapports dans celle-ci, les rapports sociaux capitalistes. Mais nous avons trop peu vu une autre dimension autrement plus féconde : l’invention de formes de luttes qui ne font pas perdre d’argent, ni risquer d’être viré (le samedi hors travail sur l’espace public)  et le retour à une dimension interprofessionnelle qui donne une place aux  salarié-e-s les plus démunies de moyens d’expression dans les PME-TPE. Le mouvement syndical a eu du mal à dépasser ses habitudes  d’action où l’entreprise est centrale : ainsi les mobilisations du samedi (qui exprimait la volonté de faire participer les catégories hors du champ syndical traditionnel) n’ont pas le succès  attendu du fait des habitudes de mobilisation sur le temps de travail qui a entraîné une participation moindre des syndiqués. Plus qu’en 1995, le soutien s’appuie sur la conscience que les cheminots se battent pour toutes et tous : le refus par ces derniers de la clause du grand père et le souci de ne pas abandonner les jeunes a fait reculer l‘idée d’un grève corporatiste menée par les privilégiés des régimes spéciaux. Les conditions semblaient réunies pour une généralisation de la grève. Pourtant les secteurs en lutte se sont trouvé isolés dans le mouvement de grève  en dehors des journées de mobilisation, j’ai noté plus haut les difficultés accrues dans le secteur public mais dans les fonctions publiques le niveau de mobilisation est resté inférieur à celui de 1995 (effets de la précarisation « méconnus »).

Grève par procuation : comme en 1995 ?
Nous connaissons une nouvelle fois connu une grève par délégation à des secteurs censés avoir un poids stratégique important capable de bloquer l’économie  mais cette capacité s’est amoindrie depuis 1995 (bradage  du fret SNCF au routier) ce qui suppose une durée de grève bien plus importante avant de créer des problèmes économiques et un autre rapport des forces. Alors que la grève était préparée depuis longtemps, y compris par les grévistes, qui pour certains avaient fait des économies, le soutien financier n’a été organisé que trop tard alors que c’était et ça reste un outil essentiel pour permettre aux grévistes de tenir et aux autres salarié-e-s de participer. Cette lutte révèle a aussi  affaiblissement et l’utilité des structures interprofessionnelles : les AG interpro, les interpro locales et les directions nationales des confédération n’ont pas encore pu combler ce manque même si leur rôle a permis l’inscription dans la durée et l’élargissement: là où on aurait pu penser qu’une dynamique de radicalisation isolerait les fractions les plus dynamiques, nous avons assisté à une convergence entre ces différents niveaux et avec une fraction non négligeable des gilets jaunes. Le syndicalisme de lutte a retrouvé une certaine légitimité liée au rejet global du macronisme et de sa politique néolibérale : nous avons eu la démonstration que la résistance populaire est encore forte face à la liquidation de la solidarité et de la démocratie.
Se sont esquissés là des outils de lutte, qu’il faudra populariser, et  des remises en cause des stratégies classiques du mouvement ouvrier qu’il faut débattre. Et pour cela ne pas sous estimer la profondeur de la crise politique et sociale qui s’est ouverte depuis un an, D. Seux lui s’en soucie quand il évoque avec crainte « que son quinquennat ne se poursuive pas avec un troisième conflit social d’ampleur inédite ».

Crise politique et sociale de longue durée
Des mouvements sont encore en cours dont rien ne dit qu’il vont s’arrêter, les conséquences économiques de la grève des transports ne sont pas encore mesurées et ne peuvent être réduites  aux pertes de la SNCF et de la RATP: elles peuvent  entraîner des réactions en chaîne et alimenter une sorte de « mai rampant » c’est à dire une crise sociale de longue durée.  Le projet de réforme des retraites  a perdu une grande partie de son universalité avec des régimes particuliers dont la liste s’allonge chaque jour : c’était un enjeu central de construction d’un consensus à la fois pour neutraliser  des catégories de salarié-e-s et pour l’union autour d’un projet (la contre révolution néolibérale à marche forcée) du bloc bourgeois ; la discussion de la loi, la conférence de financement, les négociations sur la pénibilté et d’autres... ouvrent une crise larvée de longue durée qui va bien au delà de la procédure parlementaire accélérée (ce sera aussi l’occasion  d’une crise du système politique par le décalage entre le pays réel et sa représentation élue qui  va voter massivement la loi).
Plus encore que les cheminots ou la RATP, ce qui se passe dans les hôpitaux avec les grèves administratives (des cotations) sera une nouvelle occasion d’un rejet massif des politiques néolibérales que craignent des fractions entières du bloc bourgeois ( sur France inter dans sa chronique matinale D. Seux passe son temps à expliquer que la France n’est pas néolibérale). Ne négligeons pas non plus ce qui se passe chez les salarié-e-s de la culture et de l’information : ceci traduit une dynamique de crise idéologique ‘et culturelle.
Nous avons donc une crise politique et sociale qui va perdurer mais qui spontanément ne trouvera pas de solution et D. Seux a raison de le noter ainsi : «  des gilets jaunes aux colères corporatistes, le ressentiment est grand dans certaines catégories de la population ( il aurait pu écrire dans une majorité de la population) mais cela ne fait pas un tout  ».

" faire un tout"
La reconstruction d’un tout implique de faire enhsemble du commun :  il faut donc dans des assemblées citoyennes locales, dans des forums locaux ouverts débattre des objectif qui peuvent unifier les colères aujourd’hui dispersées et produire aussi une construction politique qui ne se limite pas à l’action institutionnelle. Pourquoi ne pas expérimenter partout un processus législatif pour opposer à la contre réforme macroniste une alternative construite à partir des exigences sociales sur droit au travail, salaire retraite et protection sociale décentes, refus des actionnaires. Face à un Etat autoritaire, qui ne se réduit pas au comportement monarchique de Macron, il faut par des initiatives multiples disperser les forces de l’adversaire , la guérilla contre l’offensive centrale « décisive » ( avec de nouveaux Nivelle « à Craonne sur le plateau on va laisser not’ peau) En s’attaquant à son usage d’un maintien de l’ordre répressif. Il faut miner le consensus qu’il tente de construire autour de sa violence légitime. Le macronisme -avec la fragilité d’un bloc bourgeois encore peu stabilisé- est une forme d’Etat autoritaire sur le modèle du management entrepreneurial qui ne peut se passer de chercher l’adhésion : la reconnaissance des violences policières - niées jusqu’aujourdhui – en est le signe, C’est l’effet des ripostes citoyennes sur la défense des droits.
Notre débat stratégique, initié dans Ensemble !, doit être une boussole dans la confusion idéologique actuelle. De ce fait, il est aussi une contribution à un plus large débat stratégique et d’actualité.
Portons le sans nous réfugier derrière notre faiblesse numérique pour ne rien faire !
E Adam

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Auteur: 
Adanet