Biologie, politique, civilisation. Entretien avec Patrick Tort

Historien des sciences du vivant internationalement reconnu pour ses travaux consacrés à Charles Darwin[1], Patrick Tort intervient également depuis des décennies dans le champ social et politique à travers des conférences ou des ouvrages tels que L’Homme cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les chambres à gaz (1992). Ce livre et son contexte le suggéraient déjà : bien peu de discours politiques associés aux actes les plus abjects se sont abstenus de recourir à l’argument « biologique » ou aux prétendus « faits de nature ».

Le malheur est aussi que la critique radicalisée de ce « biologisme » aux multiples ressorts conduit nombre de défenseurs des causes les plus justes – l’antiracisme et le féminisme en premier lieu – à des positions fausses, intenables, « contre-productives » jusqu’à faire le lit de ce (et de ceux) qu’ils combattent. Dès 1997, dans une livraison de revue consacrée aux « nationalismes sportifs », P. Tort formulait les linéaments d’« une argumentation efficace contre le racisme », qu’il a prolongée récemment dans un livre d’entretiens avec Régis Meyran, Sexe, race & culture (éditions Textuel, 2014, 112 pages), étendant ses analyses aux failles des discours antisexistes et de la notion de « genre ».

Ces sujets mêlant biologie et politique ne sont pas dissociables d’une réflexion plus fondamentale sur les relations entre nature, évolution, histoire, éthique et société, et c’est dans cette perspective que P. Tort a bien voulu répondre aux questions de ContreTemps.

ContreTemps : On ne peut que résumer ici ce que vous formulez très efficacement dans Sexe, race et culture : il ne sert à rien, et il est même désastreux, de fonder des discours, voire des politiques antiracistes et antisexistes, sur la négation d’évidences telles que les variétés toujours présentes au sein de l’espèce humaine et la réalité biologique du sexe. Ce n’est pas en supprimant les termes de « race » et de « sexe » qu’on en finira avec le racisme ou le sexisme, et plus largement avec la propension de beaucoup d’êtres humains à humilier ou à supplicier tels ou telles de leurs congénères, en leur déniant cette qualité même ou en les chargeant de leurs propres défauts.

Peut-on affirmer que ces argumentations ruineuses servent surtout l’idéologie dominante et les intérêts de ces « grands appareils d’influence » que sont, entre autres, les médias, et qui prospèrent en favorisant ce genre de simplifications ?

Patrick Tort : Pour bien comprendre mon propos, il faut pénétrer d’abord le concept d’idéologie progressiste dominante. Ce que je nomme ainsi à partir d’une analyse des sociétés capitalistes développées affichant des principes « démocratiques », c’est la marge de contestation d’elle-même que l’idéologie dominante réserve et aménage en son propre sein pour accréditer l’image de son « ouverture ». Pour aller vite : le capitalisme peut intégrer l’antiracisme et l’antisexisme, et il vaut la peine d’étudier la manière dont il le fait. Ce qu’il ne peut pas intégrer, c’est l’anticapitalisme.

La domination capitaliste, expression globale complexe des intérêts et du pouvoir de la classe économiquement dominante, sécrète comme on le sait une idéologie dominante qui est aujourd’hui beaucoup plus que sa résultante ou son reflet. L’une des caractéristiques de la seconde moitié du XXe siècle est qu’elle a vu se développer et s’épanouir, souvent à l’enseigne de la « communication », des technologies de l’influence qui non seulement agissent d’une manière unificatrice sur les comportements, mais fabriquent simultanément des modes de pensée unifiés par l’accréditation de grands schèmes propositionnels (concernant l’homme, la nature, la société) qui deviennent dès lors les axes de puissantes convictions collectives. Parmi ces « vérités » constamment ré-assénées par l’idéologie du capitalisme devenue instrument actif et savant de persuasion de masse figure l’argument déjà ancien de son homologie avec l’ordre de la nature : le système capitaliste, que l’on préfère nommer « libéral » du fait d’une équation mentale avec « liberté », serait de tous les systèmes possibles le plus adapté à une « nature humaine » encore marquée par ses turbulentes origines, et qu’il serait illusoire d’imaginer meilleure qu’elle n’est.

L’idéologie « libérale », saisie dans toutes ses caractéristiques offensives foncières – primauté naturelle de l’individu, égoïsme fondateur, lutte pour l’existence et triomphe naturel des plus aptes, équilibration naturelle de l’économie et de la société par les mécanismes de la concurrence, élimination également naturelle des perdants – n’est cependant pas le seul ingrédient dont ce système se sert pour assurer sa domination. Simultanément, un dispositif de compensation éthique prend en charge les valeurs d’altruisme, de générosité, d’aide, d’assistance envers ceux que ce même système maintient par ailleurs dans l’infériorité à travers son fonctionnement réel. Traditionnellement, ce dispositif « charitable » est assuré par un second pouvoir, qui est celui des Églises, chargées notamment de la gestion des consciences.

S’il est vrai que les premiers théoriciens et partisans du « libéralisme » durent, dans leur période de lutte sociale et politique ascendante, combattre peu ou prou les Églises (qui paraissaient annexées au pouvoir féodal ou aristocratique antérieur), ils durent également, très tôt et partout, signer avec elles un compromis historique à longue portée, qui s’incarne éminemment dans l’illustration qu’en donne la fondation des États-Unis d’Amérique. La formule par laquelle j’ai depuis longtemps caractérisé les États-Unis – « une nation fondée par des aventuriers guidés par des pasteurs » – est à cet égard loin d’avoir épuisé sa fécondité descriptive. Darwin parle en toutes lettres, pour caractériser les émigrants souvent indésirables en Angleterre qui s’embarquèrent alors, d’un « reliquat de barbarie » qui rendait indispensable leur encadrement religieux, actualisation entre mille autres du rôle « civilisateur » de la religion en tant que gardienne de la moralité et de la cohésion sociale, et preuve, entre mille autres, de son auxiliarité équilibratrice par rapport au pouvoir temporel.

Qu’il le souhaite profondément ou non, le pouvoir politique fondé sur une domination de classe, tout comme il a besoin des dominés, a besoin des valeurs au nom desquelles ces dominés supportent sa domination. Donc du pouvoir spécial dévolu aux Églises. Ce que l’on nomme « idéologie dominante » en système capitaliste inclut donc, constitutivement, l’idéologie religieuse, et ce en dépit même du projet de « sécularisation de la morale » qui a été celui du libéralisme intégriste d’Herbert Spencer.

Schématisons :

– Le capitalisme (qui lutte pour des valeurs économiques produites à travers la violence instituée par la domination de classe) se range du côté de la nature brute, des hiérarchies de la force et de la performance vitales, de la rationalité égoïste, du calcul de survie augmentée dans la compétition, du pragmatisme individualiste. Il choisit habituellement ses références parmi les schèmes organicistes en perpétuel remaniement que l’on trouve du côté des sociologies biologiques réactivées à partir de 1860 par une théorie de l’évolution réduite à la lutte pour l’existence : Spencer en est le type, tout comme l’est, aujourd’hui, la sociobiologie courante. C’est ce que je nomme ordinairement l’ancrage naturaliste de l’idéologie libérale.

– La religion (qui lutte de son côté pour que cette violence soit tolérée sans heurts) se range du côté de Dieu, c’est-à-dire de la surnature, de la foi, de l’espérance, du devoir et des valeurs morales. C’est ce que nous nommerons l’ancrage surnaturaliste de cette idéologie. Cette division du travail assure pour une durée indéterminée le dialogue spectacularisé entre sociobiologistes et créationnistes, par exemple. Mais, de part et d’autre de cette mise en scène, ces deux ancrages apparemment antagoniques constituent ce que je nomme « les deux jambes de l’Amérique » : ce sur quoi elle marche depuis qu’elle existe, et sur quoi elle entend bien faire marcher le monde à sa suite.

Face à cela, un matérialisme révolutionnaire doit à la fois déjouer cette répartition des rôles et lutter contre l’unité indémembrable qu’elle réalise, en comprenant qu’elle tend à imposer au monde d’entrer dans ce jeu de simulacres et de prendre parti dans cette constante réitération de pseudo-affrontements. Ainsi, l’Amérique impose aux libres-penseurs « progressistes » des pays qu’elle influence de choisir, face aux résurgences du créationnisme, le camp des Brights, que domine, sur un mode hyper-réductionniste et donc singulièrement appauvri, un « matérialisme » à peu près entièrement confisqué par la sociobiologie d’un Dawkins : du coup, la liberté de penser en régime libéral n’a pas d’autre choix que de s’inscrire visiblement du côté de l’une ou de l’autre des formes les plus caractéristiques de l’idéologie de soutien du capitalisme : se battre contre l’aliénation religieuse impose qu’on le fasse au nom de la sociobiologie, ce qui bien sûr comporte la conséquence désastreuse de la relégation, voire du mépris des sciences de l’homme et de la société.

La force de ce partage des tâches idéologiques est telle que, dans leur polémique avec les sciences sociales, les sociobiologistes américains et leurs émules en Europe considèrent les représentants de ces dernières comme des religieux attardés encore prisonniers des illusions spiritualistes qu’un matérialisme expéditif imagine à l’origine de toute idée d’autonomie relative des conduites humaines.

Le combat anti-créationniste des Brights, remarquable à la fois par son ampleur et son faible niveau de sophistication, possède ainsi toutes les caractéristiques d’une idéologie progressiste dominante à l’échelle des États-Unis. Progressiste parce que luttant contre l’aliénation religieuse, il ne peut l’être qu’en adhérant à l’autre aliénation constitutive de la bipédie américaine : l’aliénation économique et politique, qui repose sur l’indéracinable conviction propre à toute sociobiologie que l’être de la nation repose sur les lois les plus intimes de la nature.

En France, où l’autonomisation des sciences anthropologiques et sociales par rapport aux sciences naturelles et à la biologie possède une histoire plus dense que dans le monde anglo-saxon, on est infiniment plus méfiant par rapport à toute démarche d’assimilation d’un comportement social à un fait de nature. Le progressisme idéologique sera donc, réactionnellement, de culturaliser – car ce qui est culturel peut être combattu – la plupart des phénomènes naturels qui semblent contrarier, ralentir ou paralyser l’ambition d’un changement social ou d’une réforme souhaitable de la vie communautaire. D’où les outrances de certains militants ou militantes du « genre » déniant la réalité biologique du sexe. Affichant ce déni, ils discréditent la cause qu’ils défendent tout en détournant de la lutte sociale globale les acteurs qu’ils mobilisent. On touche ici à une autre caractéristique possible de l’idéologie progressiste dominante, qui est d’apparaître, sur des questions d’une réelle importance, comme une diversion socialement circonscrite et spectaculaire, d’autant mieux intégrable qu’elle est susceptible d’être à chaque instant assimilée à une manifestation marginale aisément discréditée par ses propres excès.

CT : Grâce à vous notamment, ce que l’antiracisme contemporain peut avoir de confusionnel est aujourd’hui assez bien repéré, avec ses dérives, le relativisme culturel, ses développements communautaristes ou identitaires, etc., dont votre livre souligne les inconséquences et les dangers. En revanche, la confusion liée à la notion de « genre » continue d’échapper à beaucoup de militants ou d’esprits progressistes. Créée aux États-Unis à l’appui des revendications des minorités homosexuelles en quête de reconnaissance et de dignité – ainsi que l’a rappelé un utile article d’Éric Fassin [2] – elle alimente des discours n’évitant pas les dénis de réalité, que des « philosophes populaires » comme Michel Onfray se font ensuite un plaisir de dénoncer, dans le Figaro ou ailleurs[3]. Quels essuie-glaces mettre en marche pour empêcher que cette notion, introduite dans les sciences sociales comme antidote au sexisme, ne serve surtout aujourd’hui à renforcer les idéologies et les politiques patriarcales ?

P. T. : Si ce que vous me demandez est simplement une prescription éthico-culturelle, je dirai d’une manière très générale que nos sociétés doivent s’exercer à traiter autrement l’insolite, c’est-à-dire à l’envisager a priori comme un supplément possible à la richesse de ce que l’on nomme la civilisation. Mais c’est là une position globale de recommandation d’empathie qui n’aura d’influence sans doute qu’auprès de ceux qui la partagent déjà. La vérité est que l’Occident tout entier, des mythes platoniciens jusqu’à la science tératologique du XIXe siècle, se préserve du mixte et tend constamment à le réduire : la plénitude menaçante des hommes doubles, des femmes doubles et du double androgynique dans le mythe d’Aristophane du Banquet de Platon sera punie par Zeus d’une division des uns et des autres en deux individus distincts recherchant désormais leur moitié – division au terme de laquelle le dernier (le mixte composé des deux sexes) sera encore infériorisé en donnant naissance aux hétérosexuels ordinaires qui ne participent pas au gouvernement de la Cité. Ainsi, l’Éros divise et fait diversion, et Zeus peut continuer à gouverner sans crainte. Chez Ovide, lorsque le bel Hermaphrodite sort, porteur des deux sexes, de la source où s’est amoureusement mêlée à lui la naïade Salmacis, il souffre d’un affaiblissement et d’une humiliation tragiques, et demande que ce lieu soit à tout jamais maudit. Enfin lorsque, dans un tout autre contexte, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire recense et examine des cas d’hermaphrodisme, son classement le contraint encore à ranger les individus bisexués qu’il observe dans l’une ou l’autre classe de dominance qu’imposent toujours les repères de l’anatomie normale. Avec une indéniable constance, l’Occident privilégie l’homogène, adhère aux polarités définies, et rejette le mixte. Cela donne la mesure des résistances qu’il faut vaincre pour que le mixte soit accueilli et ressenti comme complexe et comme riche, et non plus comme amoindri.

Mais cela tend également à montrer que toute lutte resserrée autour des questions d’identité sexuelle ou de choix sexuel connaît une période subversive, coextensive à la durée de la résistance du système, et une période de normalisation, qui culmine par exemple, chez les homosexuels contemporains, avec la famille homoparentale, voire avec la procréation assurée par des mères porteuses. Tant qu’une revendication sectorielle d’égalité est soluble dans le conformisme, elle ne menace évidemment pas le cadre économique, politique et idéologique qui l’autorise et, invariablement, finit par lui faire droit.  

CT : En France, l’évolution est enseignée au même titre que la génétique, et elle n’est pas exactement considérée comme une « opinion », mais on continue à opposer couramment « évolutionnisme » et « créationnisme », comme s’il ne s’agissait que de postures idéologiques – ce qu’est bien le deuxième de ces « ismes » au demeurant. Là encore, comment sortir de ce piège, qui renvoie, sinon à l’époque de Galilée, au moins à d’archaïques controverses entre « croyants » et « libres-penseurs » ?

P. T. : En répétant par exemple que l’on ne vote pas pour ou contre la chute des corps. Ni la France ni l’Europe n’ont à emboîter le pas à la mystification reaganienne du « traitement équilibré » d’une théorie scientifique (en l’occurrence celle, largement avérée, de l’évolution des espèces suivant des modalités sans cesse mieux connues et répertoriées) et d’une mythologie. La démocratie élective ne s’étend pas aux données de la connaissance objective. Et le fait qu’aucune « vérité » théorique ne soit jamais absolument définitive en science n’y change rien. L’évolution biologique est un fait dont il n’est plus possible scientifiquement de nier l’existence.  

CT : De l’œuvre de Darwin, et surtout de son dernier grand livre, La Filiation de l’Homme (1871), vous avez mis en avant ce que vous nommez « l’effet réversif de l’évolution », qui a fait que sans rupture, la « nature » s’est prolongée, du côté de l’espèce humaine, en « culture », et que selon la formule de Jacques Barrau que vous reprenez à votre compte, « l’Homme se trouve en même temps face à la nature et en elle ». Situation ambiguë à l’origine de ces faux débats – accompagnés de vrais effets malheureusement – dont traite votre livre Sexe, race & culture, et qui fait comprendre que le dernier terme de votre titre relève lui aussi des sciences du vivant. N’est-ce pas également ce qui a justifié votre long combat contre les thèses des sociobiologistes, sans parler des créationnistes, revenus en force à propos de la notion de « genre » ?

P. T. : Mon premier combat a été livré contre ceux qui pensaient tirer de Darwin un argument en faveur d’une domination pérenne de la biologie sur la culture. Or c’est Darwin lui-même qui déclare en 1871 la destitution, dans l’état de civilisation, de la sélection naturelle comme moteur actuel du progrès de la civilisation :

« Si importante qu’ait été, et soit encore, la lutte pour l’existence, cependant, en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l’homme, il y a d’autres facteurs plus importants. Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement, beaucoup plus grâce aux effets de l’habitude, aux capacités de raisonnement, à l’instruction, à la religion, etc., que grâce à la Sélection Naturelle ; et ce bien que l’on puisse attribuer en toute assurance à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni la base du développement du sens moral. » (La Filiation de l’Homme, chap. xxi, « Résumé général et conclusion ».)

J’explique ailleurs que les instincts sociaux, dont Darwin indique ici en toutes lettres qu’ils furent eux aussi, à n’en pas douter, développés initialement par le jeu de la sélection naturelle (de même que le sentiment de sympathie qui est leur conséquence psycho-sociale la plus significative), s’opposent au cours de leur renforcement – ainsi que le révèle l’état de civilisation – à la perpétuation du triomphe exclusif des « plus aptes » dans la lutte pour l’existence à l’intérieur des sociétés humaines : l’intrication évolutive consolidée des instincts sociaux et des capacités rationnelles conjointement sélectionnées assure désormais au sein de l’humanité « civilisée » l’hégémonie des comportements marqués par l’altruisme et la solidarité, contrariant de la sorte les effets de disqualification ou d’élimination des moins aptes qui caractérisaient l’opération de la sélection aux époques archaïques.

À mesure que s’étendent, sous l’action de la sélection naturelle, l’emprise des instincts sociaux, le pouvoir de la sympathie et l’activité des facultés rationnelles, le mécanisme sélectif lui-même entre en régression sous sa forme primitive. Cela peut être facile à comprendre si l’on considère que la civilisation, qui résulte de cette tendance évolutive, humanise le milieu au point que l’homme a de moins en moins besoin, pour y survivre, de maintenir l’intensité de sa lutte pour la vie. Cette idée, commune à Darwin et à Wallace, est d’une importance décisive, car ce qu’à ce niveau de généralité l’un et l’autre ont choisi de penser est bien l’entrée en désuétude (pour inutilité croissante) du fonctionnement ancestral de la sélection naturelle (éliminatoire) au profit de formes atténuées (émulation, compétition pour les valeurs) qui demeurent utiles au perfectionnement du groupe (lequel se renforce par sa solidarité, et non plus par l’exclusion reproductive des « moins aptes »). Le formidable accroissement, lui-même sélectionné, de l’autonomie rationnelle assurant pour l’humanité civilisée un pouvoir d’instauration sans équivalent antérieur ni collatéral, l’évolution humaine doit dès lors être pensée dans des termes théoriques qui conjuguent deux familles de concepts : les concepts issus de la théorie générale de l’évolution des êtres vivants et les concepts issus de l’analyse historique des sociétés humaines. Ce nouvel univers théorique, aujourd’hui encore, reste à construire. 

CT : Pour ce qui est de l’évolution de l’espèce humaine, vous estimez toujours valide le schéma sauvagerie-barbarie-civilisation, le principal « effet réversif » ayant été le passage de l’élimination des plus faibles au développement de leur protection, l’instinct de survie individuel faisant place à l’instinct – puis au sentiment, puis à l’éthique – de sympathie et de solidarité. Avec la protection et la solidarité, ne s’agit-il pas des bases mêmes de la civilisation qui se trouvent aujourd’hui rognées ou sapées par les politiques capitalistes ?

P. T. : Suivant la logique anthropologique de Darwin, la civilisation d’un peuple s’appréciant d’après le degré de développement qu’y atteint la moralité – laquelle culmine dans la protection des faibles, l’extension constante de la sympathie, la reconnaissance de l’autre comme semblable et le sacrifice de soi en faveur de la collectivité –, il est clair que le capitalisme aujourd’hui ne saurait sur aucun de ces points prétendre à une évaluation positive.

CT : Pour illustrer le passage sans rupture de la nature à la culture chez l’Homme, vous citez volontiers l’image du ruban de Moebius, référence topologique ambiguë en ce qu’elle suggère aussi, comme la bouteille de Klein, des cycles qui se répètent, voire un « éternel retour ». D’où ces questions qui vous ont été souvent posées – notamment par Yvon Quiniou – sur ce qui distingue la réversivité (au sens qui est le vôtre) et la réversibilité, « le retour atavique » également mentionné par Darwin, le « rebroussement », le « recul » de la civilisation vers la barbarie. Pour poser le problème autrement, y a-t-il ou non de l’irréversibilité dans « l’effet réversif de l’évolution » et ses suites ?

P. T. : Revenons d’abord sur l’effet réversif lui-même. À travers les instincts sociaux, la sélection naturelle, se divisant sur son axe comme si elle obéissait elle-même au modèle de divergence évolutive qu’elle a produit, a sélectionné un ordre de comportements qui entre en opposition avec sa tendance antérieurement exclusive à la préservation des individus biologiquement avantagés. Pour être clair, la sélection naturelle a sélectionné des comportements anti-sélectifs (au sens d’anti-éliminatoires) que la civilisation, qui en naît, mue dans son nouveau contexte en conduites socialement avantageuses. En même temps se développe, en accord avec cette évolution nouvelle, une morale qui condamne l’élimination, et qui est elle-même favorisée et transmise par l’éducation, laquelle est supportée par des individus et des institutions qui s’opposent à l’extinction et à la disqualification des faibles et œuvrent à leur préservation et à leur réhabilitation. Résultat évolutif de la sélection des instincts sociaux, le sentiment (ou instinct) de sympathie règle à présent, avec l’horizon d’une hégémonie universelle, le devenir de la civilisation. Une morale assimilative (au sens qu’André Lalande donnera à ce terme en 1899[4]), reposant également sur la valeur croissante accordée à l’opinion d’autrui, s’oppose avec une autorité croissante à la dynamique purement dissimilative (agonistique et différenciatrice) de l’évolution biologique, condamnant désormais toute forme de violence dominatrice exercée envers des êtres humains au nom d’une supériorité quelconque de la force, et interprétant ces infractions en termes de retour atavique à une animalité ancestrale responsable de l’ensemble des conduites primitives d’élimination, dont il s’agit pour la civilisation, dès lors, de s’éloigner. Coïncidant de plus en plus avec l’exigence à la fois affective et rationnelle de l’élimination de l’élimination, la morale s’écarte ainsi du mythe de son origine transcendante à mesure qu’elle devient plus clairement susceptible de voir exposer sa généalogie dans les termes immanents de la théorie naturaliste de l’évolution.

L’effet réversif de l’évolution, ou ce que j’ai nommé ainsi chez Darwin, définit donc une tendance évolutive. En tant que telle, elle n’est irréversible qu’aussi longtemps que le milieu au sein duquel elle se déploie ne change pas profondément. L’effet réversif et sa morale ne rendent compte du succès évolutif de la civilisation qu’aussi longtemps que celle-ci incarne l’avantage dont l’humanité a besoin pour améliorer son régime d’existence. Le « retour atavique » n’est dans ce contexte qu’une manifestation ponctuellement transgressive, un ré-affleurement rare ou exceptionnel de l’ancestral. Mais il n’est aucunement exclu que, s’il s’avère que la « civilisation » dominante s’effondre sous ses contradictions éthiques et rationnelles, une « barbarie » nouvelle, sans médiation ni métaphore, redevienne la norme.

Pour ce qui est du ruban de Möbius, j’aimerais que l’on admette une fois pour toutes que cette métaphore à fonction didactique ne porte que sur le premier « tour » du ruban : celui qui illustre, précisément, le fait de la continuité réversive.

Propos recueillis par Gilles Bounoure. Publié dans Contretemps n°28.

[1] P. Tort dirige l’Institut Charles Darwin International, qu’il a créé en 1988 (site web : www.darwinisme.org).

[2] Éric Fassin, « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », L’Homme 2008/3-4, n° 187-188, pp. 375-392, lisible en ligne.

[3] De Michel Onfray, voir notamment l’interview au Figaro du 26 septembre 2014 ; « Le genre, ce nouveau puritanisme », Le Nouvel Observateur, 11 décembre 2014, etc.

[4] André Lalande, « L’idée directrice de la Dissolution, opposée à celle de l’Évolution, dans la méthode des sciences physiques et morales », thèse publiée sous le titre allégé de La Dissolution opposée à l’Évolution dans la méthode des sciences physiques et morales (Paris, Alcan, 1899), ouvrage qui deviendra en 1930, chez le même éditeur, Les Illusions évolutionnistes. Il s’agit dans l’ensemble d’une critique du système de Spencer.

 

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