Bosnie-Herzégovine : ce n’est plus une révolte, c’est la révolution !

« Tous ensemble ! » Tout est parti de Tuzla mercredi 5 février, mais le mouvement a vite gagné l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. Vendredi, Zenica, Sarajevo et Mostar étaient en feu. Dans cette ville, les manifestants ont incendié les sièges du HDZ et du SDA, les deux partis nationalistes. Parmi les manifestants, les divisions ethniques sont en effet oubliées.

 

Ces manifestations marquent peut-être le début d’un « Printemps bosnien ». Elles ont débuté à Tuzla mercredi 5 février et se sont rapidement étendues aux autres villes de Bosnie-Herzégovine. Elles sont l’expression d’une révolte populaire. En cause : les conditions de vie des Bosniens, et une situation économique et sociale déplorable.

Ces manifestations marquent le début d’un réveil des consciences pour l’ensemble de la population, sans connotation ethnique. La plus grande crainte des autorités est en effet qu’un jour, tous les citoyens du pays s’unissent pour agir en commun et mettent en péril vingt ans de discours nationalistes qui ont permis à la classe politique de se maintenir au pouvoir.

Le gouvernement a beau prétendre qu’ils seraient manipulés, les manifestants assurent que c’est uniquement la situation désespérée dans laquelle ils se trouvent qui les a poussés à se mobiliser. Ils soulignent que les réactions de jeudi et vendredi sont une réponse du peuple aux arrestations et aux actes de violence excessive perpétrés par la police envers les manifestants, surtout les jeunes.

Le fondateur du groupe Facebook UDAR (« CHOC ») et l’un des initiateurs de la manifestation à Tuzla, Aldin Širanović, arrêté jeudi puis remis en liberté le soir même, a déclaré à sa sortie de détention avoir été agressé par des policiers : « Lorsqu’ils m’ont arrêté, ils m’ont frappé au dos avec leurs matraques et à la tête avec leurs bottes. La police spéciale a utilisé sur moi tous les moyens qu’elle avait à sa disposition ».

Le président du syndicat de l’entreprise Konjuh, Mevludin Trakić, arrêté mercredi alors qu’il était assis et manifestait de manière pacifique au milieu du carrefour qui jouxte le bâtiment du gouvernement du canton de Tuzla, a également commenté les actes perpétrés par la police : « Nous ne faisions pas preuve de résistance envers la police. Nous n’étions pas venus ici pour vandaliser. Depuis quatre ans, nous demandons la reconnaissance de nos droits mais, croyez-moi, hier nous avons été surpris lorsque nous avons été menottés et mis en garde à vue par les forces spéciales. Nous avons été libérés le soir même à 21 h 30 mais avons eu une amende de 300 marks (150 euros), que bien sûr nous ne sommes pas en mesure de payer avec les pauvres 40 marks par mois (20 euros) que nous avons pour vivre. Ces derniers jours, j’ai vu des jeunes d’une quinzaine d’années battus par la police spéciale. La police attaque des gens désarmés, mais s’il le faut, nous pouvons nous armer. Je le redis, nous ne sommes pas venus pour cela, mais si nous y sommes contraints nous le ferons ».

Banqueroute des biens publics

Les manifestants accusent les autorités locales d’avoir permis la banqueroute de plusieurs entreprises publiques suite à leur privatisation entre 2000 et 2008, laissant de nombreuses personnes sans emploi. Après la Seconde Guerre mondiale, au cours de la période titiste, un centre industriel et culturel majeur s’est développé à Tuzla. Entre 2000 et 2010, d’anciennes entreprises publiques qui employaient la majorité de la population, dont les usines Dita, Polihem (Hak), Guming, Konjuh et Aida, ont été vendues à des propriétaires privés afin qu’ils investissent et les rendent rentables. Au lieu de cela, ces derniers ont vendu les actifs, cessé de payer les travailleurs et déposé le bilan. Les privatisations de ces sociétés ont été menées sous le contrôle de l’Agence cantonale pour la privatisation.

L’entreprise Dita de détergents employait autrefois 750 personnes. Selon le contrat de privatisation datant de 2007, le nouveau propriétaire de cette entreprise s’engageait à maintenir les emplois durant trois ans et la production durant cinq ans. Au cours des années qui ont suivi, la nouvelle direction n’a cependant pas tenu ses engagements et n’a assuré aucun paiement des cotisations sociales obligatoires, telles que l’assurance retraite, sociale ou maladie pour ses employés. Ceux-ci sont aujourd’hui privés de tous droits sociaux. Ils sont dans l’impossibilité de prendre leur retraite, car un grand nombre d’entre eux ne possède désormais pas le nombre minimum d’années de travail. Malgré l’enquête menée par la police en 2010 qui a démontré les actes criminels de la nouvelle direction, l’affaire reste bloquée au niveau du Bureau du procureur du canton de Tuzla. Depuis deux ans, les travailleurs réclament la reconnaissance de leurs droits mais les autorités restent muettes. Le Premier ministre du canton s’est contenté de déclarer que cette affaire ne concernait pas le gouvernement cantonal, l’entreprise étant désormais privatisée.

Pour la population, les différents partis au pouvoir ne sont pas les seuls responsables. Les syndicats corrompus sont également à blâmer.

Démission des gouvernements cantonaux de Tuzla et Zenica-

L’association Front a demandé vendredi la démission immédiate du Premier ministre Sead Čaušević et du ministre de l’Intérieur du canton de Tuzla Zoran Teofilović en raison d’une « tentative organisée d’assassinat des citoyens de Tuzla qui manifestent et exigent leurs droits garantis par la Constitution. » Le Premier ministre du canton de Tuzla a démissionné dans la soirée de vendredi, entraînant ainsi la chute du gouvernement du canton. Le Premier ministre du canton de Zenica-Doboj, Munib Husejnagić, et son gouvernement ont également donné leurs démissions vendredi soir.

Pour le maire de Tuzla Jasmin Imamović, les revendications des travailleurs sont justifiées, car elles sont la conséquence d’une privatisation criminelle de leurs entreprises. Avant la démission du Premier ministre, il avait demandé au gouvernement du canton d’effectuer un nouveau calcul du budget afin d’allouer des fonds destinés au statut social des travailleurs privés de leurs droits.

Le ministre de la Sécurité de Bosnie-Herzégovine Fahrudin Radončić a pour sa part demandé au Comité indépendant pour la sélection et la supervision du travail du commissaire de police du Canton de Tuzla de mener une enquête afin de déterminer les faits reprochés à la police de Tuzla durant la journée de mercredi.

Chaos à Sarajevo

Sarajevo est en proie au chaos. Vendredi à 14 h 30, la police a chargé la foule, quelques centaines de personnes rassemblées entre Skenderija et le siège du gouvernement du canton de Sarajevo. Des manifestants ont choisi de sauter dans la Miljacka, le fleuve qui traverse la capitale bosnienne, pour échapper aux matraques de la police.

« Depuis la fin de la guerre, je n’ai jamais plus vu un édifice gouvernemental en flamme », raconte Saša, un manifestant. Il dit cela froidement, comme s’il constatait une vérité évidente. « Tout ça ne changera rien. Cette protestation est alimentée par des médias avides de sang. Les manifestants sont désespérés, mais la violence sans idée, ça ne mène à rien ».

« Quelle bande d’idiots », marmonne une passante. Il est 17 h 30. À Sarajevo, les contestataires viennent de mettre le feu au siège du gouvernement fédéral et à celui de la Présidence collégiale de l’État. Les flammes sont en train de dévorer les stations de tramway à Skenderija et des voitures garées dans la rue. « Quels idiots, quels idiots. Ils ont brûlé la présidence, un si bel édifice… Ces gens-là sont des vandales, des sauvages. J’ai vu de mes propres yeux ces jeunes tout casser. J’ai vu des policiers frapper un héroïnomane qui venait de voler un ordinateur… Ce n’est pas la révolution, c’est le festival des imbéciles ! »

Les journées de la bebolucija, quand des familles avec leurs enfants occupaient pacifiquement la place du parlement bosnien, semblent bien loin… La manifestation de ce vendredi est différente : ça se voit, ça se sent dans l’attitude des gens. Il s’agit avant tout d’une manifestation d’individus. De personnes seules, découragées et sans espoir. Derrière, aucune ONG, aucune organisation syndicale.

L’Union des syndicats indépendants de Bosnie-Herzégovine assure « comprendre la colère des travailleurs ». Mais elle garde ses distances. « Nous ne pouvons pas être solidaires de cette violence, c’est inadmissible. » La foule semble poussée par la frustration et le désespoir. Personne ne la contrôle. La police est débordée.

« Faudrait faire comme les Ukrainiens. Ces gens-là ont les couilles. Les Bosniens, ils sont trop occupés à boire des petits cafés », s’exclame Zlatko, un jeune manifestant. L’ironie et la désinvolture des grandes manifestations de 2013 ont disparu. À Sarajevo, la rage est palpable, ainsi que l’indignation face une situation économique devenue insoutenable et à la paresse d’une classe politique assimilée à des « parasites ». « Naša Bosna je od Dinare do Drine, vaša Bosna je od Baščaršije do Čengić-Vile » (Notre Bosnie va des Alpes dinariques à la Drina, la vôtre de Baščaršija à Čengić-Vila) [1] entonnent les manifestants.

En ce troisième jour de « révolte de la Bosnie-Herzégovine », les mots d’ordre politiques ont fait leur apparition. Au début, les protestataires demandaient la libération de leurs camarades arrêtés à Tuzla. Aujourd’hui, leurs revendications sont différentes : les Bosniens exigent le respect de leur droit au travail, la fin de la corruption et des bénéfices au seul profit de la classe politique.

« Ça fait des années que j’attends une manifestation comme celle-là », confie un manifestant âgé d’une cinquantaine d’années. Mercredi dernier, la violente répression policière à Tuzla a fait comprendre que la situation avait radicalement changé. Si tout est perdu, la violence est permise afin de donner un exutoire à sa propre frustration. « Grâce à Dieu, ce moment est arrivé », s’exclame Maja, une jeune manifestante. « Enfin un peu de mouvement ! Oui, il y a des violences, mais d’après moi, cela vaut mieux que l’apathie qui plombe le pays. »

Le Bureau du Haut Représentant de l’UE en Bosnie-Herzégovine ne s’est pour l’instant pas prononcé sur ces révoltes et s’est contenté de déclarer que « le droit de manifester et la liberté d’expression sont pour les citoyens des droits fondamentaux qui doivent être exercés de manière pacifique et en conformité avec la loi. »

Eléonore Loué-Feichter et Andrea de Noni, correspondantes du Courrier des Balkans, le 8 février 2014.

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