Brest : une mobilisation compliquée. Entretien avec Olivier Le Pichon

ContreTemps : Peux-tu donner quelques éléments sur le « contexte » brestois ?

Olivier Le Pichon : L’Union Locale CGT de Brest regroupe environ 6 000 syndiqués. Elle représente près de la moitié des effectifs de la CGT du Finistère, et elle est constituée d’environ 70 syndicats, certains très gros et d’autres avec très peu de syndiqués. La CFDT est très implantée à Brest, c'est probablement pour la CFDT une des premières Unions locales de France. Aux dernières élections prud’homales, la CFDT devance de 15 points la CGT. Dans des secteurs importants (DCNS, Hôpital, Territoriaux…), la CFDT est la première organisation syndicale. Il faut donc intégrer le fait que celle-ci représente dans le secteur une force implantée et qui a les moyens de mobiliser ou de s’opposer à une mobilisation. Si lors des manifestations de 2008, 2009, 2010, le nombre de manifestants dépassait régulièrement les 10 000, il faut tenir compte du fait que le cadre de l’Intersyndicale de l’époque incluait la CFDT.
Concernant la Loi travail, il n’y a pas eu de secteurs de la CFDT qui aient participé à des manifestations, sinon au début et de manière très marginale. Il n’y a pas eu, non plus, comme cela s’est produit en 2003, de démissions de ce syndicat.
Au début du mouvement, la CFDT a diffusé des tracts de soutien au projet de loi. Elle a aussi organisé une manifestation avec l’UNSA pour « gagner des améliorations » : une petite centaine un samedi matin.
La municipalité brestoise est à majorité PS, PCF, Verts, Brest Nouvelle Citoyenneté. Cette majorité s'est constituée dès le premier tour des municipales et s'est maintenue au deuxième. Ce bloc majoritaire est totalement solidaire.
En arrière plan, il faut rappeler que nous avons connu des périodes « complexes » à partir de 2013 avec l’épisode des « bonnets rouges ». Il serait très long de revenir sur cette question, mais on peut retenir le fait que le mouvement syndical s’est divisé fortement durant cette période, et surtout que les mobilisations ont été les plus fortes du côté d’appels très marqués soit à droite, soit interclassistes, ou les deux. Ainsi, la manifestation à l’appel de la direction locale du Crédit Mutuel de Bretagne (dont le siège est à Brest) a réuni le dimanche 25 janvier 2016 entre 10 200 (selon la police) et 15 000 (selon les organisateurs) personnes.
Les manifestations en réaction aux attentats ont fortement mobilisé. Mais contre l’état d’urgence, il n’y a pas eu grand-chose. Les appels syndicaux à manifester se traduisent depuis 2012 par de petits rassemblements. Le mouvement contre la Loi travail a remis la question sociale dans le décor. C’est déjà pas mal !

CT : Comment a débuté le mouvement ?
O. LP. :
À l’initiative de la CGT il y a eu un premier appel le samedi 27 février dans plusieurs villes du département du Finistère, dont Brest. Pour l’Union Départementale CGT, il s’agissait d’aller chercher la CFDT dans le cadre des premières réactions, lesquelles ne demandaient pas le retrait du projet, mais de le corriger. De fait il n’y a eu localement aucune réponse de la CFDT qui a toujours soutenu la ligne Berger. À Brest même nous n’avons pas joué cette partition, mais nous avons estimé que le 27 février permettrait de se mettre en marche. Cela s’est traduit par un petit rassemblement (400), avec FO, FSU et Solidaires, qui a permis de commencer à mobiliser les militantes et militants.
Il y avait déjà un travail militant pour la journée du 31 mars qui était annoncée en interne depuis longtemps. Il a fallu convaincre dans la CGT que la mobilisation était possible. Une part importante des directions syndicales mettaient en avant les difficultés et les obstacles. Ceci est fondé sur la faiblesse des initiatives depuis 2012, et un débat a même commencé quant à l’utilité d’appeler dès lors que la réponse est si faible. D’une certaine manière, il y a une forme de renoncement qui peut se traduire par des formules du type « les salariés s’en foutent », le repli individuel, « certains syndicats de la CGT ne font pas le boulot… ».
La journée du 9 mars était dans le décor et a mobilisé 5 000 personnes à Brest. Cette manifestation était d’abord une manifestation de salariés avec une présence d’environ 500 étudiants et lycéens. Elle était majoritairement composée de salariés du privé, moins du public, avec peu de jeunes, et compte tenu des secteurs mobilisés peu de femmes. C’était très clairement l’Intersyndicale qui mobilisait et la CGT formait le gros des manifestants. Cela devait rester une constante lors de toutes les journées de mobilisation.
Il y a eu une tentative de mobilisation à la fac. Dès lors que des mouvements se font jour dans la jeunesse, l’UL CGT cherche à faire la jonction et met ses moyens au service des jeunes (collectifs, syndicats…) qui se manifestent. C’est ce qui s’est fait au début de la mobilisation lors d’une rencontre avec quelques étudiants (que des garçons ! Mauvais signe !). Discussion entre les uns et les autres, participation de la direction de l’UL à des AG (très petites au regard du nombre d’étudiants). D’emblée, à priori, la suspicion sur l’attitude des organisations syndicales est forte, particulièrement à l’encontre de la CGT. Le peu d’étudiants qui se sentent mobilisés se situent politiquement dans le courant libertaire ou « autonome » et les écrits qui sont diffusés sont des textes du MILI (Mouvement Interlutte Indépendant). La CGT a des liens avec l’UNEF, mais celle-ci est faible numériquement, peu active et en difficulté face aux libertaires et autonomes…
La mobilisation ne prend pas à l’Université. Les étudiant-e-s ne sentent pas directement visés par la loi Travail. La principale organisation étudiante, corporatiste, affiliée à la FAGE, a obtenu 80 % des voix aux élections universitaires, et cela avec une progression très nette de la participation. L’UNEF est quasiment inexistante, et Sud-Étudiant n’existe pas du tout. Dans les AG, les militant-e-s de la FAGE soutiennent la Loi travail (avec un argumentaire très proche de celui de la CFDT). Le groupe « libertaire » n’est pas en capacité d’expliquer les dangers et/ou de trouver un vecteur de mobilisation. Il intègre dans ses interventions des axes multiples : la loi Travail et la question des personnes à la rue notamment. Si bien que le motif principal de la mobilisation est parfois difficile à distinguer. De plus, et très rapidement, il mène des actions très minoritaires qui ne trouvent ni soutien ni extension. Malheureusement, ces actions vont isoler la tentative de mouvement sur l’Université et ne trouveront que peu d’écho auprès des lycéens.

CT : Quels débats ont traversé le mouvement ?
O. LP. :
À Brest, il n’y a aucune dynamique d’occupation de places. Nuit Debout n’a pas été une réalité : une quinzaine de personnes, puis très rapidement rien.
Des débats ont lieu dans l’intersyndicale. Si formellement l’unité est affichée, il y a de grandes divergences entre les organisations. Globalement, CGT, FSU et Solidaires partagent la même analyse, et FO a des pratiques qui font dissensus. Ainsi, FO n’a pas une grande capacité de mobilisation parmi les salarié-e-s. Sa direction est en difficulté, elle n’apprécie pas que l’Intersyndicale polarise la mobilisation et que cette situation globalement réponde aux attentes de beaucoup. La direction de FO va s’appuyer sur les relations qu’elle a de longue date dans le milieu libertaire et/ou autonome pour impulser un « collectif contre la Loi travail ». Ce collectif regroupe une cinquantaine de personnes et a pour préoccupation principale de peser sur l’Intersyndicale. Il n’a pas de capacité propre de mobilisation, mais prétend à la « direction » du mouvement. De fait, s’il y a divergence avec FO et ce groupe, ce n’est pas tant sur la volonté d’élargir la mobilisation mais bien sur les questions de démocratie et de pratiques.
Un débat se fait jour dans un petit milieu sur les modes d’action. Le débat n’est pas le même qu’en 2003 entre les organisations syndicales et des collectifs qui représentaient des formes d’auto-organisation dynamisant la mobilisation. En 2003, il y avait des rapports dynamiques entre des secteurs syndicaux et des collectifs de mobilisation qui avaient permis d’étendre le mouvement, de peser sur les choix des directions syndicales. Ce ne fut pas le cas en 2016. Sans doute parce qu’il y a l’expérience de 2008, 2009, 2010, et aussi un désaccord profond concernant 2013 et le moment des « bonnets rouges ». Probablement aussi parce qu’il n’y a pas de ruptures et de divergences avec l’orientation exprimée par l’Intersyndicale nationale et plus particulièrement avec l’orientation de la CGT au plan confédéral.
La direction de FO et le collectif contre la Loi travail ont organisé des barrages filtrants lors de chaque appel national. L’idée était d’arriver à une logique de confrontation qui permettrait une forme d’entraînement. Ces actions étaient un peu « hors-sol » et ne correspondaient ni aux envies, ni aux attentes des syndicats de la CGT, à l’exception de quelques militant-e-s de directions syndicales coupées de leur milieu et dans des secteurs peu mobilisés. Les discussions n’ont pas eu lieu, et les membres du collectif contre la Loi travail ont défilé avec le slogan « CGT collabo » : difficile pour nombre de syndiqués CGT, Solidaires ou FSU de participer à des rencontres avec un collectif portant de tels slogans !
L’Intersyndicale en 2016 a appelé de manière très nette à la grève, à la reconduction et aux manifestations. Il y a eu un débat sur le fait que la manifestation ne répondrait pas à la demande du plus grand nombre et qu’il faudrait passer à des actions différentes. Or, et c’est le fait le plus constant, s’il y a eu un noyau de manifestants présent à toutes les manifestations, a existé aussi un phénomène très frappant de renouvellement à chacune des manifestations. Il y a des journées comme le 9 mars, le 31 mars, le 26 mai où la manifestation était conséquente en nombre. Lors des autres dates, il y a eu moins de manifestants, mais avec une sorte de rotation : des salariés ont fait leur première action et première manifestation à chacune des dates des appels nationaux. Le mouvement a tenu dans la durée sous cette forme. L’Intersyndicale a donc fait le choix de mettre en avant les appels à manifester qui permettaient au plus grand nombre d’entrer dans le mouvement. Et très concrètement on a discuté des horaires d’appel, englobant le débrayage d’une heure, la manifestation  lors de la pause etc., en fonction de ce choix sur l’enjeu que représente la manifestation comme démonstration politique.
La grève a concerné surtout le privé, particulièrement le secteur industriel de la métallurgie, et rarement au-delà de 1 à 2 heures. Il y a aussi des salariés de petites boîtes de services qui profitaient de la pause méridienne pour venir à la manifestation (les appels les plus fréquents se situant entre 11 heures et 12 heures). En revanche,  à l’Arsenal l’appel fut systématiquement de 24 heures. Or, une partie des salariés (DCNS) relève du droit privé. Rétrospectivement, on peut se demander si cette tactique permettait l’entrée du plus grand nombre dans la bataille.
Il y a eu des demandes sur les modalités permettant de faire grève de la part de salariés dans des petites entreprises sans aucune expérience de lutte (par exemple les salariés d’une entreprise de construction de véranda a appelé l’UL, et tout le monde est venu à une manif en débrayant, puis par la suite plus de contact), et où il n’y a aucune organisation syndicale. Ce type d’événement, peu fréquent, a déterminé les choix de l’Intersyndicale qui a cherché le cadre permettant de passer du soutien (les 70 % de l’opinion publique) à la mobilisation. Le débat sur le blocage de l’économie existe depuis des années. Mais sur Brest ce débat est porté principalement dans la CGT par les secteurs les moins mobilisés. Les taux de grévistes sont proches du zéro dans le public, surtout après les cafouillages suite au 26 janvier et le raté qui a consisté à ne pas allier revendications spécifiques des secteurs avec la mobilisation contre la Loi travail.
Dans les débats, les militants des entreprises, notamment dans l’industrie, signalaient que la mobilisation était suivie parce qu’il y avait à la fois la question de la Loi travail et d’autres questions comme les salaires, les conditions de travail. Ces camarades voulaient implanter une grève reconductible dans les entreprises pour ensuite converger dans les manifestations. Des rendez-vous particuliers, avant le rassemblement de la manifestation, ont eu lieu dans des entreprises ou sur une zone d’activité avant les départs de manifestation. Par exemple, la métallurgie CGT s’est donné rendez-vous sur un parking du port. De ce « côté », il y avait la volonté de maîtriser « sa » grève. Clairement la force dynamique se situe dans le secteur privé et dans le syndicalisme « classique », et elle a permis le maintien du mouvement dans la durée. Il faut ajouter que cette position dans la CGT est comprise comme « radicale » et en réponse aux secteurs locaux de la CGT qui maintiennent tout au long de la mobilisation leur appréciation négative quant au mouvement. Ainsi des directions de syndicats CGT insistent régulièrement sur la faiblesse numérique des manifestations, sur le peu d’investissement du public. Pour l’UL, le choix fut de mettre en valeur ce qui se passe en insistant sur le caractère inédit du mouvement et sa portée politique.

CT : Quels secteurs professionnels se sont mobilisés ?
O. LP. :
Brest est un port militaire et c’est encore une fonction importante dans la vie locale. L’activité du port de commerce est liée à l’agriculture (soja pour l’élevage). La principale activité industrielle du port civil est la réparation navale. Il a fallu du temps pour arriver à faire converger des syndicats d’entreprises et des secteurs. Pendant la période la plus intense du conflit il n’y a pas eu d’activité dans le secteur de la réparation navale.
Les syndicats de la métallurgie brestoise CGT se réunissent avec l’UL et préparent la journée du 26 mai avec la volonté de dire « Le port est à nous ». La CGT va prendre l’initiative pour bloquer toute l’activité du port pour cette journée, en s’appuyant sur le syndicat de la Chambre de Commerce et d’Industrie qui regroupe des grutiers, des salariés qui travaillent dans la logistique portuaire, des dockers. Pour la journée du 26 mai, le port civil fut à l’arrêt à la fois par la grève dans les entreprises et par le blocage de ses accès. Ensuite a eu lieu une manifestation dynamique. C’était une démonstration de force, y compris par rapport au débat avec quelques-uns focalisés par la seule question du dépôt pétrolier. Mais concrètement le blocage a eu un effet limité, puisqu’il n’y avait pas d’activité sur le port civil dans cette période (pas de bateau en réparation et pas de travail en vue pour une période assez longue). Difficile d’envisager de se mobiliser en reconductible ou en blocage alors que l’on est au chômage technique ! Il n’y a pas eu de suite au 26 mai sur Brest en terme de blocage.
On peut dire que le 26 mai a répondu aux demandes de radicalisation locale, et dans le même temps les secteurs qui se sont vraiment engagés ont mesuré les limites et n’ont pas souhaité reconduire. Or, pour la convergence des luttes il faut quand même qu’il y ait lutte. Ce qui n’était pas le cas à l’Hôpital, ou de manière faible à l’Arsenal, chez les territoriaux, dans l’éducation, et inexistante parmi la jeunesse scolarisée et les étudiants (alors en examens).
La perspective au plan local de la CGT a été de militer pour le 14 juin en mettant en avant qu’il s’agissait bien de monter d’un cran, et la manifestation nationale était depuis longtemps une demande. Même si Brest est loin de Paris ! Il y a eu un débat à la fois dans l’Intersyndicale et dans la CGT. Toujours sur la même thématique : la mobilisation n’est pas ancrée, cela va coûter cher, c’est difficile… L’UL a défendu la montée nationale à partir de l'idée qu’il fallait tout faire pour centraliser et ne pas se disperser.

CT : Quels ont été les débats sur la conduite du mouvement ? 
O. LP. :
Brest est à 250 km de Rennes et 300 de Nantes. Ce qui se passe dans ces villes a peu d’influence sur la vie locale. Mais ce qui se produisait dans les manifestations à Rennes et Nantes faisait parler. La répression est un sujet. Il est certain que certains jeunes et des salarié-e-s ont espéré pouvoir en découdre à Brest.
Mais à Brest les manifestations sont « pépères » : pas de police visible, pas de services d’ordre d’organisations. Il n’y a pas eu d’affrontements. Brest n’est pas la préfecture, elle a peu de lieux symboliques du pouvoir, sinon le blocage du tram (une seule ligne). Le blocage de la gare, autre lieu symbolique, a le mérite de permettre à de nouvelles générations de faire l’expérience de frictions (minimes) avec la gendarmerie. Enfin, le blocage du dépôt pétrolier, question récurrente depuis 2010, a fait l’objet de tentatives menées avec FO sous la forme de barrages filtrants. Lors du mouvement de cette année les autorités préfectorales, avant même qu’un quelconque blocage du dépôt ne soit effectif, a organisé la pénurie en limitant la distribution dans les stations, ce qui a provoqué une rareté provisoire et a fait beaucoup parler.
La stratégie de l’UL CGT de Brest a été d’essayer de donner une réalité concrète à la grève dans les entreprises et d’avoir les plus grosses manifestations possibles. Un des moteurs de cette stratégie est de taper sur les deux têtes : le gouvernement et le patronat. Le blocage du dépôt, les actions (bloquer un rond-point) sont comprises comme une sorte de détournement, d’aveu d’impossibilité de mobiliser là où cela fait mal. Sans doute parce que cela ne s’est pas passé depuis longtemps, ce qui trouvait davantage de soutien était la volonté de faire grève au moins un peu et de manifester. Et que ce seul fait était une manière de se redresser, de sortir d’une période complètement atone et de manifester la nécessité de l’éprouver.
Mais ce débat n’a finalement pas vraiment eu lieu. Parmi ce non-dit, pour des dirigeants de syndicats du public ou du privé où la mobilisation est faible voire nulle, il y a beaucoup de frustration. Du coup la recherche d’actions plus spectaculaires semble être la solution. Il existe même la volonté de peser sur les choix des syndicats des entreprises, qui pour le coup arrivent à mobiliser au moins un peu. Et, quand on y regarde de plus près, ont « profité » de la mobilisation contre la Loi travail pour reprendre un peu d’assurance, remettre un peu le rapport de force contre les patrons, se remettre un peu dans le décor… À l’inverse, d’autres syndicats ont pensé que la mobilisation étant faible on allait perdre : du coup ils ont appelé, mais en même temps alimenté des débats autour du thème « encore un appel, on est de moins en moins nombreux… ». Dans ce cadre, l’Union Locale a fait le choix de s’appuyer sur les syndicats qui tentaient la grève. Elle a mené campagne pour la participation aux manifestations et essayé de faire comprendre qu’il ne s’agissait pas d’opposer les actions mais plutôt de réussir celles qui regroupent le plus.
À mon sens, ce qui s’est passé entre privé et public dans la CGT est à regarder de près (comme il y avait eu aussi dans l’autre sens des tensions en 2003). La mobilisation contre la Loi travail fut principalement une mobilisation du secteur privé face au danger que représente pour ces salariés la Loi travail. Pour les syndiqués du public investis dans la mobilisation, il s’agissait de solder les comptes avec le gouvernement PS.
Nous avons vite compris qu’il ne se passerait pas grand-chose chez les jeunes et qu’à Brest le moteur de la mobilisation ne se situait pas là. De plus, le peu d’étudiants et de lycéens mobilisés dans le cadre du « Collectif contre la Loi travail » se sont rapidement isolés de leur milieu et enfermés dans une logique de confrontation avec une partie de l’Intersyndicale locale suspectée d’avoir la volonté de trahir, de vouloir « négocier ». Certains militants de ce collectif ont « plaqué» a priori une analyse classique du rôle des organisations syndicales. Or, ce thème de la « trahison », s’il peut être débattu dans d’autres circonstances, est difficile à entendre en 2016 alors que les appels sont de reconduire la grève, de la généraliser, de retirer le projet, de retirer la loi. Ce collectif est donc resté largement extérieur au mouvement.
La FSU a peu de capacité de mobilisation, il y a très peu de grévistes dans l’Éducation nationale et la participation des enseignants est assez réduite lors des manifestations. Dans l’Intersyndicale la FSU a suivi les choix de la CGT. Solidaires est une organisation qui est intégrée de longue date dans l’Intersyndicale locale. Celle-ci a des pratiques communes depuis longtemps, basées sur une approche pragmatique des situations et la volonté d’étendre les mouvements, de les élargir, d’avoir des expressions et des appels qui peuvent s’affranchir des cadres nationaux. Localement la direction de FO est en opposition à Mailly.  Elle a alimenté le thème de la trahison et en permanence cultivé les ambiguïtés, cherchant le désaccord. Ceci rend les relations avec l’Intersyndicale compliquées, FO privilégiant le Collectif contre la Loi travail à la mobilisation réelle.
Un des aspects un peu nouveaux de la mobilisation est que l’Union Locale CGT s’est trouvée au centre des débats dans une fonction plus directement politique que dans d’autres mouvements. Le discours de la CGT est venu combler un vide politique, dans la période nous avons occupé un espace plus politique que syndical. L’absence d’intervention de partis politiques dans ce mouvement a amené l’Intersyndicale à tenir tous les rôles. De ce point de vue, il n’y a pas eu d’espace politique plus à gauche de l’Intersyndicale, et c’est peut-être comme cela que l’on peut expliquer les limites du mouvement. Il n’y a pas eu non plus de formes d’auto-organisation sous la forme de collectifs, d’AG de secteurs ou d'entreprises qui auraient alimenté la mobilisation. L’entrée de nouveaux participants à chaque date est un fait positif, et demeurait l’idée qu’ils et elles reviendraient… Cette succession d’entrées et de sorties n’a jamais permis de poser la question de l’extension en grand et ce quelle que soit la forme de l’extension. Il n’y a pas eu de « nuit debout » à Brest. Et donc il n’y a pas eu de débat qui serait venu d’« en dehors des syndicats », y compris de manière « frictionnelle », ni de nouvelles forces, sauf les quelques personnes se réclamant de l’autonomie.
Bien que portés par l’Intersyndicale les thèmes de la grève générale, de la grève reconductible n’ont pas trouvé de traduction réelle. À Brest nous avons eu une bataille en 2011 pour empêcher la fermeture de la réparation navale civile avec une mobilisation des salariés concernés et des citoyens très importante, et  au bout une victoire. Mais en 2016, il y a qualitativement autre chose. Ce mouvement a remis d’actualité l’idée de grève dans le secteur privé, c’était en effet la plus grosse mobilisation de salariés du privé depuis un bon moment.

Olivier Le Pichon est secrétaire de l’Union Locale CGT de Brest. Publié dans le numéro 33 de la revue Contretemps.

 

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