Brexit : deux observations

Dans Regards le 17 juin, Philippe Marlière concluait ainsi son analyse des campagnes du Brexit : "Promouvoir une sortie de l’UE dans les circonstances actuelles, ce serait objectivement renforcer le camp antisocial, populiste et raciste, en Grande-Bretagne et en Europe." Toutes les observations qui peuvent être faites depuis confirment que ce sont bien les ultra-libéraux du parti Conservateur et l'UKIP qui sortent vainqueurs de ce référendum du 23 juin. 

Une victoire clairement réactionnaire

Une première observation a trait aux tendances électorales puisqu'un mois et demi avant le référendum les électeurs britanniques, en votant pour leurs assemblées territoriales, ont exprimé leurs opinions politiques hors de l'hystérie des pro-Brexit : ni les Tories, ni l'UKIP n'étaient en progression. À la différence de l'élection législative de 2015 où le Labor était conduit par Ed Miliband, en mai 2016, alors que l'équipe de Jeremy Corbyn dirigeait les thèmes de campagne, l'élection territoriale ne s'est pas traduite par un effondrement du vote travailliste : à Londres, le parti travailliste a retrouvé l'étiage des 45% de 2012 au premier tour ; Bristol également est redevenu travailliste ; la moitié des conseils locaux anglais (124, la Grande Bretagne est un État très fortement centralisé) reste sous administration travailliste. L'assemblée galloise voit une érosion plus qu'un recul du vote travailliste,  de 35% à 31%. Même en Écosse, c'est d'érosion qu'il faut parler, 23% en 2012, 19% en mai 2016 : on est très loin du basculement de l'élection de mai 2015 où le Labor n'a conservé en Écosse qu'un siège à la Chambre des communes contre 56 au SNP. En fait le SNP, d'inspiration très social-démocrate au sens historique du terme, s'installe dans la fonction de représentation principale de la gauche en Ecosse après la faillite du New Labor à incarner une politique de gauche. 

La campagne et la victoire du Brexit sont en contraste total. Indéniablement, ce sont bien les thèmes de la gauche anglaise qui ont été affaiblis dans ce calamiteux référendum. Du reste le Labor s'est divisé puisque Ed Miliband et Gordon Brown ont fait publiquement campagne aux côtés de Cameron et non de Jeremy Corbyn. L'armistice établi en septembre dernier entre les 230 députéEs travaillistes et la direction élue par les comités de circonscriptions travaillistes et par les TUC est donc très provisoire. 

Ce serait s'aveugler que de faire une analogie entre ce référendum victorieux pour le Brexit et la campagne de juin 2005 contre le Traité constitutionnel européen du comité de Giscard : en mai 2005, les thèmes de campagne étaient dictés par la gauche contre Chirac et Hollande et les comités unitaires anti-libéraux constitués dans la dynamique de campagne sortaient du non victorieux avec la capacité de constituer un cadre et une activité pérennes. En juin 2016, c'est la gauche du Labor qui sort affaiblie et Gordon Brown, Ed Miliband et Tony Blair qui renforcent leur contre-offensive dix mois après l'élection de Corbyn.

Un adversaire à affronter

La deuxième observation concerne les cercles dirigeants anglais et la portée qu'ils vont donner au vote. Quatre grands États s'affrontent depuis 1979 dans la mise en cohérence de l'espace productif européen et de son encadrement inter-gouvernemental : l'Allemagne, la France, l'Italie, la Grande Bretagne - quatre membres du G7 officialisé en 74 par Giscard. Dans ce cénacle, les cercles dirigeants anglais sont les premiers à exiger frontalement une redistribution des cartes. Cela vaut la peine de se demander pourquoi et surtout où les conduit ce choix.    

Trois ou quatre faits d'ordre socio-économique peuvent éclairer ce retrait isolationniste de l'élite anglaise et sa tentative de réimposer des accords ultra-libéraux au travers de ce pas de deux à côté du cadre intergouvernemental bruxellois.

a) Sur le tissu économique : Thatcher n'a pas seulement réussi à briser les "canards boiteux" et les mineurs. Elle a fait des industries britanniques performantes des îlots dans une économie en perdition. L'industrie de l'armement et les motoristes restent insérés dans la production mondiale, comme dans le réseau Airbus dont les moteurs restent fabriqués par Rolls Royce. Par contre la production automobile britannique, première exportatrice mondiale il y a un demi-siècle ne représente plus, avec 1,5 millions d'unités par an, que 50% de la production en France, 25% de la production en Allemagne et 12,5% de la production au Japon. Avec Nissan et Toyota les multinationales japonaises sont d'ailleurs les premières détentrices des usines des ensembliers automobiles anglais, tous passés sous contrôle étranger, avec quelques positions des groupes européens comme VW. La Grande Bretagne produit aujourd'hui 2% de la production automobile mondiale et ne se classe plus qu'au rang de douzième pays producteur. Les dirigeants de la Grande Bretagne d'aujourd'hui se vivent comme les gestionnaires d'une grande puissance déchue.  

b) Sur la place financière : la part du PIB britannique liée aux activités financières décroit régulièrement, de 12% il y a 20 ans à 8% aujourd'hui. La City cède toujours un peu plus le pas à la place financière Chicago-New-York et voit avec grande inquiétude la chaîne financière asiatique monter en puissanc. D'ailleurs Francfort étudie depuis plusieurs mois le rachat de plusieurs activités londonniennes. Là aussi, le déclin d'une activité nationale mais mondialement prédatrice affecte directement le moral des élites anglaises.

c) La bulle immobilière (bureaux et habitat) londonienne reste soutenue. Elle est alimentée par les placements des fonds rentiers, la concurrence que le "Grand Paris" tente de faire à ce "Londres métropole mondiale" et l'importance du hub transcontinental de Heathrow : ces trois facteurs sont fragiles, particulièrement pour le hub de Heathrow fortement concurrencé par Roissy et par Francfort. Le coût du logement et la pénibilité des transports sont un poids reporté sur des millions de salariéEs dans un rayon d'une centaine de kilomètres autour de la City : l'inversion des courbes des valeurs immobilières est donc une nouvelle attendue positivement par beaucoup, mais immédiatement elle va provoquer des mouvements chaotiques que l'économie et l'État britannique seront bien en peine de gérer.

Cette deuxième observation relative aux choix des dirigeants anglais appelle à suivre avec beaucoup d'attention les négociations tous azimuts qu'engagent la France et l'Allemagne notamment avec le gouvernement britannique. Le président de la Région Nord-Pas-de-Calais-Picardie se félicite par exemple du vote du Brexit pour mieux exiger le transfert immédiat des campements des réfugiéEs de Calais au sud de l'Angleterre. Indice parmi d'autres que le syndrome de déchéance de puissance qui affecte les classes dirigeantes n'est pas une exclusivité britannique mais qu'il atteint aussi les classes dirigeantes continentales, au premier rang desquelles la classe dirigeante française, l'autre membre du club des puissances nucléaires.

La première dévaluation de la livre ne va guère toucher les chaînes d'Airbus, elle va en revanche fortement renchérir les importations des usines d'assemblage de voitures de luxe (60% des composants sont importés) et renchérir les coûts des séjours des britanniques à l'étranger, y compris pour les retraités expatriés, et faire chuter la valeur des transferts de fonds des non britanniques vers leurs pays d'origine, par exemple pour les salariéEs polonaisEs (plus d'un demi-million de ressortissantEs). Thème de prédilection de toutes les droites extrêmes et extrêmes droites européennes, le thème de la lutte contre le "tourisme social" vient de faire un bond en avant spectaculaire ce 23 juin.

En conclusion

Ce qui va nous être utile dans les prochaines semaines sera de voir quelles initiatives à gauche vont être prises. Sur ce plan comptent avant tout les dialogues que peut nouer le Front de gauche avec les équipes de Jeremy Corbyn, le SPN, le Sinn-Fein. Dans toute l'Europe, les politiques gouvernementales souverainistes et ultra-libérales progressent et les négociations intergouvernementales, qu'elles soient menées dans ou en dehors des institutions européennes, vont dans un sens unilatéralement régressif et anti-social. Miliband-Brown et Valls-Hollande accélèrent l'alignement de leurs partis sur la dynamique malthusienne des classes dirigeantes européennes : une des questions immédiates est donc l'inversion de la courbe des renoncements des électorats et des militantEs socialistes, à l'exemple de Podemos-IU et de Syrisa.

 

Blog
Auteur: 
Eugène Bégoc