Brexit : Ken Loach votera "No", mais veut "une autre Europe"

Le cinéaste britannique, auréolé de sa deuxième Palme d'or au festival de Cannes fin mai, pour Moi, Daniel Blake a confié son intention de voter pour un maintien du Royaume-uni dans l'UE au référendum du 23 juin, appelant cependant à "une Europe différente" du "projet néolibéral" actuel et apporte son soutien aux salariés français qui "peuvent remporter une grande victoire pour la classe ouvrière à travers l'Europe".

Quelle importance représente pour vous cette nouvelle Palme d'or ? 

Ken Loach : Nous étions ravis bien sûr mais l'important pour nous c'est la signification politique de la validation par le festival et le jury de ce film. C'est un film sur la cruauté des programmes d'austérité, sur l'échec des politiques néolibérales.

Dans deux semaines, le Royaume-Uni vote au référendum sur l'UE. Quelle est votre position à ce sujet  ?

Ken Loach : Je pense que pour la gauche, c'est une question très difficile parce que l'Union européenne actuelle est un projet néolibéral. Elle exige des privatisations et ce qu'elle a fait à la Grèce est épouvantable. Mais si nous sortons, alors nous serons confrontés à un gouvernement très à droite dirigé par deux politiciens d'extrême-droite, (Michael) Gove et (Boris) Johnson, et nous serons encore plus profondément dans une politique néolibérale. Donc, ma position comme celle de nombreuses personnes de gauche, est que nous allons voter pour rester mais en ayant une attitude très critique vis-à-vis de l'UE parce que nous voulons une autre Europe, une Europe différente. Ce n'est pas un vote de soutien aux politiques actuelles de l'Union.

Comment voyez-vous l'Europe dans cinq ans ?

Ken Loach : Je ne sais pas. Si (le parti anti-austérité espagnol, ndlr) Podemos réussit, ça fera une voix pour attaquer le leadership de Cameron, Merkel, Hollande. Je pense que les travailleurs français qui sont en conflit, s'ils sont forts, peuvent remporter une grande victoire pour la classe ouvrière à travers l'Europe.

Soutenez-vous le mouvement de grève en France ?

Ken Loach : Oui, tout à fait, parce que de ce que je comprends, les travailleurs français s'opposent à des changements législatifs qui vont rendre plus facile d'embaucher et de virer les gens, en d'autres termes, de permettre aux employeurs de transformer le travail en robinet d'eau qu'ils peuvent ouvrir ou fermer.

C'est ce système que vous dénoncez au Royaume-Uni ?

Ken Loach : Tout à fait. Aujourd'hui, nous n'avons plus de sécurité pour les emplois de la classe ouvrière et manuels. Même dans les services, dans la santé, dans l'enseignement, il y a beaucoup moins de sécurité de l'emploi, c'est pourquoi il est très important que les travailleurs français gagnent.

Au Royaume-Uni, le marché de l'emploi est libre ce qui est bon pour les patrons qui peuvent avoir les employés les moins chers. Il y a des zones entières, notamment dans l'est de l'Angleterre, la partie agricole du pays, où les petites villes sont pleines de jeunes hommes au chômage et les champs remplis d'Européens de l'est payés en dessous du minimum légal et complètement exploités. C'est du pain bénit pour l'extrême droite.

Travaillez-vous à un nouveau film ? Ou "Moi, Daniel Blake" sera-t-il le dernier ?

Ken Loach : Pas en ce moment. Je ne sais pas encore, nous allons voir. Nous devons reprendre notre souffle. Il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de rencontres, de gens à soutenir ce qui va m'occuper jusqu'à l'automne.

Voyez-vous un ou des successeurs à votre cinéma social militant ?

Ken Loach : Il y a beaucoup de gens qui feraient des films politiques brillants. Le problème c'est qu'ils ne reçoivent pas les subventions. C'est assez difficile aujourd'hui de faire des films européens à moins d'être un peu connu. J'ai eu de la chance (..) d'avoir créé une petite niche.

Je pense que le cinéma européen a toujours lutté pour sa survie contre les grands groupes. Actuellement, la France est l'endroit où la défense du cinéma est la plus importante. Sans la France, je pense que le cinéma mondial, pas seulement européen, aurait du mal. Je n'aurais pas eu de carrière sans les Français.

Publié sur l'Humanité.fr

 

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