Camarade Alexis et Mister Tsipras

Angela Merkel n'est certainement pas la seule parmi les dirigeants occidentaux à considérer Alexis Tsipras comme un sale communiste. François Hollande soi-même, qui s'est précipité pour être le premier à saluer le succès de Syriza, ainsi que les hiérarques socialistes français louant d'un même chœur cette victoire de gauche, il y a quelques semaines encore ne le jugeaient pas digne d'être reçu par eux lorsqu'il passait par Paris.

Mais, voilà, quoi qu'on pense, quand on est démocrate on dit respecter le verdict populaire. Donc Alexis Tsipras n'est plus un énergumène, mais Monsieur le Premier ministre de Grèce. Certains poussant même la courtoisie jusqu'à lui présenter leurs vœux de … réussite !

Mais que se médite-t-il vraiment au fond des palais, conseils d’administration des banques et sièges des multinationales ?

On se montre circonspect, on se garde de tenir des propos par trop menaçants, lesquels pourraient braquer ces Grecs que de fort longue date on sait ombrageux. Et, surtout, il convient de ne pas stresser davantage des marchés financiers qui craignent que tout cela finisse mal (pour eux).

Donc, les puissants observent, prennent du temps et hésitent entre deux approches. L'une est de clamer que la politique de Syriza va fatalement conduire à une catastrophe (pour ce malheureux peuple grec). Vu qu'un tel changement d’orientation est absolument contraire à toute raison. L'autre de prédire doctement qu'Alexis Tsipras, qui paraît normalement constitué, n'appliquera pas la politique pour laquelle il a été élu. Un renoncement au changement, qu'on a si souvent vu de la part de dirigeants politiques de gauche une fois élus, qui signifierait un simple retour à la raison.

Deux approches pour une seule question en forme d'impératif catégorique : une dette, ça se paye !

Reste que le 25 janvier il s'est produit une rupture : une majorité des Grecs a décidé qu'ils ne voulaient plus continuer... à payer ! Payer quoi ? On ne sait plus trop. Mais comment, oui : par des politiques d'austérité les condamnant à une misère croissante,  par des régressions sociales et démocratiques effrayantes,  par des humiliations nationales insupportables...

Ce refus a mûri dans les profondeurs de la société, à travers des mobilisations sociales massives et multiples, qui au plan électoral ont provoqué effondrement du PASOK (la social-démocratie locale), minorisé la droite conservatrice, empêché une formule de grande coalition entre gauche et droite, si appréciée ailleurs, et porté une gauche radicale au gouvernement.

Un gouvernement qui va devoir relever des défis formidables et inédits.

Ce petit pays, aux ressources économiques réduites, ravagé par les politiques destructrices  imposées par la sainte alliance des cercles dirigeants du capitalisme, va devoir emprunter un chemin que nulle autre société européenne n'a encore ouvert.

Le peuple grec est en effet le seul à ce jour à avoir, portant Syriza au gouvernement, décidé de rompre avec les politiques d'austérité.
Certes, nul aujourd’hui n'ignore que ces mêmes politiques mènent à une impasse. Tout le monde reconnaît que l'expérience grecque est exemplaire jusqu'à l'excès : plus on fait payer la dette par l'austérité imposée, plus la dette augmente du fait d'une récession sans fin, qui conduit à la destruction de la société... A moins que le peuple se révolte.

Nous y sommes !

Les forces de gauche en Europe ne sauraient être dupes des minauderies diplomatiques des puissants. Ceux-là sont aux aguets, ils observent, avant de décider quand, où et comment frapper à mort l’expérience engagée par Syriza.

Même si la question les taraude de savoir s'ils ne sont pas allés trop loin dans la politique infligée à la Grèce, et même si certains, face aux risques de déflation et de montée des nationalismes, s’interrogent quant à la nécessité d'explorer d'autres voies, ils ne peuvent – encore moins sur le terrain idéologique et politique que sur celui des finances – faire crédit au peuple grec et à Syriza. C'est-à-dire reconnaître que la raison est de leur côté.

Ce pourquoi la grande épreuve pour le peuple grec est moins dans l'invention de mesures économiques que dans sa capacité à se mobiliser pour s'imposer.

Une épreuve dans laquelle peut ou non se forger une gauche nouvelle, populaire, radicale. En Grèce d'abord, et aussi dans toute l'Europe. Car le combat engagé est d'emblée européen.
On se plaît à rêver d’autres victoires de gauche radicale – demain en Espagne avec Podemos, ailleurs aussi...-, qui viendraient conforter le rapport de forces. Certes ! Mais l'image de l’effet domino n'est pas pertinente, dans la mesure où à présent ces possibles victoires de gauche en Europe, dans quelques mois ou années, supposent que dans les semaines qui viennent l'expérience de Syriza en Grèce ne soit pas étouffée.

La bataille immédiate se joue là-bas, qui nécessite une solidarité déterminée et efficace partout ailleurs.

Le nœud gordien, qu'il faut défaire, est grec.

Francis Sitel

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