Camouflet pour Erdogan

Le 31 mars 2019 se déroulaient les élections locales en Turquie. Il s’agissait de renouveler les maires, conseils municipaux, conseils départementaux, délégués de quartiers et de village (muhtar) du pays moins d’un an après les élections législative et présidentielle de juin 2018. Ce scrutin a été un camouflet pour le président Erdogan et la coalition qui le soutient composée de son parti l’AKP (Parti de la Justice Développement capitaliste-nationaliste-réactionnaire) et son allié ultranationaliste du MHP (Parti de l’Action Nationale).

Après un moment de flottement, la réaction ne s’est pas fait attendre de la part du gouvernement et de la presse à ses ordres : l’AKP multiplie les annonces sur des soit disant irrégularités pouvant avoir un « impact sur les résultats » et  fait des objections devant le Haut Conseil Electoral. S’agit-il de réactions de désarroi ou des prémices d’une grande manœuvre qui serait néanmoins très risquée ? N’oublions pas que ce régime n’avait pas hésité à laisser le pays se couvrir de sang en 2015 afin d’obtenir une majorité absolue au Parlement, après l’avoir perdue pour quelques mois.

L’élection s’est déroulée dans un contexte de fuite en avant du régime autoritaire ces dernières années avec les arrestations de plusieurs députés et militants kurdes et de gauche. Dans ce cadre répressif, la quasi totalité des maires du BDP (Parti de la Paix et de la Démocratie, parti du mouvement national kurde en Turquie et composante du HDP, Parti Démocratique des Peuples, parti regroupant mouvement national kurde et secteurs de gauche et démocratique non kurdes) ont été destitués et leurs communes ont été placées sous tutelle. De nombreuses localités kurdes ont été partiellement ou totalement détruites ces dernières années. Cette pratique directement coloniale est allée de pair avec l’incarcération de la plupart des maires destitués.

La dernière manifestation en date de cette dérive autoritaire a été l’arrestation de plus d’une centaine de membres du HDP à Istanbul la veille du vote. En outre, plusieurs scrutins récents avaient été marqués par des irrégularités significatives le jour du scrutin (référendum constitutionnel d’avril 2017, municipales de 2014) dans le contexte global de répression.

Cette dérive autoritaire est d’autant plus virulente que la Turquie s’enfonce dans la crise économique, présente depuis plusieurs années, mais qui s’accentue et qui se traduit même par une contraction de l’économie depuis le début de 2019. Face à cela, Erdogan, a eu recours aux expédients les plus grossiers, allant jusqu’à proposer de transformer Sainte-Sophie en mosquée pour tenter de jouer sur la fibre la plus confessionnelle de sa base à Istanbul…

Or, les élections locales constituent un enjeu majeur en Turquie, particulièrement pour l’AKP qui s’est beaucoup construite par son implantation municipale. Avant même la constitution de l’AKP, Recep Tayyip Erdogan était devenu une figure politique nationale en gagnant les municipales d’Istanbul en 1994. En outre, les élections locales sont généralement plus favorables à l’AKP comme parti au pouvoir capable de mobiliser des leviers clientélistes.

Si plusieurs collectivités sont renouvelées, l’attention politique se concentre généralement en Turquie sur les chefs lieux de préfecture (pour les 30 métropoles du pays, le cadre municipal et départemental sont confondus). Enfin, le mode de scrutin a un impact : il s’agit d’une élection à un tour (similaire à ce qui existe au Royaume-Uni) rendant plus difficile la situation des listes qui n’apparaissent pas susceptibles de gagner. C’est principalement pour cette raison que le HDP a décidé de ne pas présenter de candidat dans la plupart des mairies hors Kurdistan. Cela a également poussé l’AKP et le MHP à présenter des listes communes dans les plus grandes métropoles. Le principal parti d’opposition parlementaire, le CHP (Parti de la République et du Peuple, centre-gauche nationaliste) a procédé de la même manière avec le Iyi Parti (le Bon Parti, nationaliste, scission du MHP).

Malgré tous les éléments mobilisés en sa faveur, la coalition AKP-MHP a perdu Ankara, la capitale, et Istanbul, la ville la plus importante du pays. En outre, parmi les 10 plus grandes métropoles du pays, l’AKP-MHP a également perdu Adana, Antalya et Mersin. Au final, l’AKP ne conserve 4 des 10 plus grandes villes (Antep, Konya, Kayseri, Bursa) dont seulement 1 des 5 plus grandes villes du pays (Bursa, et de justesse). L’AKP ne dirige plus aucune préfecture sur le pourtour méditerranéen et égéen.

De manière plus détaillée, les résultats pour les 10 plus grandes villes du pays peuvent être abordées en les comparant aux dernières élections locales de 2014 et, à titre indicatif, les élections législatives de 2018 (dont le mode de scrutin est proportionnel avec un barrage national de 10 % est plus favorable au HDP). Afin de mener cette comparaison, pour 2014 les scores de l’AKP et du MHP (alors dans l’opposition) sont cumulés. En effet, les commentaires oublient souvent que, depuis 2018, l’AKP maintient sa majorité électorale grâce à son allié ultranationaliste.

Ainsi, la coalition AKP-MHP recule dans toutes les plus grandes villes du pays et l’affirmation d’Erdogan selon laquelle l’AKP conforte sa position est un subterfuge consistant à compter au profit de l’AKP les listes communes avec le MHP. Si la défaite de l’AKP à Istanbul est particulièrement importante politiquement et a été obtenue de justesse, c’est dans cette métropole que le déclin de la coalition gouvernementale est le moins fort parmi les 10 plus grandes métropoles de Turquie avec -3,4 points. Les baisses sont particulièrement spectaculaires à Adana (-23 points) perdu et son bastion de Kayseri qu’il parvient néanmoins à regagner.

Les victoires du CHP dans ces villes tiennent au recul du vote pour la coalition AKP-MHP, mais également au vote en bloc de l’électorat HDP (principalement kurde mais également de secteurs de gauche et démocrate conséquents) contre les maires sortants. En particulier, la victoire de justesse à Istanbul où le HDP avait obtenu 12,5 % aux législatives de 2018 et 4,8 % aux municipales de 2014 (révélant le noyau de son électorat). Le même phénomène est également observable pour Antalya, Mersin et, dans une moindre mesure, Ankara.

Malgré un contexte de répression globale, le mouvement national kurde est parvenu à récupérer ce qui lui revient à Amed. Le HDP a du céder les préfectures où ses victoires étaient obtenues avec peu de marge devant l’AKP (Agri et Bitlis) ainsi que Dersim (au bénéfice du Parti communiste de Turquie). En sens inverse, le HDP a pris la mairie de Kars des mains du MHP. Enfin, la défaite du HDP dans son bastion de Sirnak au bénéfice de l’AKP, ville sous tutelle de l’Etat et occupation militaire, laisse d’importants soupçons au regard des mouvements erratiques des résultats (- 25 points pour le HDP et +32 points pour l’AKP).

Au final, ce scrutin constitue un camouflet pour Erdogan. Pour la première fois depuis 25 ans, le parti dont Erdogan est un cadre ou un dirigeant ne dirige pas Istanbul et Ankara. Est-ce que cela signifie pour autant que c’est la fin de l’erdoganisme en Turquie ? Il s’agit d’être prudent sur ce point.

Les manœuvres brutales pour annuler les scrutins d’Istanbul et Ankara peuvent aboutir. En outre, le personnel CHP qui a été élu à la tête des mairies ne mérite qu’une confiance extrêmement limitée. Ainsi, Mansur Yavas le nouveau maire d’Ankara, sous l’étiquette CHP, était membre du MHP jusqu’en 2013. De plus, l’incapacité du CHP a s’appuyer sur les mobilisations populaires pour défendre les droits démocratiques et, surtout, son soutien régulier à la politique anti-kurde du gouvernement incite également à ne pas compter que très modérément sur ces nouveaux grands élus.

Toutefois, dans l’immédiat, la perte des principales métropoles du pays constitue un coup rude pour le régime d’Erdogan. Il est crucial de s’assurer que les résultats du scrutin soient respectés et que l’AKP ne franchisse pas un nouveau cap dans sa fuite en avant : l’annulation d’élections qu’il a perdues, qui serait annonciateur de nouvelles violences contre la société et l’accentuation de la répression des forces kurdes, démocratiques et de gauche.

Ümit Kalfa

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