Cassure ou pluralisation, une chance ? Réponse à Samy Joshua

Il est impressionnant et intéressant de constater combien les chiffres concernant la croyance varient suivant la question que l'on pose. Dans une référence que donne Samy Joshua par ailleurs (http://www.psychomedia.qc.ca/religion/2013-10-27/atheisme-religiosite-st...), avec la question « indépendamment du fait que vous assistiez à un lieu de culte ou non, diriez-vous que vous êtes une personne religieuse, non religieuse ou athée convaincue? », en France « les religieux représentent environ un tiers de la population (37%), un autre tiers (34%) se disent non religieux et 29%, athéistes convaincus ». Dans le sondage BVA d'avril 2014 pour Le Parisien (

http://www.bva.fr/data/sondage/sondage_fiche/1456/fichier_bva_pour_le_pa...), 30% se déclarent sans religion, 63% catholiques (8% pratiquants réguliers, 17% occasionnels, 17% occasionnels), 7% autres religions. Je cite dans le livre le sondage de l'IFOP d'avril 2001 pour le JDD : 56% des français disent croire en Dieu. Je ne pense pas significatif qu'il y ait un point de plus par rapport à 2004, mais intéressant qu'il n'y ait « que » 10 points de moins qu'en 1946.

Je ne dis pas – et Samy Joshua ne me le fait pas dire - qu'il y a une remontée générale de la croyance, ce n'est pas mon propos et ce que je défend n'a pas besoin de cela. Je dis page 8 : « dans l'ensemble de la population, le sentiment religieux est bien plus partagé qu'on le croit souvent ». Je constate qu'il s'effondre moins qu'on ne le pense et fait même un retour dans les classes populaires par les vagues d'immigration qui nourrissent leur renouvellement soulignant qu' « une partie de leurs enfants n'a pas abandonné les convictions de leurs parents mais a décidé au contraire de les vivre de manière plus pratiquantes » (p. 8).

La diversité des chiffres montre - ce que sur quoi j'insiste dans le livre même si j'aurais probalement dû plus décrire ce que cela voulait dire concrêtement - qu'il y a en France et en occident une dérégulation, une désinstitutionnalisation et une pluralisation du fait religieux (qui au niveau mondial et au regard de l'histoire est déjà pluriel à l'extrême !). Aujourd'hui en France on peut dire "je crois en Dieu" en ayant des convictions qui ne correspondent aux dogmes d'aucune église, se dire catholique en ne croyant à aucun des dogmes catholiques et en allant à la messe ou pas, musulman en ayant internet comme seul lieu de référence pour sa pratique, ou musulman en ne respectant que peu des piliers de l'Islam. On n'est plus dans le modèle catholique traditionnel où derrière "je crois en Dieu" ou "je suis catholique" on trouvait (ou on laissait croire qu'il y avait) une identité de pratiques, de croyances en des dogmes, le soutien à une institution, etc. Mais c'est une vision « catholique » traditionnelle (ou institutionnelle) de penser que « croire » ce serait uniquement ça : dans le protestantisme, dans une grande partie de l'Islam et de bien des religions, il n'y a pas de clergé ou de clergé centralisé et chacun bricole sa pratique sous contrainte relative (la classe, l'éducation, la pression sociale, l'accès aux sources d'informations et de débat, les rencontres interpersonnelles...) suivant les situations, comme dans bien d'autres domaines (les opinions politiques, les choix éducatifs, etc). C'est cela mon appel à "décatholiciser", "dessentialiser" : pluraliser notre vision du religieux.

Plus concrètement, je l'illustrerai avec une des questions de Samy Joshua dans son texte : « La proclamation de la croyance en une entité supérieure est majoritaire ou même la référence au christianisme est toujours largement répandue ? Mais quand les mêmes ne sont plus que 20% à penser que Jésus est fils de Dieu, c'est quoi le christianisme ? ». Dans une vision catholique institutionnelle, le christianisme c'est notamment la croyance en un certain nombre de dogmes, dont celui-là, que défend l'institution. Mais au nom de quelle légitimité sinon d'habitude laisserions nous une institution qui ne réunit régulièrement que 8% des gens qui se réclament du catholicisme définir seule ce qu'il est ? Le point de vu des catholiques sur le mariage pour tous, c'est le « non » de l'institution ou le « oui » à 61% des catholiques (toutes catégories confondues dans le sondage BVA d'avril 2014 déjà cité), comme le défendit dans le débat le journal chrétien progressiste « Témoignage chrétien » ? Idem sur l'IVG où le « oui » monte à 91%.

«  Quand les mêmes ne sont plus que 20% à penser que Jésus est fils de Dieu, c'est quoi le christianisme » : et bien le christianisme c'est ce en quoi les gens qui se définissent comme chrétiens croient, et il est temps de les écouter – y compris dans nos organisations - et pas de laisser le monopole de la parole aux institutions, ce qui arrangent bien certains puisque cela avalise leur cliché que « La-religion est réactionnaire ». Nous sommes en plein dans la naissance et la revendication – et nous devrions politiquement la soutenir - d'une « théologie démocratique » qu'Eric Fassin évoquait dans la préface qu'il avait donné à mon livre « Au-delà du lesbien et du mâle, la subversion des identités dans la théologie queer d'Elizabeth Stuart » (Van Dieren 2008).

Samy Joshua a raison de dire qu' « il faut saisir le nombre de ceux qui règlent leur vies sur des principes de ce genre » pour savoir ce que ça change de croire ou pas. Mais là aussi, il faut le « saisir » en prenant en compte la dérégulation, la désinstitutionnalisation et la pluralisation du fait religieux en occident – c'est cela la vraie « cassure » pour reprendre son expression. Dans l'ancien modèle, ce « réglage de vie » pouvait se faire « en groupe », dans la « ligne » d'institution et on pouvait relativement identifier de manière séparée des comportements ou des votes catholiques, par exemple. Aujourd'hui, certains vont puiser la majorité de leurs règles de vie dans leurs principes religieux (et il y a bien un retour fort de cela dans l'Islam de France), d'autres vont le combiner avec d'autres principes importants pour eux (le sens de la justice, du respect de la planète..) liant les deux ou non, n'en tireront aucun principe de vie et pourtant la question de Dieu sera importante pour eux, etc...

Je suis d'accord avec Samy Joshua pour qu'il y a une cassure qui entraîne une progression régulière de l'athéisme (mais la aussi, derrière ce terme, quelle diversité?), mais n'y a-t-il pas d'abord une cassure, très diverse suivant les pays du monde, mais radicale en occident, entre les institutions et les croyants ? Cette cassure n'entraîne-t-elle pas d'abord, non pas une disparition de la croyance mais son émiettement en une pluralité extrême, une pluralisation qu'on peut voir aussi comme une diversification bienvenue. D'un côté, il y a certes le risque que le moindre contrôle des institutions laisse des « renards libres » entrer dans « le poulailler libre » du marché dérégulé des religions, et on le voit avec la percée des courants réactionnaires dans l'Islam de France. Mais de l'autre, elle libère les croyants de la tutelle d'institutions qui n'ont que peu montré dans l'histoire leur dimension progressiste, et cela s'accentue quand elles se replient sur le dernier carré des très pratiquants, en moyenne plus conservateur que les autres croyants comme le fait en ce moment la direction de l'Eglise catholique française (contre une majorité d'évêques). Au final, cela me semble bienvenu, car cela accentue la dimension dialectique du phénomène : est-ce que cela ne laissera pas plus de chances au travail politique ? aux minorités actives au sein de l'Eglise ? Ne donnera pas plus de poids au lien avec la question de classe quand les institutions essayaient de le réduire ? Il est sûr en tout cas que plus rien n'est simple en la matière et qu'il faut prendre une plus grosse loupe, pour comprendre le fait religieux aujourd'hui, pour le « saisir » plus finement. C'est bien cette complexité qu'il faut prendre en compte si on veut penser intelligemment et politiquement le fait religieux aujourd'hui.

D'ailleurs, je n'adresse pas la remarque uniquement aux autres. Samy Joshua a raison d'attirer mon attention sur la nécessité que j'ai aussi de regarder plus précisément la diversité des réponses suivant la question qui est posée, et ce que cela change et signifie, étudier plus précisément la diversité des situations européennes qui ne sont ni la France, ni le reste du monde. Par ailleurs, j'ai sous estimé - je ne l'aborde pas du tout dans le livre - ce que signifie, comme il dit, la « volonté chevillée au corps de cette part grandissante en Europe, agnostique (ou athée), de ne pas laisser en quoi que ce soit cette question revenir dans la manière de régler ou de chercher une « vie bonne », du moins en ce qui les concerne eux-mêmes. » Mais qu'il se rassure, cela rejoint la volonté de plus en plus de croyant de ne plus laisser leurs institutions d'origine faire de même ! Mais cela pose la question du dialogue dans nos sociétés multiculturelles et de notre capacité à être plus discordants tout en construisant ensemble en conversation comme en conflit une « vie bonne ». Et cette question se pose aussi pour nos organisations, si elles veulent réellement prendre en compte et faire une place en leur sein à la diversité de leur base sociale. Je commence et finit mon livre sur cette interpellation à la gauche, insistant effectivement sur ce thèmes dans les interviews : vous obligez une partie de vos militants à garder au placard une partie significative de ce qui est important pour eux, vous ignorez une composante importante de ce qui compte pour votre base sociale, la gauche ne pourra avancer qu'inclusive à cette réalité. D'autant que le black-out actuel à gauche sur cette question n'est pas pour rien dans la montée de l'islamophobie qui alimente la montée d'un islam réactionaire (et vice-versa). Cela rejoint le dernier point qu'évoque Samy Joshua.

Il dit à raison que je défend que « dans les argumentations recevables lors d’un débat politique, celles basées sur des points de vue explicitement religieux devraient avoir droit de cité » mais il se voit « mal avoir à discuter sur la validité de la référence à tel élément des Évangiles ou de la Thorah pour savoir s'il faut (et comment) relancer le Front de Gauche ».

Je rappelle ce que nous écrivions là-dessus avec Héloïse Duché dans le texte « Anticapitalistes et croyants, t'y crois, toi ? » (http://www.contretemps.eu/interventions/croyants-anticapitalistes-ty-crois-toi) : « Pourquoi la référence biblique ou coranique ne prendrait pas place à côté de l'ensemble des références culturelles, de l’Iliade et l’Odyssée, des textes de Marx... ou du Petit Chaperon Rouge ? Cela implique que, dans le débat, les croyant-es n'exigent pas, pour leurs références spirituelles, le privilège de vérité surplombante. Qu'ils acceptent qu'elles puissent être critiquées, comme n'importe quels arguments ou références amenés dans la discussion, acceptés ou rejetés en fonction de leur cohérence avec l'ensemble des valeurs communes. Qu'ils s'interdisent d'utiliser l'accusation de blasphème contre les critiques de la religion. Cela implique à l'inverse que les non-croyant-es ne les rejettent pas d'emblée, sans entendre ce que ces références donnent à penser, pourraient leur dire. »

Il n'est pas question de faire entrer dans le débat la question de l'existence de Dieu. D'ailleurs, je laisse de côté le passage très intéressant de son texte sur la question des preuves de l'existence de Dieu. Je dirais juste que pour ma part, je ne cherche ni preuves, ni à convaincre : je suis aussi obligé de constater que je me suis mis à croire (vers mes 27 ans), comme d'autres ont constaté un jour que la croyance les quittait. Je reviens plutôt sur son affirmation selon laquelle, il ne se « voit pas » discuter la validité de telle ou telle référence à tel élément des Évangiles ou de la Thorah. Pourquoi ? Parce qu'il aurait peur de froisser le croyant pour lequel ils sont importants ? Mais nous reconnaissons ce droit à la critique. Parce qu'il n'aurait pas les connaissances pour les mettre en critique (ce dont je doute) ? Depuis que je fréquente le Front de gauche, j’apprends énormément de choses sur Marx, et je suis bien obligé si je veux discuter la validité de ces références citées dans le débat... Je serais intéressé de savoir plus avant en quoi « il ne se voit pas ».

Je perçois au moins deux niveaux où des références religieuses peuvent apporter au débat... y compris peut-être pour relancer le Front de gauche ! Le plus simple est celui des questionnements sur les pratiques et les valeurs « qualitatives » qui peuvent orienter notre action et nos manière d'agir. La non-violence active est notamment nourrie de l'interpellation de Jésus sur « l'amour des ennemis », et il suffit de lire les sermons de Martin Luther King pour voir toute son actualité pour notre engagement. Ainsi, sur la relance du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon pourrait relire avec profit justement le sermon de Luther King sur l'amour des ennemis et Pierre Laurent la « lettre de la prison de Birmingham » (ou il répond à ceux qui disent qu'il veut aller trop vite et qu'il faut laisser le temps agir). Et à Ensemble de lire les deux ! Le second niveau, je l'évoquerais en référence à Paul Ricoeur. Quand l'éthique pratique (prendre des décisions en situation sur des réalités compliquées) est en panne, il incite à faire le détour par le niveau de la poétique, de l'imaginaire (je cite les textes comme la Bible, l’Iliade et L'odyssée... le petit chaperon rouge) pour trouver des nouvelles pistes. C'est cela le « donner à penser », « pourraient leur dire » que nous évoquons dans le texte. Ce niveau pose toute la question que nous laissons à la culture, la musique, la littérature, la peinture dans notre travail politique qui ne peut se nourrir que de l'argumentaire argumentatif classique.

Comme je l'ai dit lors d'un débat à la Fête de l'Huma organisé par le Front de gauche thématique antiraciste, ce débat est compliqué, il soulève énormément de questions et fait réagir vivement. Il prendra du temps, et il faut prendre ce temps. Raison de plus pour le commencer immédiatement et avancer conversation après conversation, toute en luttant immédiatement et sans attendre contre toutes les formes de racismes, anti-roms, antisémitisme, islamophobie... Voilà donc une première réponse à Samy Joshua, trop rapide et que je compte compléter. Je le remercie pour la qualité de son interpellation et espérant que le débat continue avec cette qualité.

Stéphane Lavignotte, « Les religions sont-elles réactionnaires ? ».

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