Catalogne : un 9N qui modifie la carte politico-institutionnelle de l’Etat espagnol

L’événement vécu en Catalogne dimanche 9 novembre (9N) a été un exercice de participation démocratique et de désobéissance massives, joyeuses et festives contre l’Etat et le gouvernement. Comme l’écrit Suso de Toro [écrivain galicien, animateur de télévision et journaliste] ce gouvernement a été tourné en ridicule devant le monde entier, en annonçant, tout d’abord, que la consultation ne va pas tenir, et puis, face le fait accompli, il a l’a déclaré «antidémocratique, inutile et stérile.» Un ridicule qui peut être encore accentué si, en réponse à la pression électoraliste de UPyD [1] aurait recours à la Cour pénale pour criminaliser les promoteurs du référendum..

Certes, cette consultation «alternative» n’a pas été celle – par la faute du gouvernement et la Cour constitutionnelle – qui était initialement prévue avec toutes les garanties démocratiques. Elle a dû faire face au boycott de toutes les forces et de tous les secteurs catalans partisans d’un double non.

Mais le nombre de participant·e·s a atteint les 2 305 290 personnes; et l’écho de cette initiative a été mondial. Et cette action «illégale» a acquis une audience sans précédent en Europe. Tout cela donne une énorme valeur symbolique et fera que la question catalane sera placée sur l’agenda de l’Union européenne, malgré l’autisme démontré par le gouvernement de Mariano Rajoy. En effet, elle est devenue un facteur supplémentaire d’instabilité politique et donc «prime de risque» dans la zone euro.

Ainsi vient à l’heure l’ancienne ode de Joan Maragall 1898 [2] qui commençait: «Ecoute Espagne, la voix d’un fils qui te parle dans une langue qui n’est pas celle de Castille» et il concluait par «Adeu, Espanya». À l’époque, après la chute de l’Empire espagnol à Cuba, les Philippines et Porto Rico, Joan Maragall traduisait l’émergence d’un catalanisme. Il se mit en marche face à nationalisme espagnol majoritaire que se faisait de plus en plus conservateur, réactionnaire et militariste jusqu’à ce que s’affirme la Seconde République [1931-1939]. Et c’était déjà à la «question catalane» qu’elle dû faire face ouvertement, non sans tensions. De là est né un statut d’autonomie, qui rapidement se vit effacé par la droite catholique et, ensuite, par le régime franquiste.

Plus tard, la «transition» signifie un nouveau départ, mais peu de temps après le 23 février de 1981, on put voir que les deux principaux partis, – comme l’a rappelé Bartolomé Clavero, professeur de l’Université de Séville, auteur de divers ouvrages sur l’histoire constitutionnelle de l’Etat espagnol – étaient intéressés seulement à réaffirmer la première partie de l’article 2 de la Constitution sur l’«indissolubilité et l’indivisibilité de la nation espagnole» ; tout en laissant dans le tiroir le développement du terme «les nationalités».

Maintenant, après avoir épuisé une «troisième voie» qui serait le Statut Nou et face à l’injustice qu’engendre une crise économique transformée en prétexte pour la recentralisation politique par le PP (Parti Populaire de Mariano Rajoy), il existe déjà un peuple avec une vocation de sujet souverain propre. Il s’affirme en Catalogne face à un régime décadent. Et il a sans conteste gagné la partie dans ce «jour historique» du 9 novembre, comme a été contraint de le reconnaître le chef de file de Ciutadans [Parti de la Citoyenneté], Francesc de Carreras, entre autres. Sans surprise, donc, l’indépendantisme trouve des appuis chaque fois plus amples.

Compte tenu de ce scénario il n’est plus possible de continuer avec la politique de l’autruche de l’Etat espagnol et la société espagnole. La réponse donnée à une majorité écrasante en Catalogne en faveur du droit à choisir va dicter aussi l’avenir de l’avenir de cet Etat espagnol et une idée de l’Espagne qui ne traite pas ces nationalités et leurs expressions comme «une simple partie de son corps», mais comme un protagoniste jouant à égalité. Parce que ne peut alors arriver à établir librement un nouveau rapport de voisinage – qui soit de type fédéral, ou confédéral ou autre – et éviter de la sorte un définitif : «Adeu, Espanya».

Heureusement, un vent de changement dans la politique espagnole et le cycle électoral 2015 annonce le début de la fin de ce régime corrompu dont les élites peuvent modifier la Constitution sans scrupules et «céder» la souveraineté sur les marchés financiers et la troïka /UE, BCE et FMI) continuent, par contre, a être accroché à la conception essentialiste de la nation espagnole, inscrite dans ce texte «sacré».

Espérons donc que de nouvelles forces montantes dans l’Etat espagnol soient en mesure d’écouter, cette fois, le message venu de Catalogne et engager dès maintenant, non seulement à reconnaître la réalité multinationale de cet Etat, mais aussi à soutenir ce qui est décidé, «là-bas». En tout cas, l’histoire nous enseigne aussi que même les promesses – d’abord, avec Diaz Manuel Azaña et les républicains espagnols lors la Seconde République, puis avec le PSOE et le PCE durant la «transition» – peuvent être rompues au nom du «sens commun» dominant, c’est-à-dire de ce que disent, hier et aujourd’hui, les pouvoirs de facto.

Donc, la seule garantie que le mouvement souverainiste-indépendantiste ne se voit pas dérober son objectif consiste à ‘aller de l’avant dans son défi démocratique, débordant lorsque le cadre de la législation actuelle est nécessaire et la recherche de convergences avec les peuples de l’Etat espagnol. Ces derniers aussi affirment leur droit de décider et de souveraineté. De cette façon, nous espérons qu’ils puissent aussi se débarrasser du contrôle sur le mouvement que veut exercr un CiU [Convergence et Uion d’Artu Mas, une formation de droite catalane] prêts à « se refonder» et à vouloir faire oublier aussi leurs dirigeants [les Pujol en tête] font partie de la «caste» corrompue et qu’ils ont été à la pointe de politique néolibérale.

Jaime Pastor. Le 11 novembre 2014. Traduction A l’Encontre.

[1] Union progrès et démocratie. Fondation politique créée en 2007 et placée sous la houlette d’intellectuels nationalistes espagnols. L’UPyD est soutenue par l’écrivain péruvien Vargas LLosa qui a reçu le prix de la Fondation Schmidheiny, une officine helvétique ultra-libérale, une sorte d’Hayek du ciment. Schmidheiny contrôlant Holcim et ayant fusionné avec le français Lafargue. (Rédaction A l’Encontre)

[2] Né à Barcelone d’un milieu aisé, Joan Maragall devait, selon son père, suivre les pas d’une famille propriétaire d’une fabrique de textile. Très jeune, il se passionne pour les livres et la poésie. Il va exercer le métier d’avocat et épouse une riche héritière. Ce qui lui permet de se consacrer à l’écriture. Ses poèmes sont marqués par les motifs du folklore catalan. Il lit aussi Goethe. Dès les années 1896-1900, il prend part à la vie politique de la Catalogne. Il est clairement nationaliste. Il cherche dans l’histoire des thèmes qui lui permettent d’étayer les symboles nationalistes. Son Oda a Espanya est l’expression du traumatisme qui suivit la guerre de Cuba dans laquelle les Etats-Unis mirent la main sur cette île. Dès lors, il ne mise plus sur l’Espagne qui a fait verser du «sang pour rien», mais sur la Catalogne. Il va se concentrer sur sa propre langue, le catalan que lui a légué «son âpre terre». A la fin de sa vie, suite à la répression de la «semaine sanglante» – allant du 26 juillet au 3 août 1909 – il découvre l’étendue de la misère populaire et interroge la droite catalane. En juillet 1919, dans le cadre d’une volonté d’expansion coloniale en Afrique du Nord, se développeront des mouvements de résistance et un mouvement de grève qui marque, en Catalogne, la forte présence du mouvement ouvrier, avec un processus de soulèvement antimilitariste, anti-ordres religieux, anti-capitaliste, pour simplifier. La répression a été plus que rude contre les soldats révoltés (mutineries) et les travailleurs en grève. Tués (75), blessés par centaines, envoyés en exil (au bagne) 175. A cela s’ajoutent 5 peines capitales et la fermeture des écoles laïques. (Rédaction A l’Encontre)

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