Ce qui ne va pas dans l’approche de Rancière

Jacques Rancière a donné récemment un excellent entretien à l’Obs, « Les idéaux républicains sont devenus des armes de discrimination et de mépris ».
http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20150403.OBS6427/jacques-ranciere-l...
On s’y reportera donc avec intérêt quant aux points positif. Je ne reviens là que sur ceux qui me paraissent des impasses évidentes.

La principale concerne une appréciation importante donnée au détour d’une analyse sur le danger représenté par le FN. Rancière considère que le FN est principalement un produit de la névrose institutionnelle, plus un produit de la droitisation des élites, et en ceci guère différent de l’UMP. En particulier, si le FN arrivait au pouvoir, il ne mènerait pas, pense t-il, une politique très différente d’un gouvernement UMP. On peut certes discuter de ceci (lié évidemment à l’idée qu’il développe aussi que ce que nous vivons n’a rien à voir avec les années 30). L’important pour moi est ailleurs. Il est clair que pour Rancière, la « droitisation » est un produit d’en haut, plus un produit systémique institutionnel. Rien ne viendrait d’en bas, sauf que l’écroulement du PC et du gauchisme prive les classes populaires d’une fonction « tribunicienne » occupée en conséquence par le FN. C’est évidemment ce qu’il veut dire quant il avance : « Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l’expression d’idées racistes ou xénophobes ».Et, c’est ici le point majeur ; il se demande ingénument, « Quant aux «sentiments profonds» des masses, qui les mesure ? ». Rapprochez les deux et il est clair que pour lui, seul le fait de « se tromper de colère » est en cause « en bas ». Vision malheureusement bien trop optimiste.
C’est que tout le système de Rancière exclut en réalité la possibilité que le peuple, plus ou moins, dans telle et telle de ses fractions, puisse non seulement succomber à des idéologies si manifestement opposées à ses/leurs propres intérêts profonds, mais les produire en partie. Si c’était le cas, alors se limiter à opposer les « vrais savoirs » d’en bas aux « faux savoirs » d’en haut, manipulés, technocratiques et oppressifs par nature, une telle opposition donc ne marcherait plus. Car comment alors se contenter de « laisser parler » ceux d’en bas si ce qu’ils disent est (parfois) intolérable ? Accepter même partiellement que le FN représente aussi un défi « en bas », et c’est tout le système Rancière qui est atteint.
Ceci soulève deux questions, au moins. La première, qu’on voit clairement vivre ici, est que si la séparation entre « vrais savoirs » et « faux savoirs » oppose effectivement d’un côté ceux d’en haut à ceux d’en bas (surtout quand il s’agit de prétendus experts « économiques »), elle oppose aussi ceux d’en bas entre eux. On peut toujours estimer que là, pour ce « faux savoir » d’en bas, il ne s’agit que d’une réfraction de l’hégémonie d’en haut, on n’en sort pas pour autant. Outre que c’est faire peu de cas du coup de la créativité propre d’en bas (n’est-elle attestable en théorie que si elle contribue à une pensée émancipatrice ? évidemment que non), même une fois produite par ce mode venu « d’en haut », elle existe ensuite pour elle-même.
La deuxième question, plus théorique et abstraite est l’hypothèse que développe Rancière (moins là que dans ses ouvrages) sur le fait que les savoirs (tous les savoirs) sont d’ores et déjà disponibles chez « ceux d’en bas », pour peu qu’ils soient mis en développement. Attention il ne s’agit pas là du principe (commun lui à toute la gauche, et à moi-même) d’éducabilité universelle. Même si on sait que ce principe connaît des limites et des exceptions, il veut dire que tout savoir, pratique et théorique, est accessible sous une certaine forme à tout le monde. Mais chez lui c’est autre chose ; il s’agit d’un héritage lointain de la maïeutique socratique, où le pédagogue ne transmet rien de spécial, il se contente de faire « accoucher » des savoirs déjà présents. Soit de simplement les révéler, soit d’en développer les prémices pré existantes sans aide particulière du maître. C’est ce qu’explique Rancière s’appuyant sur le pédagogue Jacotot, quand il critique le « mythe de la pédagogie », selon lequel un savoir aurait besoin d'être expliqué par le maître afin de pouvoir être compris par l'élève. D’un point de vue anthropologique on se demande alors comment il se fait que toutes les communautés humaines n’aient pas produit l’écriture, et pourquoi tant de civilisations mathématiques super développées n’aient pas produit le zéro, invention majeure tardive de la culture humaine. Et que la grande majorité des autres communautés aient dû « emprunter » ces constructions décisives. De plus même si le maître « physique » se met en absence, la méthode Jacotot suppose des aides écrites (des manuels, des éditions bilingues) qui sont elles-mêmes des outils construits en vue d’apprendre, des « aides à l’étude », ce qu’est très exactement le maître d’école, un « directeur d’étude ». La question est alors plus complexe : il y a bien des « faux savoirs » (de l’idéologie) ; il y en a « de vrais » (en fait, on le sait bien, la distinction est bien plus complexe, on ne va pas s’étendre là dessus). Et par ailleurs il y des « savoirs » en grand nombre, « vrais » et « faux » chez tout le monde, donc chez « ceux d’en bas », et ceci indépendamment de l’étude scolaire. Et les premiers, non scolaires, sont en bien plus grand nombre et plus vitaux que les seconds (apprendre à marcher par exemple). Enfin il y a des savoirs spontanément indisponibles si on ne les apprend pas spécifiquement (faire du ski et de la mécanique quantique), lesquels peuvent certes se maîtriser tout seul (mais difficilement), ou alors appuyé sur un système d’aide (une école, par exemple de ski, ou juste ses parents), façon qui s’est révélée incomparablement plus efficace pour ce faire (apprendre à lire et écrire par exemple, sinon pourquoi demander des moyens pour ces écoles dans le monde entier ? Et pourquoi Boko Haram s’y oppose ?).
Quels rapports avec ce que discute Rancière ? Beaucoup. En particulier ceci que dans la complexité de ces savoirs et de leur acquisition, si l’opposition « haut » / « bas » a un sens, elle n’épuise pas toute l’affaire. Même s’il est « d’en haut » le savoir d’Einstein se met difficilement de côté. Et pourtant des savoirs « d’en bas » sont produits en permanence du dehors et du dedans le système. Sauf que postuler qu’ils vont tous dans le bon sens, pourquoi ? Selon les périodes, les rapports de force, ils peuvent aussi bien et contradictoirement aller en sens inverse. Et, franchement, se rassurer en estimant qu’il n’y a aucune « droitisation » d’en bas aujourd’hui en France est un peu court. Et dans l’espace de cette complexité se niche la nécessité du combat politique (quelqu’en soit la forme) pour disputer l’hégémonie, en bâtir une autre, ce qui ne peut se résumer seulement à dégager l’espace pour une indispensable libre expression « d’en bas ». Et même si l’engagement d’en bas est décisif pour toute perspective émancipatrice. Mais le reconnaître, et c’est tout le système de Rancière qui se met à branler.

Deuxième commentaire. Voilà comment Rancière répond à la question suivante :

N’est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n’est pas évident de voir un geste d’émancipation féminine ?
La question est de savoir si l’école publique a pour mission d’émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions – sociale, sexuelle, raciale. Le principe d’une idéologie réactive, c’est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres.
Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme «communautaire» se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Jacques Rancière, on le voit bien, ne répond pas à la question, et ne s’engage en aucune manière sur une appréciation propre sur la nature du port du voile. Et mélange plusieurs questions diverses. D’abord il ramène la question à l’école (alors qu’elle est d’évidence plus générale). Même dans ce cadre, la réponse est ambigüe. L’école dit Rancière n’est pas « libératrice » si l’on prend en compte toutes les inégalités sociales qu’elle ne traite pas (sexuelle, raciale, sociale). Sauf qu’en l’occurrence il va trop vite. L’école est un appareil idéologique d’Etat, d’un Etat spécifique d’une oppression de classe. Il en découle qu’on ne peut penser une école pleinement démocratique et pleinement émancipatrice tant que la société elle-même est inégalitaire. Mais après, c’est une question de degré. C’est comme l’Etat lui-même. L’Etat nazi comme celui de la 5ème République sont des Etats bourgeois. Mais il y a des différences que tout le monde connaît, et partant, un espace de combat non sur la nature générale de cet Etat, mais sur ses formes spécifiques. De même si l’école pleinement démocratique exige une société démocratique, l’école peut quand même l’être plus ou moins, démocratique. Celle qui exclut les juifs parce que juifs est pire que celle qui les accepte à égalité (la preuve par les Roms aujourd’hui).
Oui, bien entendu, et contrairement à ce que dit Rancière, l’école contribue à la lutte pour l’émancipation des femmes. Le plus évident est dans ses programmes explicites, qui comportent une part d’éducation à l’égalité hommes/femmes (et même si la pression intégriste a fait annuler les abcd de l’égalité). Et tout simplement dans les cours d’histoire, d’éducation civique, de littérature. Ce n’est pas pour rien qu’une bataille constante est menée (devrait être menée) contre les stéréotypes de genre (et de race) dans tous les contenus des manuels, et dans toutes les disciplines. Rancière dirait-il que ce n’est pas la fonction de l’école ? Mais il y a bien plus : la mixité garçons/filles, laquelle a suivi historiquement l’établissement de programmes communs pour les deux sexes, est une contribution encore bien plus décisive dans le long combat pour l’égalité. Et on pourrait multiplier les exemples. On sait, avec Jaurès que « la neutralité » de l’école est un mythe ; elle est engagée jusqu’à la corde par des choix de ce genre. Et ceci ouvre donc, sur le principe, un espace spécifique de combat, sur le contenu duquel il faut se prononcer.
Une fois ceci admis, la question ici devrait donc être posée sous cette forme : l’école doit-elle s’engager sur la question du voile des élèves ? En terme de mise en cause d’une croyance religieuse, sûrement pas, Rancière a raison là dessus. La Loi de 2004 dit le contraire, mais c’est une claire remise en cause de l’interprétation, canonique jusque là, de celle de 1905. Remise en cause dirigée contre l’Islam et sa visibilité. Mais en tant que symbole d’oppression des femmes, la question est différente. Et, retour à la question à laquelle Rancière se garde de répondre : est-ce oui ou non un signe d’oppression ? Sous une forme aussi générale, et aussi symbolique, abstraite pourrait-on dire, difficile de répondre. Mais si on prend du recul, si on mesure non à l’échelle individuelle (à ce niveau les significations sont d’une multiplicité infinie) mais à l’échelle sociale, une Egypte nassérienne qui comptait à peine 15% de femmes portant le voile n’est pas la même que l’actuelle qui en compte plus de 90%. Et cela est indépendant de la question du choix individuel « libre » ou non. C’est une donnée en tant que telle. Non pas la cause en fait, mais surtout la conséquence d’une évolution très défavorable aux droits des femmes (concernant les libertés de comportement et leur égalité avec les hommes, mais aussi des éléments très concrets comme l’évolution du droit de la famille, l’obsession de la virginité. Et on sait bien que des liens existent idéologiquement, quand on sépare les sexes à ce point, avec les droits des homosexuel-le-s). Rancière d’ailleurs, sans répondre à la question, glisse à une autre, « le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif » Avec une contradiction flagrante : si c’est à elles d’en décider, qu’est-ce qui l’autorise, lui, à juger que le statut est « sûrement problématique » ? Au nom de quelle grille de valeurs cachées il émet ce jugement ? Il dit : « c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution ». Il a raison, en particulier dans sa dernière phrase. La première c’est moins net : on aurait pu exiger de tel philosophe des Lumières, par cohérence, de « lutter contre l’esclavage », même si aucun esclave, nulle part, n’était en mesure de le faire. Même si, évidemment, la libération elle-même dépend de la mobilisation des opprimés. Mais admettons donc. Sauf que les choses apparaissent moins nettes que ce qu’il semble, en particulier parce que l’idée sous jacente est que « dégager ce qui est oppressif » et « lutter contre la soumission » s’obtiennent par une parole claire, unique, voire unanime, des opprimé-e-s. Vieux retour du fantasme de l’essentialisation. Mais non : c’est toujours des parties des opprimé-e-s qui parlent, et parfois c’est une polyphonie, parfois une cacophonie. Et parfois la guerre, comme on le voit en Irak.
Prenons un exemple plus lointain pour saisir la question. Celui du travail du dimanche. C’est une évidence criante que, dans le cas général, personne « n’oblige » les travailleurs qui le réclament à le faire. Et c’est encore plus évident de comprendre que la loi qui les en empêche est une contrainte et une atteinte à leur liberté. Pour saisir qu’on n’est « libre » qu’en un certain sens, il faut un détour par l’état des salaires, celui du chômage, etc. Il n’y a jamais aucune décision si « libre » qu’elle puisse s’émanciper du cadre où elle se prend. Et évidemment il en est de même du choix de porter le voile. Le syndicalisme en France s’oppose de toutes ses forces à l’extension du travail du dimanche, parce que le droit au repos de la majorité prime sur la liberté de celles/ceux qui veulent travailler ce jour là. Où est « la parole des opprimés » ici ? Eh bien il y en a deux (au moins), et, au nom de valeurs portées par les opprimés eux-mêmes, on aboutit à deux choix différents. Et, si on n’en fait pas partie, des gens directement concernés, on est quand même embarqués, contraints au jugement au nom d’un système de référence (là soit de solidarité de classe soit libéralisme) qui conduit à un choix politique polarisé.
Donc l’argument général est juste (on ne libère pas les gens à leur place, ou alors ça s’appelle la dictature) ; mais « les gens », il est rare qu’ils se manifestent d’une manière simple et claire. Ce n’est jamais que les plus forts qui parlent en leur nom, et partant cette parole là aussi peut être jaugée à l’aulne de critères plus généraux.
Non décidément, se débarrasser de toutes ces questions est décevant. Oui, d’une partie du peuple lui-même peut monter une parole désastreuse ; non le peuple (et les opprimés) ne parlent jamais d’une seule voix. Mais oui, l’émancipation sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Contradictoire ? Comme la vie elle-même.
Alors il vaut beaucoup mieux ne pas accepter ces facilités et traiter la question au fond. La pression sociale au port du voile, l’élargissement du nombre de celles qui le portent est une question (parmi d’autres, mais une question) quant à l’évolution des rapports hommes/femmes. Mais il n’y a pas de lien direct entre une analyse générale et les mesures pratiques à défendre. Il n’en découle pas (pas du tout) que la façon d’y répondre doive être coercitive (par la loi, le rejet, voire les agressions violentes). Ce n’est pas une règle générale : je suis favorable aux mesures coercitives contre le racisme (et à la non neutralité de l’école par exemple sur ce sujet). Mais là il faut tenir compte de deux éléments (au moins) entremêlés. Il existe ici, sur cette question, inévitablement, un mélange inextricable entre l’aspect religieux et celui des rapports hommes/femmes. Or, dans un climat de plus en plus islamophobe, visant une religion minoritaire mais fortement présente dans une fraction particulièrement défavorisée du prolétariat, le choix de la coercition ira renforcer la face sombre de la société. Et, c’est le second point, sans bénéfice aucun pour la cause des femmes concernées, au contraire. Qui peuvent même être tenues, elles, comme premières responsables de l’oppression qu’on dit qu’elles subissent. Analyse concrète d’une situation concrète : aujourd’hui faire tourner la roue à l’envers sur cette question ne peut dépendre que d’évolutions internes en Islam (le recul des interprétations les plus rigoristes) et de la lutte des femmes elles-mêmes non d’abord sur les symboles, mais sur les éléments concrets qui construisent l’inégalité (la « théorie » de la complémentarité des rôles de la femme et de l’homme, la domination de mœurs ouvrant sur des injonctions inégalitaires entre sexes, etc.). Lesquelles évolutions à leur tour dépendent d’une marche à l’égalité plus générale dans notre société (en particulier égalité sociale), et à la fin des impérialismes post coloniaux (entre autres).
Peut-être aboutit-on alors aux mêmes conclusions que Rancière. Mais ce qui compte aussi dans ce débat est tout autant comment on y vient. La façon d’y parvenir de Rancière me paraît peu convaincante, et lourde de risques si on l’étendait au-delà de ce qu’il traite spécifiquement (par exemple le travail du dimanche…).

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Auteur: 
Samy Johsua