CGT : l’hypothèse d’une refondation

Rien n’est résolu dans la CGT après la réunion du comité confédéral national (CCN) du 13 janvier, structure de direction qui rassemble les responsables des 33 fédérations professionnelles et des 96 unions départementales. Cela ne fait pas plaisir à dire ou à écrire, notamment quand on pense aux militantes et militants qui font la richesse de la CGT, mais il est peu probable que la solution soit trouvée rapidement. Le choc a touché la CGT à la tête, c’est-à-dire, pour la tradition CGT, à la clef de voûte. Mais c’est la charpente qui menace d’écroulement, alors que les pierres sont encore solides. C’est pourquoi pour certaines équipes syndicales, il est nécessaire d’envisager de rebâtir le bâtiment, mais autrement. Voilà le défi, il est énorme : une refondation démocratique et stratégique.

Le 13 janvier, rien n’a été résolu pour personne. Ni pour la « solution Lepaon sans Lepaon », c’est-à-dire Philippe Martinez, secrétaire général de la Fédération des métaux devenant secrétaire général de la CGT, qui avait envisagé, avant que le CCN ne le refuse, de s’entourer d’une équipe qui n’aurait fait qu’aggraver la crise. Ni une solution donnant à voir pour le salariat et pour les syndiqué-es une image d’ouverture courageuse, de vrai contre-choc démocratique. C’est pourtant ce que l’intervention de Louis Viannet (Le Monde, 6 janvier) avait soutenu avec une grande lucidité : « Il vaut mieux regarder la réalité en face, aussi dure soit-elle […]. Lors du départ de Bernard Thibault, Il est bien apparu des signes qu’un mal-être était déjà présent, dû sans doute au retard pris dans l’évolution de la CGT ». Et Louis Viannet de préconiser un « véritable aggiornamento de la CGT ». Mais si Thierry Lepaon a démissionné, c’est sa solution qu’il a cherché à réimposer, montrant que l’intervention des trois précédents secrétaires généraux (Séguy, Viannet, et Thibault, sur un mode plus discret) n’a pas suffi à régler les questions. Ce qui s’explique par un acharnement des forces de résistances d’un appareil recroquevillé (et difficile à cerner politiquement) qui se braque et menace la CGT tout entière. Cet appareil cherche à mener une guerre d’usure, qu’il n’est pas sûr de gagner sur le fond, mais qu’il peut gagner par lassitude.

En effet, même si dans sa conférence de presse, Philippe Martinez annonce la mise en place autour de lui d’un nouveau groupe de travail voté à l’unanimité, la première solution « Martinez-Le Paon » n’a recueilli que 57% des voix (il en faut statutairement les deux tiers). Et même moins que cela, puisque la Fédération de la santé, contrairement à son mandat très clair, n’a pas hésité à mettre ses 36 voix dans le projet « Martinez-Le Paon », ce qui est qualifié de « méthode mafieuse » par certains (Le Monde, 15 janvier). Sans ce coup tordu, on frise les 50/50 dans le CCN, et non 57%.

Tout est donc renvoyé au prochain CCN les 3 et 4 février. Mais entre-temps, la commission exécutive confédérale (CEC), la structure de direction élue par le 50e congrès de 2013, se sera réunie à plusieurs reprises, et le rapport des forces n’y est pas le même. Le CCN relèvera-t-il le défi politique en prenant des mesures audacieuses dont il a le pouvoir ? Ce serait le moment. Mais encore faut-il bien cerner ce dont la crise actuelle est le nom.

La CGT orpheline d’un projet syndical

Successivement, les mandats de Louis Viannet et de Bernard Thibault ont entrepris de nettoyer le vieux logiciel d’une confédération ayant l’habitude de se vivre comme la « première » de toutes et éternelle, parce que la plus en phase avec « la classe ouvrière ». Viannet a géré le choc de l’écroulement du mur de Berlin, de l’offensive du néo-libéralisme mondialisé qui a rencontré des résistances dont le vaste mouvement de décembre 95 a été le point de départ durable. Il a bâti la stratégie du « syndicalisme rassemblé » sur ce mouvement ascendant, dont Bernard Thibault fut le symbole rajeuni, à commencer par son propre secteur professionnel, les cheminots, dont le prestige a duré longtemps, et persiste encore. La CGT a largué les amarres avec la Fédération syndicale mondiale (FSM) en 1995, et adhéré à la Confédération européenne des syndicats (CES) en 1999. Elle a fait des efforts pour recentrer son implantation dans le secteur privé, et notamment dans le nouveau salariat du commerce et des services, dans les PME, chez les cadres, dans des bassins d’emplois qui étaient des déserts syndicaux aux lisières des agglomérations (syndicats de site, unions interprofessionnelles de type nouveau, de bassins d’emploi, etc.). Des résultats ont été obtenus, même s’ils sont modestes, avec un filet de recrutement qui semble cependant se tarir depuis un an ou deux.

Elle a surtout tenté de résoudre un tabou : vivre sans le PCF, qui était de fait le réseau non statutaire faisant fonction de ciment humain, culturel et directionnel (et parfois matériel, et même financier, comme le montre le livre « Les vingt ans qui ont changé la CGT » (Leïla de Comarmond, Denoël, 2013). S’affranchissant du PCF comme « correspondant » politique de la CGT, comme cela a été le cas durant des dizaines d’années, le navire CGT a heureusement sauvé sa route dans les années 1990 et 2000. On a même pu dire que la « courroie de transmission » a fonctionné un moment à l’envers. Mais il restait quand même un habitus, une culture, des mœurs (« en être » ou pas). Et dans les moments où il faut choisir des personnes, résoudre des questions douloureuses sur le plan matériel et organisationnel (cotisations, structures), l’absence d’une forte légitimité implicite est devenue un handicap majeur. Or le PCF n’était plus du tout une « solution ». Il a lui-même connu bien des débats houleux (le « huisme » comme tentative de rénovation non stalinienne n’a pas laissé des traces impérissables en son sein), qui se sont parfois réfractés dans la CGT (avec des « modernistes » et des « enclumes » dans les deux endroits), mais souvent aussi sur d’autres lignes de différenciation que la reproduction mécanique des courants du PCF, même si des allégeances persistent sous une forme déformée, parfois surprenante, mystérieuse (les « huistes » de l’énergie ou d’autres) ou caricaturale.

La solution provisoire a été, sous Thibault, une sorte de refus obsessionnel du « politique », histoire de couper les ponts, qui a débouché, notamment en 2005, sur une crise à propos de l’appel au vote concernant le Traité constitutionnel européen. Beaucoup d’équipes ont heureusement refusé de confondre arrêt de la courroie de transmission à l’ancienne, et dérive vers une sorte de « neutralité » de fait. La clef d’explication de cet épisode est sans doute le refus d’assumer une lecture politique (au bons sens du terme et traduite en langage syndical) de la critique du libéralisme européen. Moins que jamais aujourd’hui, le PCF et ses courants internes, ni aucune autre force politique (Front de gauche y compris), ne peuvent être des référents utiles pour cimenter une orientation cohérente et résoudre des problèmes d’appareil. Par contre, la dépolitisation aboutirait à dévaler très vite une pente d’adaptation aux sirènes libérales, et pas du tout à « resyndicaliser » la CGT, comme Thibault l’a parfois défendu (et c’est une vraie nécessité).

La France est un pays politisé. Il faut donc trouver une « solution CGT » ou syndicale à ce qui s’appelle « l’alternative politique », et cette solution ne peut être qu’un projet syndical pluraliste de résistance au libéralisme, mais interpellant fermement toute la gauche sur des alternatives concrètes, sans être à la remorque de personne. Cela suppose aussi de construire des mobilisations unitaires pour combattre les politiques d’austérité de l’actuel gouvernement et les provocations du Medef. Cela peut passer aussi par des actions communes bien ciblées avec les forces de gauche (manifestation du 12 avril 2014 contre l’austérité, du 15 novembre sur le budget), car l’heure est grave dans le pays (comme elle l’était avant le Front populaire de 1936, même si la période est très différente), et plus encore après les assassinats dont Charlie Hebdo et des citoyens juifs ont été l’objet et après la formidable mobilisation populaire du 11 janvier.

Reformuler les perspectives stratégiques

Les attentes du salariat à l’égard du syndicalisme d’aujourd’hui ne sont pas celles des années 1950, ni des années 1970. Beaucoup de travaux l’ont montré, et récemment ceux de Jean-Marie Pernot (« De quoi la désyndicalisation est-elle le nom », in Histoire des mouvements sociaux en France, 1814 à nos jours, dir. Michel Pigenet, Danièle Tartakowski, La Découverte, 2013), ou ceux de chercheurs en sciences sociales. Il y a bien sûr les changements de structure de l’économie et du salariat : sous-traitance, PME adossées aux multinationales apatrides, éclatement des statuts, externalisation, féminisation, sans-papiers, contrats courts en tout genre, surexploitation, insécurité partout… Ce qui fait « classe commune » est plus que jamais à construire dans l’auto-organisation syndicale et de lutte, pas à pas. Pour cela, une inventivité démocratique et sans formalisme est absolument indispensable : pas de corset bureaucratique, place à l’initiative, à l’intelligence collective, au pragmatisme avec les jeunes surtout. En un mot, construire les structures adaptées aux hétérogénéités de la vie professionnelle.

Mais justement, parlant de « profession », il faut parler du « travail » vécu, soumis aux injonctions déshumanisantes du management néo-libéral, empêchant le travail bien fait et refusant la reconnaissance des inventions collectives et personnelles des salarié-es. Or, c’est ce déni qui détruit la santé au travail (psychologique autant que physique), et étouffe dans l’œuf l’autonomie des collectifs. Il convient donc de reprendre les choses à la racine, et que le syndicalisme se ressource dans la compréhension de « ce qui se passe » au travail, et pas seulement dans l’emploi. L’élaboration des revendications nécessite aujourd’hui de passer « par la porte du travail », c’est-à-dire par la délibération de ce qui s’y vit collectivement et individuellement. Et d’où peut émerger une nouvelle formulation des besoins.

Les revendications ont également besoin de tendre vers une nouvelle perspective émancipatrice, qui n’est pas moins nécessaire au XXIe siècle, 120 ans après la naissance de la CGT, qu’en 1906 (congrès d’Amiens). L’« émancipation intégrale » par la « double besogne, quotidienne et d’avenir », est le vrai fond dynamique de la Charte d’Amiens, et pas le refus étroit de toute action avec le « politique ». La « socialisation des moyens de production », introduite plus tardivement, fut rayée des statuts au congrès de 1995, parce qu’elle était comprise comme étatisation bureaucratique (et justement on voulait à l’époque rompre avec cela). Soit. Mais ce qui se développe dans les SCOP ou dans les projets alternatifs et autres « solutions industrielles » (SANOFI, etc.), c’est l’expérimentation d’une autre forme d’appropriation collective passant par la gestion concrète sans patron, certes menacée par l’environnement capitaliste, mais qui peut aussi ouvrir la voie à une économie solidaire respectueuse de l’environnement, et même à des reconversions industrielles complètes basées sur d’autres technologies.

Mais la reconversion nécessite la sécurité du salaire ! Et justement la sécurité sociale et son outil, la socialisation du salaire, reste à généraliser par le statut du salariat et la sécurité sociale professionnelle, entendue comme une alternative au marché du travail capitaliste, à la subordination et aux licenciements.

Tout cela peut déboucher sur l’audace d’un rapport décomplexé avec les « politiques » à gauche, déjà évoqué plus haut. Quand on sait où on va, on n’a rien à craindre de la confrontation, ni même à l’action sur des objectifs partagés et vérifiés soigneusement, tout en respectant les responsabilités propres des uns et des autres.

Il y a enfin la nécessité du rassemblement syndical, mais un rassemblement démocratique. Il ne s’agit donc pas d’un accord des seuls appareils nationaux, ni à l’inverse d’une simple manœuvre par le bas, tout aussi inefficace. Les salarié-es ont besoin de vérifier les propositions et stratégies des uns et des autres. Cela nécessite un débat public. D’où la proposition (voire Syndicats : Les cinq défis à construire, unissons-nous, éditions Syllepse, 2014) d’un Comité national intersyndical de dialogue, et d’action chaque fois que possible, ouvert sans limitation à priori. Certes les stratégies nationales sont contradictoires de bien des points de vue. Mais cette contradiction a besoin de démonstration publique, et elle n’est pas du tout vue de la même façon sur le terrain, dans les entreprises (où bien des équipes CFDT restent de vrais syndicats et non des « médiateurs sociaux »), que sur le plan des stratégies nationales. Simultanément, la nécessité existe de rassembler sans attendre celles et ceux qui partagent les mêmes approches revendicatives et d’action. La très grande crainte CGT d’admettre une vraie démarche publique de rapprochement rapide avec la FSU, et Solidaires, relève du même réflexe auto-protecteur qui mine son appareil national. Les salarié-es attendent de l’audace, de l’invention et non un repli sur les certitudes. Ouvrir les fenêtres : c’est souvent ce que font (sans le théoriser) les nouvelles équipes qui se construisent, et se heurtent parfois, incrédules, à des formalismes incompréhensibles dans leur organisation.

D’où l’espoir entendu souvent ces jours derniers : la CGT vivra si elle sait prendre des initiatives refondatrices audacieuses. Les mêmes audaces qui ont permis il y a 120 ans la confédéralisation des fédérations et des bourses du travail, pour faire face aux exigences d’une époque de fermentation sociale, parfois dans un joyeux désordre, mais en prise sur la vie.

Elsa Dubosc

 

 

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