Che

Comme il y a 50 ans, les bons esprits ironisent – les tee-shirts, les posters, etc. - sur la fascination exercée par la Révolution cubaine et le Che sur la jeunesse. Pourtant, quoi de plus naturel ? Si, au milieu et à la fin des années 60, à New-York comme à Paris, à Berlin ou à Rome des milliers de jeunes gens se sont reconnus dans les figures des « guérilleros héroïques » et plus particulièrement dans celle d’Ernesto Guevara, c’est d’abord et avant tout parce que cette lutte de libération nationale et sociale tranchait avec la médiocrité du champ politique à gauche : elle était aux antipodes tant d’une social-démocratie qui avait renoncé à toute transformation sociale radicale que de l’insondable tristesse qui suintait de l’URSS et des Pays de l’Est européen. Le socialisme et la liberté, le socialisme et la joie de vivre : voilà l’image que renvoyait alors « la fête cubaine » (1) !

Ce n’est que plus tard, à la fin de la décennie des années 60, que déferlent à travers le monde le culte du Che, les images christiques de sa dépouille, le romantisme révolutionnaire. Mais, pour le courant marxiste-révolutionnaire (2), la rencontre avec la révolution cubaine s’est opérée très rapidement, au début du processus, au commencement de la décennie des années 60, avec la prise du pouvoir et les premières décisions prises par les révolutionnaires cubains. Cette convergence s’est nourrie principalement de deux phénomènes : d’abord la reconnaissance que Cuba venait de connaître une authentique révolution, un processus de révolution permanente, une révolution qui s’engageait vers le socialisme. Le second phénomène a été la tenue à Cuba, dans les années 1963 et 1964, d’un vaste débat sur la construction du socialisme, précisément.

Révolution socialiste ou caricature de révolution

Lorsque Fidel et le Mouvement du 26 juillet prennent le pouvoir, le 1er janvier 1959, le contenu de leur mouvement révolutionnaire est essentiellement celui d’une lutte pour le rétablissement de la démocratie (contre la dictature de Batista) et pour l’indépendance nationale (contre la mainmise nord-américaine sur Cuba). La référence au socialisme est pour le moins discrète. Au sein-même de la direction cubaine, seul Ernesto Guevara se réclame vraiment du marxisme.  Mais, après une courte période d’expectative, les Etats-Unis prennent des mesures de rétorsion auxquelles la direction cubaine répond alors par la nationalisation des multinationales pétrolières étrangères (Texaco, Esso et Shell) en juin 1960, puis par la mise sous tutelle de 600 entreprises nord-américaines (juillet 1960) et enfin, en octobre, la nationalisation de 382 entreprises privées cubaines (banques, raffineries, distilleries, etc.) et de 166 entreprises américaines (dont Coca-Cola, Remington et Westinghouse). En avril 1961, Castro parle pour la première fois de la révolution cubaine comme d’une révolution socialiste.

Dans la grille d’analyse « marxiste-révolutionnaire », c’est typiquement un phénomène de révolution permanente : la révolution cubaine commence comme une révolution démocratique, anti-impérialiste. Mais confrontée à la réaction de la bourgeoisie cubaine et, surtout, de l’impérialisme nord-américain, la direction révolutionnaire est confrontée au dilemme : conciliation et capitulation ou approfondissement de la révolution (dans un sens socialiste). Dans de nombreux pays dominés, notamment lors des processus de décolonisation, les directions politiques des mouvements populaires ont choisi la voie de la conciliation. Mais, la direction cubaine, elle, a choisi la seconde voie, l’approfondissement de la révolution, la rupture avec l’impérialisme, la « transcroissance » de la révolution démocratique et anti-impérialiste en révolution socialiste.

Quel socialisme ?

Le second élément politique qui va consolider les liens entre le courant marxiste-révolutionnaire et les révolutionnaires cubains est l’organisation d’un grand débat sur la construction du socialisme à partir de 1963. Les questions en débat concernent d’abord le contenu des mesures d’urgence à prendre en matière de politique économique : dans la gestion de la production et la motivation des salariés, quelle place faut-il donner aux « stimulants matériels » (différenciation des salaires, primes) ? Faut-il favoriser l’autonomie des entreprises ou, au contraire, miser sur la centralisation par grandes branches d’activité ? Mais, très vite, en liaison avec ces questions d’orientation économique, la discussion se porte sur des thèmes touchant à la théorie marxiste :  dans un cadre global marqué par la nationalisation d’une grande partie de l’économie, doit-on considérer les moyens de production des entreprises étatisées comme des marchandises (appartenant à « leur » entreprise) ou comme une propriété sociale ? Dans quelle mesure l’activité économique continue-t-elle à être régie par la loi de la valeur ?

Derrière ces différentes questions, c’est finalement la conception du socialisme qui est en jeu, en particulier sa proximité - ou sa distance - avec le « modèle soviétique ». Les principaux protagonistes de cette discussion sont des officiels cubains bien sûr, mais aussi des économistes européens, en premier lieu Ernest Mandel – économiste belge et dirigeant de la Quatrième Internationale - et Charles Bettelheim (3). Sur le fond, ce débat oppose le Che - alors ministre de l’Industrie et soutenu par Ernest Mandel - aux économistes cubains issus du parti socialiste cubain (PSP, l’ancien parti communiste) qui sont soutenus par les conseillers soviétiques et par Charles Bettelheim .

Che Guevara conteste les thèses qu’il considère comme s’inspirant du modèle soviétique. « Considérant chaque établissement comme une partie de la grande entreprise unique qui est l’Etat », il refuse que l’on puisse considérer les biens de production comme des marchandises en l’absence d’un véritable marché. Il n’est pas favorable aux stimulants matériels (sauf, éventuellement, s’ils sont collectifs et demeurent marginaux) et défend le principe de gratuité de certains biens et services. Enfin, il se prononce en faveur d’une prééminence du plan comme contenu même de la construction du socialisme : « la planification centralisée est la manière d’être de la société socialiste, la catégorie qui la définit, et le point où la conscience de l’homme parvient enfin à synthétiser et à diriger l’économie vers son objectif, la libération totale de l’être humain dans le cadre de la société communiste ».

Rétrospectivement, les conceptions de Guevara peuvent apparaître aujourd’hui comme plutôt centralistes et, surtout, extrêmement volontaristes. Mais l’on comprend que le courant marxiste-révolutionnaire y ait alors surtout vu une critique en actes des conceptions soviétiques en matière économique, anticipant sur une critique plus globale qui s’étendra à la politique étrangère, notamment lors du message du Che à la Conférence de l’Organisation latino-américaine de solidarité (OLAS) en 1967…

Le socialisme et l’homme à Cuba

C’est ce contexte idéologique qui donne alors toute son importance à la référence à Cuba. Début 1965, plusieurs mois avant son exclusion, le Secteur Lettres de l’UEC – la tendance de gauche de l’UEC - publie sous forme de brochure « Le socialisme et l’homme ». Dans ce court texte, Ernesto Che Guevara insiste sur l’obligation d’exemplarité pour les responsables, aux antipodes des privilèges dont dispose la nomenklatura des Pays de l’Est : « nos enfants doivent posséder les mêmes choses que les autres enfants, mais ils doivent aussi être privés de ce dont sont privés les autres enfants ». Il aborde de nombreux problèmes : l’héritage mortifère du capitalisme, la lutte idéologique, le parti d’avant-garde, l’auto-éducation des individus, la place du travail dans la société nouvelle, la transition vers le communisme, les problèmes de l’art et de la culture (avec une condamnation du réalisme socialiste stalinien), etc.

Mais l’accent est plus particulièrement mis sur la création de l’homme nouveau à travers la construction du socialisme. Et le texte se conclut de façon assez lyrique par une évocation vibrante de l’espérance socialiste et communiste : « nous autres, socialistes, nous sommes plus libres parce que nous sommes plus riches, nous sommes plus riches parce que nous sommes plus libres. Le squelette de notre pleine liberté est prêt. Il ne lui manque plus que sa substance et ses vêtements : nous les créerons (…) Le chemin et long et en partie inconnu. Nous connaissons nos limites. Nous ferons l’homme du XXI° siècle nous-mêmes ». Republié ultérieurement (1967) sous l’égide de Michael Lowy par les éditions Maspero, ce texte constituera une référence majeure lors de la construction de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR).

Deux, trois Vietnam

La JCR a d’ailleurs été souvent caractérisée comme une organisation « trotsko-guévariste ». Si elle n’a pas revendiqué formellement cette étiquette, elle ne s’en est jamais vraiment défendue non plus ! Et il est vrai que dans ses publications, les références au Che sont omniprésentes. La JCR s’identifie à ce qu’elle considère comme une interprétation guévariste de la théorie de la révolution permanente. Début 1967, un an après sa création, l’une des premières activités éditoriales de la JCR sera la publication, en affiche et en brochure, du message adressé par Guevara à la conférence de l’Organisation Latino-Américaine de Solidarité. Ecrit alors qu’il est déjà engagé dans la guérilla en Bolivie, le message explique pourquoi la guerre au Vietnam constitue le cœur de la situation mondiale.

N’ayant plus de responsabilités à la tête de l’état cubain, le Che n’hésite plus à critiquer durement l’URSS et la Chine : « Mais ils sont aussi coupables ceux qui, à l’heure de la décision, ont hésité à faire du Vietnam une partie inviolable du territoire socialiste ». Alors, dans ces circonstances, la meilleure aide possible à fournir au peuple vietnamien, c’est d’engager la lutte, ici et maintenant. D’où l’appel du Che : « Comme nous pourrions regarder l’avenir proche et lumineux si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de mort et d’immenses tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups répétés à l’impérialisme, avec pour celui-ci l’obligation de disperser ses forces, sous les assauts de la haine croissante des peuples du monde ! ». Comment pouvions-nous prendre cela, sinon comme une leçon vivante d’internationalisme et un appel au combat ? Voire un appel aux armes …

Une longue fidélité

Quelques jours après son assassinat en Bolivie en Octobre 1967, dans la grande salle de la Mutualité, la JCR organise un vibrant hommage au Che, notamment par la voix de Janette Habel.

L’année suivante, l’éditeur François Maspero publie un ouvrage synthétique de Michael Löwy (4) qui traite de la philosophie et de la pensée économique du Che, ainsi que de ses réflexions sur « la guerre révolutionnaire ».

En 1987, vingt ans après la mort du Che, les éditions La Brèche – maison d’édition proche de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) – publie « Ecrits d’un révolutionnaire » (5) qui reprend les textes les plus importants de Guevara, ainsi que les principales contributions (Guevara, Mandel, Bettelheim) du débat économique des années 1963-1964.

Et, à nouveau, vingt ans plus tard, Olivier Besancenot et Michael Löwy reviennent sur l’héritage du Che (6). Ils font le choix de s’intéresser « aux idées, aux valeurs, aux analyses, aux propositions, aux rêves de l'homme. Certes, il était un combattant qui maniait avec autant d'aisance la plume que le fusil. Mais pour quelle cause se battait-il ? Quelle image avait-il de la société enfin émancipée du cauchemar capitaliste ? » …

Nous avons été guévaristes. Durablement. Par fidélité à nos idéaux de jeunesse. Sans regrets ni remords.

François Coustal

Notes :
(1)  La Fête cubaine, Ania Francos, R. Julliard, 1962
(2)  J’entends ici par « courant marxiste révolutionnaire » le courant politique qui s’est construit progressivement par la rencontre entre une version ouverte du trotskisme et les nouvelles avant-gardes nées de la radicalisation de la jeunesse. En France, ce courant s’est principalement incarné à travers « la gauche » de l’Union des étudiants communistes (UEC) jusqu’en 1965, puis ensuite à travers la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) et, enfin, la Ligue Communiste.

(3)  Charles Bettelheim a participé longtemps aux travaux de la section économique du PCF. Il soutient les réformes économiques en URSS. Parallèlement, il développe une importante activité de conseiller économique auprès de divers gouvernements progressistes du Tiers-Monde (Egypte, Inde, Algérie). Ce n’est qu’à partir de 1966 qu’il approfondira sa critique du modèle soviétique et se prononcera en faveur de la Révolution culturelle chinoise. En 1971, il dénoncera l’alignement de Cuba sur le modèle soviétique…

(4)  « La pensée de Che Guevara ». Michael Lowy. Petite collection Maspero (3° trimestre 1970)

(5)  « Ecrits d’un révolutionnaire ». Ernesto CHE GUEVARA. Editions La Brèche (octobre 1987)

(6)  « Che Guevara : une braise qui brûle encore ». Olivier Besancenot, Michael Löwy. Edition Mille et Une Nuits.

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