Ciao Maya

La dernière fois que j’ai vue Maya, ce fut lors de l’enterrement de Muriel Naessens, membre du Planning familial du 93, féministe chaleureuse et animatrice du théâtre de l’opprimé. Il y avait beaucoup de monde. Maya était très affaiblie et l’on sentait qu’elle avait fait un immense effort pour venir jusqu’au Père-Lachaise partager ce moment d’émotion. Cette cérémonie fut aussi l’occasion de découvrir les multiples facettes de la vie de Murielle. Comme on découvre ou redécouvre aujourd’hui les mille et une vies de Maya à travers les nombreux hommages qui lui sont rendus ou dans l’entretien qu’elle a accordé à Margaret Maruani et Rachel Silvera en 20131. Née en 1937 à Riga en Lettonie, Maya était la fille d’un couple d’intellectuels, juifs et communistes (du moins son père) venus se refugier dans le Paris du Front populaire. La vie de la jeune Maya fut très mouvementée, marquée par la guerre et la crainte des nazis, puis les voyages : celui, très jeune, en Afrique du Sud, pays de l’Apartheid, pour rencontrer son grand père maternel ; celui à Genève pour échapper aux contrôles de la police française après avoir aidé, avec sa famille, la résistance algérienne ; aux USA où elle s’est engagée avec le mouvement étudiant dans la lutte pour les droits civiques des « noirs ». Ce fut ensuite un long séjour de huit ans dans la Cuba révolutionnaire dont elle fut expulsée en 1971 pour ses critiques contre l’évolution du Régime. Elle rentre alors à Paris, le Paris de l’après mai 1968 et de l’émergence spectaculaire du nouveau mouvement féministe.

A partir de cette date, elle n’a pas cessé de mener de front un combat politique au sein ou à côté de la gauche radicale2 et un combat féministe qui devint le centre de son engagement. Elle cofonda le MLAC3 en 1973, mouvement unitaire qui osa braver la loi en pratiquant des avortements illégaux et joua un rôle décisif dans la création d’un rapport de force en faveur de la liberté de l’avortement et de la contraception. Face à la mobilisation sans précédent de dizaines de milliers de manifestant.es dans toute la France, le nouveau gouvernement de Giscard d’Estaing fut contraint de reconnaître aux femmes le droit à « l’interruption volontaire de grossesse » à la fin de 1974, mais avec des restrictions et sans remboursement. Après le vote de cette loi, une partie des féministes prit du recul. Maya, quant à elle, continua à mobiliser les énergies s pour faire appliquer cette loi, pour obtenir le remboursement de cet acte en 1982, la levée des restrictions et favoriser la diffusion de la contraception, en 2001. Entretemps, Elle cofonda de manière unitaire la CADAC en 1990 pour faire échec aux commandos anti-avortement à la solde de l’extrême droite et des catholiques intégristes qui sévissaient régulièrement sur certains marchés, dans les hôpitaux ou les cliniques pour intimider les femmes qui souhaitaient avorter ainsi que les personnels médicaux ou paramédicaux. C’est grâce à la CADAC que fut obtenue la création en 1993 du délit d’entrave à la loi sur l’IVG. Mais le droit à l’avortement ne fut pas le seul axe de luttes pour Maya. Elle créa avec Suzy Rojtman, Simone IFF et Nathalie Bourdon, le Collectif féministe contre le viol en 1985, en plein creux de la vague féministe.

Le mouvement féministe en France ne se résume pas à l’action de certaines personnalités, loin de là. Mais Maya en fut effectivement un des piliers grâce à sa détermination, sa fibre internationaliste et sa boussole « luttes de classes ». Pour elle, comme pour nous, la lutte contre l’oppression des femmes était inséparable de la lutte contre l’exploitation capitaliste. C’est pourquoi elle fut partie prenante de toutes les initiatives contre le développement du temps partiel et de la précarité imposées aux salariées aux côtés d’autres féministes investies dans le travail syndical ou en lien avec des chercheuses du GEDISST4. Elle apporta son soutien, avec d’autres, à la lutte de femmes salariées comme celle des infirmières et de leur coordination entre 1989 et 1991. Un peu plus tard elle rejoignit le comité de soutien aux femmes de l’ex-Yougoslavie, victimes de violences spécifiques et du viol comme arme de guerre.

L’activisme de Maya pouvait fatiguer certaines mais bien souvent elle avait un sens de l’initiative remarquable. Après l’élection de J. Chirac aux présidentielles de 1995 qui avait offert certains ministères aux membres de l’Opus Dei et les menaces qui pesaient sur les droits des femmes, Maya fut de celles qui réussirent à convaincre la majorité des associations féministes mais aussi des associations antifascistes comme Ras-Le-Front, différentes composantes du mouvement syndical dont la CGT, l’extrême gauche et le PCF, à faire une grande manifestation, pour les droits femmes, pour le droit à l’emploi et contre l’ordre moral en particulier. Ce fut le 24 novembre 1995. Un immense succès malgré (ou à cause) de la grève des cheminots qui commença la veille. 40 000 personnes se retrouvèrent à Paris pour dénoncer la politique gouvernementale et la montée de l’extrême droite ; anciennes et nouvelles féministes, femmes et hommes se retrouvèrent au coude à coude, CGT et PCF manifestant pour la première fois aux côtés des associations féministes5. Le lendemain commençait le grand mouvement social de 1995. Dans la foulée se créa le Collectif national pour les droits des femmes qui organisa en 1997 les Assises pour les droits des femmes auxquelles participèrent 2000 personnes (dont une majorité de femmes), venues de tous les horizons.

C’est au cours de toutes ces décennies que Maya sut nouer de nombreux liens avec les animatrices et animateurs de multiples luttes, coordinations et collectifs divers mais aussi avec certains élu.es de la gauche, des Verts, des syndicalistes des deux sexes ou responsables de la Gauche radicale et plusieurs chercheuses. Tous ces contacts se retrouvaient dans un carnet d’adresses boursoufflé qu’elle trimballait et oubliait partout. Il ne s’agissait pas tant de satisfaire son égo personnel que de travailler au corps les différents secteurs de la société en mouvement et de les alerter sur l’urgence de se mobiliser en faveur des droits des femmes et du combat féministe. Elle nous sollicitait toutes et tous pour tenter de mieux comprendre également les bouleversements survenus dans les rapports de force politiques et sociaux en France et sur le plan international « après la chute du mur de Berlin » en 1989. Comme nous, elle chercha à lutter contre les guerres relancées par Bush père et fils, en Irak, en Afghanistan etc. les politiques d’austérité et les crises financières imposées non seulement aux peuples du Sud mais dans tous les pays occidentaux etc. Comme nous elle fut catastrophée par la remontée de l’extrême droite, du racisme à l’égard des personnes immigrées et de leurs enfants né.es en France, des intégrismes religieux tant aux USA, qu’en Israël, en Algérie etc. Comme nous elle se solidarisa avec les féministes algériennes molestées et menacées d’assassinat dans leur pays, et dont certaines ont trouvé asile en France. C’est dans ce contexte que la question du voile à l’école a émergé en France en 1989 et a rebondi en 2003-2004 (et régulièrement depuis) quand Jacques Chirac a décidé d’interdire le port de signes religieux « ostentatoires » dans l’école publique, avec l’accord des socialistes. Loi qui fut ressentie très largement par les jeunes des quartiers populaires comme une loi discriminatoire visant la religion musulmane. J. Chirac avait réussi son coup : l’ensemble du mouvement social (associations féministes, syndicats, forces de gauches ou d’extrême gauche etc.) s’étripa pour ou contre la loi. Le CNDF risquait d’éclater dans ce climat hystérique. C’est pourquoi il ne se prononça pas sur la loi elle-même. Il organisa lors d’une rencontre nationale un débat approfondi sur la laïcité, les normes religieuses et le corps des femmes, le racisme et les discriminations pour aboutir à une position consensuelle. A la suite de cette réunion, une tribune fut publiée dans Libération le 27 janvier 2004 intitulée contre le racisme et pour les droits des femmes, signée par trois militantes Suzy Rojtman, Maya Surduts, Josette Trat.

La violence des invectives échangées sur cette question, entre féministes, n’a pas réussi à démoraliser Maya qui a continué à mettre toute son énergie contre la fermeture des maternités de proximité et le droit à la santé pour toutes et tous ou à organiser la solidarité avec la lutte des femmes dans les pays du Moyen orient qui se sont soulevés contre les dictatures comme en Tunisie ou en Egypte, en 2011. Nul doute que Maya aurait aimé être des nôtres dans les manifestations contre la loi El Khomri, ou sur la Place de La République. Nul doute qu’elle n’aurait pu s’empêcher de faire la leçon aux plus jeunes du haut de ses 79 ans, sans craindre de les agacer … Car Maya, cette grande gueule, n’avait peur de rien et est restée une militante passionnée par les débats et les mouvements sociaux, jusqu’à son dernier souffle.

Josette Trat

1 Travail, Genre et Société, n°29, en libre accès actuellement en hommage à Maya.

2 D’abord à Révolution, puis bien plus tard à la Ligue communiste révolutionnaire et enfin, à Ensemble.

3 Association dirigée par l’avocate féministe Monique Antoine dans laquelle se retrouvaient le Planning familial, des syndicalistes de la CFDT, différentes composantes de l’extrême gauche, des médecins des deux sexes etc. mais d’où étaient absents la CGT et le PCF.

4 Groupe d’études sur la division sexuelle et sociale du travail, Groupe de recherche du CNRS longtemps dirigé par Danièle Kergoat.

5 Comme nous le disait souvent Maya, c’était « Après la chute du mur de Berlin…». Pour une analyse plus détaillée du courant « féministe-luttes de classe » cf. Josette Trat (coordinatrice), Les Cahiers du féminisme, dans le tourbillon du féminisme et de la lutte des classes, éditions Syllepse 2011.

 

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