Comment affronter le proto-Etat européen : table rase ou Alter-Europe

L’affrontement en cours en Europe entre le gouvernement Syriza et le Janus aux multiples visages du proto-Etat européen nous pose des problèmes politiques, stratégiques et même théoriques considérables et inédits.  Il faut d’abord le reconnaitre modestement.

  1. Nous sommes en retard d’analyses précises

Bien entendu, le débat s’enflamme depuis le compromis pourri du 13 juillet. Mais avant d’aborder cela, une certaine mise en perspective s’impose.

Stathis Kouvélakis parle  du « plus grand désastre de la gauche de transformation sociale en Europe depuis l'effondrement de l'URSS ». C’est effectivement ce qui se joue. Nous le savons. Mais c’est peut-être encore plus profond ou plus grave. A quand remonte en Europe l’apparition d’un vrai gouvernement d’affrontement avec la logique libérale-capitaliste ? Dans la Grèce de l’immédiat après 1945 sans doute, avec les régions libérées (et on sait la fin tragique de cette guerre civile), et la Yougoslavie de Tito. Avant cela, il y a eu pendant quelques mois le gouvernement de Catalogne en 1936 (à discuter sans doute), et encore avant, les situations post-1917 dans quelques pays, avec des tentatives éphémères ou contradictoires. C’est tout pour l’Europe au 20ème siècle. Mais ces situations passées n’ont absolument rien, rien à voir, avec ce qui se passe aujourd’hui. Dans ces situations, il y avait la référence à « la » Révolution  : 1917. On parlait donc  d’affrontements révolutionnaires. Rien de tel avec Syriza, pas de la faute de Syriza, mais faute à la panne stratégique que nous subissons depuis, justement, l’effondrement de l’URSS et le changement d’époque, mais aussi à l’absence d’expériences vivantes. On parle aujourd’hui de rupture avec le libéralisme, voire d’anticapitalisme, mais nous sommes dans un monde où nous ne savons plus comment nommer la révolution, car nous n’en savons plus rien.

Bien sûr, il n’y a pas de révolution en Grèce, comme le dit Claude Gabriel (dans son texte interrogatif intéressant et courageux -par les temps qui courent- sur Tsipras qui… peut-être « aurait raison » : www.ensemble-fdg.org/content/et-si-tsipras-avait-raison). Mais le problème n’est sans doute pas d’attendre une vraie révolution selon les normes, mais de savoir comment une révolution peut advenir ou se préparer. Il y a à mon avis de grandes probabilités pour qu’un climat social effervescent et un durcissement des affrontements de classes et politiques en Europe débouchent d’abord sur une expérience de « gouvernement de gauche » dont le projet en regard de ce que nous nommons encore « révolution » soit inachevé ou pas clair du tout.  Et que cette éventualité ne soit pas éphémère, mais ouvre une phase de confrontations articulant combats politiques et idéologiques, luttes sociales, campagnes internationales, reculs partiels (et même défaites), reprises d’élan, bras de fer difficiles, afin de gagner en longue durée une confiance, une majorité, une… hégémonie. Même si je sais que le combat politique est impitoyable avec des contraintes de temps non illimitées, et que l’adversaire (notamment la finance) est pour le moment maître du temps.  

Je parle d’un vrai gouvernement de gauche bien sûr, c’est-à-dire qui assume un combat. Et là encore, nous n’avons aucune expérience, sinon celle des « faux » gouvernements de gauche. Nous n’avons jamais été confrontés à une expérience concrète de ce type, mais nous y sommes quand même impliqués plus vite qu’on ne l’a cru, car ce sont nos camarades qui sont en première ligne. La stratégie est donc à construire à chaud, dans le feu de l’expérience concrète et accélérée, avec des Fronts et mouvements aussi divers que Syriza, Podemos, Front de gauche, Die Linke, etc. A l’intérieur desquels les lignes fluctuent (réformisme radical, écologie radicale, anti-capitalisme, révolution…) mais qui demeurent des coalitions indispensables, car ancrées dans le réel de la lutte à l’instant T (en tout cas il n’y en a pas d’autre visible).

Personne ici ne parle de trahison en Grèce et c’est heureux. Le seul fait que Tsipras dise lui-même ne pas croire à ce qu’il a signé, et donc explique qu’il a fait un compromis parce qu’il jugeait impossible de faire autrement à moins d’envoyer le pays dans une impasse totale, le distingue radicalement d’un Hollande en 2012, lorsqu’il s’incline sur le Traité européen. Toute la question est donc de savoir s’il se trompe et en quoi très concrètement.

On peut me semble-t-il lister un certain nombre de problèmes non résolus et auxquels nous n’étions pas préparés le 25 janvier 2015, et encore moins que Syriza peut-être :

  • Que signifie concrètement sortir de l’euro ? Nous avons vu passer des textes généraux et macro-économiques sur le sujet, mais jamais à ma connaissance d’étude concrète (peut-être que Sapir l’a fait mais je ne connais pas). Le texte de Claude Gabriel, déjà cité, est le seul qui me parait réellement entrer en détail dans ce débat.
  • Peut-on, étant au gouvernement, essayer de gagner du temps avec l’Eurogroupe dans un bras de fer de quelques mois, tout en préparant publiquement une sortie ? Non, cela n’est pas praticable. C’est incompatible. On fait l’un ou l’autre, mais pas en même temps. Le champ politique particulier des rapports entre gouvernements ne le permet pas.
  • Comment alors séparer concrètement la politique du gouvernement de celle du parti majoritaire ? En effet, un gouvernement n’est pas une excroissance du parti. Le gouvernement est dans l’appareil d’Etat, pas le parti (c’est même valable pour la France avec le PS…). Syriza pourrait (voir si ce débat est possible sans fracture) ou devrait se donner des marges d’action que le gouvernement n’est pas ou plus en capacité d’avoir dans le bras de fer européen. Or, il me semble que nous sommes nombreux à avoir pressentis une absence totale d’autonomie de Syriza face à Tsipras, et plus généralement en Grèce nous notons une sorte d’attentisme depuis le 25 janvier : tout le monde est suspendu à ce que fait le gouvernement (notamment le syndicalisme). Ce problème est plus compliqué qu’on ne croit pour plusieurs raisons. D’une part, l’Etat grec n’est pas « fort » au sens français-5ème république. C’est plutôt un régime parlementaire et c’est très bien comme cela ! Les Grecs ont élu des députés, pas un homme providentiel. Et le Parlement a un gros pouvoir de pression et de contrôle sur le gouvernement. C’est d’ailleurs pourquoi Tsipras s’en éloigne par la manière forte ou grâce à la droite (même s’il vient d’annoncer semble-t-il des possibles élections à l’automne, car cela n’est pas tenable), de même que de son propre parti.  Plus généralement, qu’est-ce que l’Etat grec depuis la fin du régime des colonels ? Nous manquons d’une analyse approfondie sur ce qui est appelé par nos ennemis un d’Etat non « moderne », car soumis aux circuits claniques et aux privilèges grossiers (Eglise, armateurs), ce qui n’est pas la formule plus policée de l’ordo-libéralisme. Tsipras semble tenté de construire un pouvoir politique fort pour récupérer des marges de manoeuvres, vu sa popularité, sans doute très exceptionnelle parmi la classe politique récente. Raison de plus pour que le parti Syriza et les forces à l’intérieur tentent d’avoir plus de latitude d’action politique. Idem si possible pour le « mouvement social », mais c’est encore une autre affaire (car un certain attentisme de ce point de vue est assez logique, même si ce serait mieux que cela ne soit pas le cas, vu ce qu’a vécu le pays depuis 2010).
  • Autre point : peut-on faire voter clairement un pays (par exemple le 5 juillet) sur une alternative aussi sophistiquée que celle-ci : « Nous tentons un bras de fer avec l’Europe et le FMI pour aboutir à un compromis provisoire pour adoucir l’austérité, mais s’ils veulent nous tuer, alors nous devons préparer une sortie de l’euro » ? Une des deux branches de cette alternative risque de ne pas être entendue, si elle est seulement implicite ou murmurée dans des cercles politisés. Et il semble certain que Tsipras et sa majorité ne veulent en aucun cas une sortie. Or cela a été dit et redit : si Tsipras avait mis dans le débat en janvier la sortie de l’euro comme politique concrète, même conditionnelle, Syriza n’aurait pas gagné. Le bras de fer a eu lieu et il est perdu pour le moment. Si on veut préparer le pays à une autre séquence politique, il faut probablement un autre débat de plusieurs mois, et dont l’enjeu doit être clairement ciblé (l’affrontement), et pas une politique floue au conditionnel. Mais quel est le risque ? Perdre.
  • Dernier point qui me parait difficile à comprendre : peut-on prendre des mesures de désobéissance unilatérales, comme c’est préconisé par Michel Husson, par Pierre Khalfa,  par Varoufakis, par la commission sur l’audit de Eric Toussaint, tout en disant qu’on ne sort pas de l’euro, ou qu’on ne cherche pas à le faire ? Je n’y connais rien en économie concrète, mais il me semble qu’on est très vite ramené au point précédent par la violence de l’affrontement. Dès la toute première mesure (annoncer une nationalisation de la banque de Grèce par exemple), il me semble que les vautours vont accourir et attaquer leur proie avant la mesure suivante.

Sur tous ces points, nous aurions besoin d’un travail collectif de notre réseau d’économistes, en liaison avec nos amis Syriza. Nous sommes en retard. Dès le 25 janvier, nous avions besoin de la  mise en place d’une cellule d’urgence analytique collective, faisant le point hebdomadairement, et à distinguer de ce que nous avons très bien fait : le Collectif unitaire de soutien (autre chose est son succès relatif, sur lequel je ne dis rien ici, mais où le syndicalisme a une énorme responsabilité).

1) Ce qu’est le pro-Etat européen.

Je suis parfois surpris dans certains échanges de constater un malentendu, pour le moins, sur l’analyse de l’Union européenne, et de comment la combattre.

Réformer l’Europe ? Il semble bien qu’une interprétation ait été faite tendant à sous-entendre que, puisque nous ne sommes pas pour une sortie de l’euro comme projet politique (par exemple pendant la campagne de 2014), c’est que nous pensons qu’on pouvait la « réformer » par des pressions fortes, des menaces, des désobéissances partielles, etc. Et aujourd’hui, la preuve serait faite que cette vision ne marche pas, qu’il faut rompre avec cette perspective, et donc la conclusion serait que « la réforme est impossible » et la seule politique positive et centrale serait la sortie de l’euro voire de l’Union européenne.

Dans la foulée, Euro et Union européenne (UE) semblent alors être mis sur le même plan. Voir à ce sujet le titre pas du tout ambigu du livre coordonné par Cédric Durand : « En finir avec l’Europe », qui va bien au-delà de l’euro. De même que la phrase suivante tirée d’un texte commun entre Cédric Durand et Razmig Keucheyan : « Laisser imaginer, comme le font des secteurs majoritaires de la "gauche de la gauche", qu’une « autre Europe est possible » à partir de celle qui existe, comporte un risque : celui de susciter le pessimisme et la désespérance parmi les militants et les électeurs ». Dans cette phrase, l’ambiguïté à lever vient de l’expression : « à partir de celle qui existe » (l’Europe). Mais telle que cela est écrit, on pourrait croire aussi qu’une « autre Europe » n’est même pas un objectif à rechercher. Cédric Durand explique aussi (dans Regards) qu’il a cru que le mouvement altermondialiste et les forums sociaux (auxquels il a participé) remporteraient des victoires au moins partielles pour faire entrevoir une autre Europe, mais ils ont échoué. Il faudrait donc passer à autre chose stratégiquement.

Ce qui est en premier lieu surprenant avec ce type de raisonnement, c’est qu’il pourrait fort bien s’appliquer par exemple à l’Etat national et à toutes les transformations qui ont eu lieu depuis l’hégémonie mondialiste libérale. Ce n’est pas seulement l’Europe, mais toutes les institutions classiques qui ont subi une mutation depuis les années 1980. Les peuples voient ou sentent que « l’Etat se retire » (l’Etat social classique ou « national social », selon la terminologie d’Etienne Balibar) comme l’expliquait le politologue Stéphane Rozès, ce qui produit une résistance, un refus populaire (années 1995 et suivantes, ouvrant le cycle de l’anti-libéralisme). Mais il se retire au profit d’autre chose : la montée du proto-Etat européen (mais aussi de l’OMC, de TAFTA, etc, nous y reviendrons), bancal et chaotique à bien des égards, mais parfaitement efficace pour mener la lutte des classes ou la briser. J’y reviendrai aussi. 

L’important pour le moment est surtout de dire ceci : les états nationaux sont à la fois devenus adéquats à la mondialisation (Etat « stratège » et non directement interventionniste, comme l’est l’Europe), puissants et violents quand il le faut. Mais ils restent des cibles visibles dépositaires des politiques gouvernementales. Donc nous menons des combats dans ces Etats-là, et ces combats n’ont pas immédiatement pour cible de les renverser, au nom de l’analyse que toute victoire partielle serait devenue impossible. Pourrait-on par exemple dire, en 2010 quand Sarkozy met en œuvre sa réforme des retraites, qu’il est vain de chercher à désobéir sur ce thème parce que c’est tout le gouvernement qu’il faut faire sauter et tout son environnement lié aux disciplines des Pactes de stabilité européens, la règle d’or budgétaire, le tout découlant de l’euro ? Bien entendu, tout cela est vrai aussi (et le « moment 2010 » a été très insuffisant de ce point de vue, et d’ailleurs nous avons perdu), mais cela n’implique pas qu’on ne cherche pas par des luttes ciblées à remporter des victoires partielles et provisoires. Il faudrait démontrer qu’il y a un « monstre européen » bien plus dangereux que les Etats de la mondialisation tels qu’ils sont aujourd’hui, d’autant plus que ce se sont eux qui ont fabriqué et entretiennent tous les jours le dit-monstre européen.  Nous l’avons assez dit et démontré !

Un supra-Etat en Europe ? Cela dit la question mérite d’être posée de savoir si le proto-Etat européen ne s’est pas suffisamment affranchi de ses géniteurs, au point d’avoir acquis une autonomie de fonctionnement quasi automatique. Et qu’il délimiterait un territoire où l’Etat serait en quelque sorte un échelonnement de forteresses agencées entre l’Etat-nation et le proto-Etat européen, de sorte que d’où que l’on observe ou que l’on lutte, on ne se confronte qu’à une des faces du Janus étatique. A lire certaines contributions des partisans de la sortie de l’Euro comme premier acte politique, cette hypothèse encore non formulée vient à l’esprit. Il conviendrait de l’instruire, car elle a de la pertinence. Ce qui ferait que les conflits dans un pays contre les « hommes en noirs » de la troïka deviendraient en quelque sorte des conflits « internes » au champ de l’Union européenne comme espace commun à tous (la « cage de fer » comme le dit un article du Monde Diplo d’août 2015 expliquant la genèse de l‘ordo-libéralisme en Allemagne), un peu comme une province populaire qui entrerait en rébellion contre son Etat encore national (Bretagne !) devenu détaché de toute préoccupation un tant soit peu démocratique et sociale.

Dans Regards du 22 mai 2014, un débat oppose Cédric Durand et Etienne Balibar. Ils sont bien entendu totalement en désaccord sur les politiques à conduire, comme on le sait. Mais il y a aussi le cadre d’analyse justifiant les politiques. Cédric Durand décrit le système proto-étatique européen comme « un système clos » (ou « totalement corseté »), où « aucune avancée n’est possible » : il convient donc de « sortir de ces cadres, non pas pour on ne sait quel retour à la nation, mais pour reconstituer un mouvement par en bas, solidaire et internationaliste… ». Je souligne : « par en bas » (on y reviendra).  Ce à quoi Balibar répond : « En finir avec l’Europe ? C’est au mieux équivoque et au pire criminel ». Il nie que les institutions européennes auraient une nature étatique, et il laisse entendre que l’Union aurait une sorte de plasticité fédérale (et ne serait donc pas un « système clos »). Il rappelle qu’une autre politique « n’est pas pensable à l’échelle des états séparés, trop petits pour réussir ! Seules les solutions dans un cadre européen permettront d’agir efficacement contre la mondialisation ». Mais quel est ce « cadre européen » : les institutions actuelles, ou un cadre virtuel en devenir ? Ce n’est pas clair et nous avons là un dialogue de sourd.

Dans un petit livre de textes réunis en 2005 (Europe, Constitution, Frontières, Editions du Passant, 2005), E. Balibar expliquait : « …L’UE est contradictoirement ce qu’on pourrait appeler un super-Etat faible ». « Super Etat » car au-dessus et autonome des Etats traditionnels, mais « faible Etat » car sans grands moyens d’agir en positif, ce que régulièrement des grands esprits réformateurs reprochent à l’UE, encore tout récemment avec la relance velléitaire d’un « gouvernement économique » (Hollande) et autre pièce manquante (budget) pour équilibrer la BCE et l’euro. Il n’y a pas de doute que le coup de force de l’UE contre le gouvernement grec s’est quand même accompagné d’une relance à grande échelle du débat sur les faiblesses structurelles de l’UE, et donc d’une certaine mise en cause publique de celle-ci. C’est là incontestablement un acquis de Tsipras : la petite Grèce a provoqué un très gros débat. Mais la question qui se pose est alors la suivante : faiblesse de l’UE peut-être, mais  le noyau dur ordo-libéral s’en moque !   Il suffit que ce proto-Etat mène la lutte des classes efficacement.

D’une certaine manière, Balibar avait pressenti la gravité du problème dans le même texte en décrivant (donc peu avant le référendum de 2005), les apories et les manques (social, etc) du traité en préparation. Il pointait en même temps la possibilité ou probabilité d’une « irréversibilité  du processus » qu’il voulait ou espérait positive, comme si le processus avait une dynamique positive par lui-même. Et  donc il ajoutait « que le renversement en cours de ce processus, toujours concevable, ne pourrait prendre aujourd’hui que la forme d’un effondrement de la démocratie ». Mais il semble croire « à la vertu » d’une « refondation » pour éviter ce naufrage.  Or, l’effondrement de la démocratie, nous y sommes ô combien engagés !  Cela rime d’ailleurs, on le sait, avec le triomphe du libéralisme.

Claude Gabriel parle de « la profondeur de la défaite sociale » enregistrée par la création du proto-Etat européen. C’est vrai. Mais c’est bien la même défaite qui accompagne toute la phase de la mondialisation elle-même (ni plus ni moins), dont l’UE est un acteur efficace. Pour autant, même l’hypothèse d’une supra-Europe déjà-là comme « système clos »-ce qui encore une fois mérite d’être exploré et débattu sérieusement- ne débouche pas ipso facto sur des propositions simples faisant de l’euro lui-même l’alpha et l’oméga des luttes émancipatrices. Les luttes sociales et politiques sont toujours partielles ou ciblées au départ, en France, en Europe ou face à TAFTA, même si leur dynamique (et aussi leur préparation) peut et doit porter au-delà de l’horizon immédiat. Plaquer l’exigence conditionnelle de rupture globale (et qui plus est monétaire !) sur des batailles concrètes ne fait pas avancer les choses au bon rythme. La dynamique des luttes est plus compliquée que cela.

2) Oui la rupture violente (destruction, comme on dit, de l’Etat) est nécessaire avec le proto-Etat européen. Mais… pour une autre Europe !

Il est vrai que cette dialectique est difficile à concevoir et qu’il y a là une possible ambiguïté dénoncée par certains, mais seule la lutte au long cours, et selon des cibles précises à chaque étape concrète, permettra de la lever.

Quel est le problème ? Historiquement, l’Europe est un horizon utopique défendu de très longue date : dépasser les Etats-nations, à partir d’un cadre qui plonge ses racines dans l’histoire commune des peuples. D’autres cadres historiques semblables existent potentiellement de par le monde (Maghreb ? Méditerranée ?). Les « Etats-Unis d’Europe » sont défendus comme perspective par des révolutionnaires célèbres (Lénine), qui n’ajoutent pas toujours le mot « socialistes » à l’expression.  

Mais il y a cette idée utopique  (mais fructueuse) et… il y a l’Europe réelle qui s’est faite. L’Europe réelle qui s’est faite après 1950 contient bien cette idée, elle puise dans le vieux fond des traditions étatiques démocratiques et sociales telles qu’elles émergent, ce qui ne veut pas dire non capitalistes. Car dès le traité de Rome (1957), elle s’institue avec une codification par le droit, et ce droit ne peut pas être autre chose, à l’échelle internationale, que le droit libéral et commercial anglo-saxon dominant. Tous les traités ultérieurs sont déjà en puissance dans le traité de Rome. Mais jusque dans les années 1970-85, cette Europe était, comme les Etats, soumise en partie à la pression des mouvements populaires et politiques progressistes. En partie seulement bien sûr. Mais dès l’Acte unique de la fin des années 1980, il y a une rupture : c’est le primat de la concurrence non faussée et du libéralisme qui devient la règle dominante et non l’harmonisation par le haut : on ne cherche plus à discuter longuement entre Etats et Commission, on met les normes nationales (de toutes sortes) en concurrence active en les déclarant légitimes par définition. Tout le reste ne fait qu’amplifier constamment cette érection d’un proto-Etat qui détruit un à un les compromis institués (issus de rapports de force et pas d’une régulation) depuis un siècle. Les institutions européennes sont une forteresse extrêmement efficace pour neutraliser la lutte des classes, l’anéantir, mouliner l’espérance émancipatrice, fragmenter les lieux de pouvoir au point de s’y perdre (ils sont partout et nulle part, comme dans le système mondialisé).

Corinne Gobin, maître de recherche FRS/FNRS à l’Université libre de Bruxelles synthétise bien tout cela : « Dans ces conditions, il n’est plus possible de parler d’États dans l’UE de façon scientifique, dès lors qu’il s’agit de classer cet objet politique nouveau qui émerge de l’élagage de l’initiative et de la liberté publiques opéré par la nouvelle gouvernance économique de l’UE sur les États membres. Nous sommes plus proche de l’image d’un empire (dans sa dimension territoriale) doté de quelques villes impériales qui regroupent les principales institutions du pouvoir et « d’États-provinces », entités subordonnées au contrôle et à la volonté d’institutions juridiquement et politiquement supérieures que l’on pourrait taxer d’État européen mondialisé (vu la nouvelle importance du FMI) dont le régime politique est de type technocratique et oligarchique, au service d’une nouvelle bourgeoisie financière. Ce qui n’empêche pas que certaines provinces soient beaucoup plus puissantes que d’autres […]. La mise sous tutelle des deux grandes figures qui émergeaient de l’État social, la puissance publique libre de son initiative d’imposer un ordre public social et le citoyen-producteur mis hors fata par la légitimité, la force et la solidité de ses droits aux ressources, éteint le caractère démocratique de nos systèmes politiques » (Corinne Gobin, « L'Union européenne et la nouvelle gouvernance économique : un système politique contre l'Etat démocratique », Pyramides: http://pyramides.revues.org/976).

En 2003, avec Catherine Samary et Antoine Artous, nous écrivions à trois : « …L’Europe que nous voulons ne peut se construire que sur la base d’une rupture avec l’actuelle UE, car elle implique une révolution démocratique et sociale dans la conception d’ensemble de la construction européenne : pour que d’autres intérêts soient défendus, il faut une mobilisation majeure des populations concernées qui puisse démocratiquement déterminer les fins et les moyens de l’union. Cette crise peut résulter de facteurs immédiats divers : mouvement social radical dans un pays (type décembre 1995 en France ou Italie depuis quelques mois) combattant radicalement les critères du Pacte de stabilité, ou les grandes orientations européennes, déclenchant alors une crise de légitimité des traités et des institutions ; combinaison de mouvements sociaux dans divers pays ; ou encore crise politique directe au sommet issue des contradictions du processus notamment face aux échéances de l’élargissement » (article consultable sur le site : Europe solidaire sans frontières.com).

Il n’y a donc aucune ambiguïté sur ce point : il faudra bien mettre à bas le système institutionnel européen actuel (sauf le Parlement !), ce qui ne signifie pas revenir à une juxtaposition d’Etats-nations.

Il faut désobéir quand c’est possible, provoquer des crises et il n’a pas manqué d’occasions concrètes pour cela. Je me souviens que sous le gouvernement Jospin, il y a eu par exemple un moment possible de désobéissance sur la libération du marché de l’électricité, et que tout le monde à l’Assemblée  (y compris le PCF et ses députés sauf un ou deux, ce qui a provoqué une mini-crise) a reculé par peur d’une crise et de l’inconnu de cette crise.

 La question qui est cependant posée est de savoir s’il faut se contenter de dire cela.  La rupture envisagée, contrairement à ce que semble décrire Cédric Durand, n’est pas seulement un processus ou soulèvement « par en bas ». Les révolutions exclusivement « par le bas » n’existent pas ou n’aboutissent pas. Il faut  une combinaison mélangeant le haut et le bas, le mouvement social et le conflit institutionnel, et donc la politique. Ce qui implique de continuer à mener la confrontation institutionnelle et politique sur l’Europe, même si cela reste un travail de fond, et pas à tout moment un conflit ouvert et déclaré. Notre orientation de fond ne peut pas être de dire : A bas l’Europe comme certains disent de manière incantatoire : A bas l’Etat. Il n’y a pas de société sans institutions. Cela dit c’est aussi un débat, me semble-t-il, qui a traversé le mouvement altermondialiste, entre partisans d’une certaine « régulation démocratique internationale » et d’autres opposés à cela, argumentant qu’une tabula rasa est meilleure, car cela redistribue toutes les cartes (voire !).

Prenons un autre exemple : malgré les saloperies de l’ONU, disons-nous : à bas l’ONU ? Non. Car l’ONU, tout aussi impérialiste qu’elle soit, puise aussi dans une histoire du monde et des peuples avec une ébauche de supranational. On n’en a jamais discuté, mais il faut réfléchir à un autre type d’ONU, en abolissant par exemple le Conseil de sécurité basé sur les puissances nucléaires post- 1945. Par contre, il faut abolir l’OTAN, simple bras armé impérialiste. Mais ce n’est pas la même chose. Idem pour l’abolition de l’OMC ou TAFTA, qui sont de pures créatures de la mondialisation, sans aucun rapport avec les histoires des Etats dans leur aspect contradictoire. Evidemment, pour abolir l’actuel Conseil de sécurité de l’ONU, il faudrait un rapport de force international pour le moment inimaginable, et qui mettrait à l’ordre du jour bien d’autres questions : un chamboulement total des hiérarchies entre Etats et peuples.  C’est aussi ce qui se passerait en Europe, mais encore faut-il que notre projet émancipateur ne reste pas muet sur une nouvelle Europe, et se contente d’une simple tabula rasa, dont le sens réel pourrait être sinistre.

3) On avance comment ?

Il faut bien sûr continuer le débat de fond sur la nature de l’Union européenne aujourd’hui, et esquissé ci-dessus. Ensuite, je formulerais pour terminer quelques hypothèses prudentes de propositions. Car même si nous ne sommes pas en Grèce, nous sommes « Avec les grecs » ! Donc, modestement, il faut en partie raisonner comme si nous étions en Grèce.

La première, déjà notée, est la mise en place, d’une Cellule d’analyse économique d’urgence et collective. J’insiste sur le « collective ». Pas forcément exclusivement liée à Ensemble, ou au Front de gauche, elle peut être une émanation spécifique venant de plusieurs expertises et mouvements : Copernic, Attac, économistes attérés, politiques, etc. Il faut de toute urgence travailler le scénario d’une sortie de l’euro, et commencer par sortir des… généralités (comme le dit Claude Gabriel à juste titre).

La deuxième est justement la question de la sortie de l’euro. Je fais partie de ceux qui n’étaient pas pour en faire un axe de départ en 2014 et en janvier 2015. Sur le fond je reste là-dessus, étant entendu depuis le début, comme le dit Pierre Khalfa, qu’il fallait et qu’il faut néanmoins être prêt à le faire. Néanmoins, la question devient maintenant –je dis cela avec prudence- une question « politique » (pas stratégique)  un peu différente de ce que nous disions auparavant. Michel Husson a raison de dire qu’il n’y a pas lieu de fétichiser une monnaie, et que la question-clef n’est pas celle-là, mais repose sur les mesures socio-économiques à prendre (nationalisations, défaut sur la dette, etc). J’ai déjà dit (avec d’autres, notamment Samy Johsua) que je ne voyais pas comment faire pour commencer une telle politique (le gouvernement grec l’a tenté sur les mesures d’urgence même très limitées) sans attirer immédiatement les foudres de la troïka et obliger donc à se positionner sur l’euro. Mais il y a plus : ne pas fétichiser l’euro, oui ;  mais il ne faudrait pas, à l’inverse, fétichiser la sortie de l’euro comme « le » symbole d’un refus de l’Europe. Je ne suis pas économiste du tout, mais j’ai cru comprendre qu’il y avait euro et euro, monnaie unique ou monnaies communes possibles sur un nombre plus limité de pays. En tout cas, il faut faire une forte distinction entre sortie de l’euro et sortie de l’Union européenne. Cédric Durand mélange allègrement les deux (voir ci-dessus). Là est la différence d’orientation. Etienne Balibar aussi mélange les deux, mais pour des raisons inverses. Il me semble cependant qu’une page est tournée politiquement : après la séquence que nous venons de vivre, pour la gauche politique européenne,  pour la gauche sociale, pour le mouvement populaire, l’euro est devenu une cible politique incontournable. Et pour la troïka aussi comme on l’a vu. C’est en partie un leurre, mais c’est une sorte de symbole. Ce sont des choses qui arrivent dans le combat politique : quelque chose symbolise l’ennemi aux yeux « des masses », même si ce n’est pas totalement juste.

Troisièmement, il faudrait si possible (mais là il s’agit d’un problème grec, et on ne peut pas donner de conseils à distance) agir pour mieux séparer gouvernement, contraint pendant quelques mois de respecter son accord, et partis politiques indépendants, notamment Syriza.  Il me semble que cela devrait être un axe prioritaire pour « la gauche » de Syriza : l’indépendance d’action, plutôt que l’affrontement ouvert (mais il est vrai que Tsipras ne laisse guère de marges…). Il faut sans doute faire très attention à éviter une fracture ouverte minoritaire.

Enfin, la préparation de nouvelles élections ou une consultation populaire parait nécessaire, sur le thème : affrontement ou pas (et conséquences). Cela demande un débat de plusieurs mois, car la Grèce n’en est pas là. Mais ce débat dans tout le pays est crucial, et il serait bon de le coordonner en Europe, notamment avec Podemos.  La conséquence de ce débat peut être d’être mis en minorité. C’est le risque de perdre le pouvoir. Mais il vaut mieux perdre le pouvoir après la défense démocratique de ses positions qu’après une débâcle qui semble probable, et une perte de dignité collective pour le peuple grec.

 

 

 

 

 

 

 

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mamet