Comprendre ce qu’est Macron et repréciser nos tâches.

 

Pierre-François Grond  et Ingrid Hayes  ouvrent un débat stratégique et conclue  sur l’obligation de rejoindre le FI. Celle-ci  serait la nouvelle forme d’expression et d’organisation du mouvement des masses dépassant à la fois les formes en crise de représentation politique et l’échec des mouvements sociaux à produire une stratégie pour un autre monde. Je ne partage pas nombre d’énoncés de ce texte (sur la crise de la représentation, sur une généralisation me semble t’il un peu hâtive de la mobilisation politique des jeunes ou des quartiers, sur la sous estimation du phénomène abstentionniste mais  sur tous ces points il faut prendre le temps de dépasser les premières impressions et attendre des enquêtes plus approfondies qui permettent d’avancer de manière plus assurée sur les modifications du champ politique.

Mais, dès aujourd’hui, je veux souligner deux points contestables dans l'analyse qui soustend cette prise de position

Macron la bulle médiatique ou plus ?

1- 1- Tout d’abord  le texte me semble sous-estimer le phénomène Macron dans la suite d’une appréciation erronée  qui a eu cours dans nos rangs et annonçait une bulle médiatique qui allait exploser avant la présidentielle !

Un phénomène inédit dans le champ politique
En le réduisant à un simple bonapartisme « assez classique » comme réponse à un équilibre des forces antagoniste nos amis réduisent ce qu’ils qualifient de « phénomène politique totalement inédit ». De plus cet équilibre bonapartiste est  provisoire et fragile, c’est ce qu’indique la qualification comme  «  l’effort ultime de l’oligarchie dominante pour s’unifier ».
Ceci ouvre de fait un large champ à « un pôle contestataire antilibéral et écolo/social » (essentiellement FI mais aussi une partie de la « gauche »)". Ce dernier menace par son existence même  l’« union forcée des libéraux des deux bords » réalisée par le Bonaparte Macron. Je crois que nous aurions intérêt à creuser l’analyse de phénomène nouveau qu’est Macron et la REM. J’ai déjà écrit que   l’émergence de Macron est l’effet d’une modification sensible du système politique (ce que recouvre son modernisme et son caractère charismatique) Les dimensions bureaucratiques du fonctionnement de l’Etat et du système politique devient inadéquats au fonctionnement du système capitaliste dans sa phase actuelle et en particulier contradictoire avec les modes de gestion du salariat et les pratiques managériales.
Gérer l’Etat comme une entreprise signifie recomposer le système politique : le recours à la « société civile » -celles et ceux qui ont le pouvoir, mais sans avoir eu accès aux fonctions politiques- et à leur savoir faire en termes d’organisation sociale n’est pas seulement un gadget de com mais un outil de transformation de la gouvernance.
L’abstention n’est pas problématique dans la mesure où elle exprime l’incapacité des abstentionnistes à comprendre les nécessités de la gestion de la société-entreprise. La technicisation des débats,  c’est l’organisation de la dépolitisation des choix politiques. Et le système ainsi créé se garde  avec le FN un exutoire protestataire : c’est pourquoi en ce sens Macron et Le Pen  sont les sauveurs du système : il, et elle, se présentent volontiers comme « anti-système », en rupture avec le fonctionnement traditionnel du champ politique. Pourtant l’un comme l’autre accommodent  bien de la concentration des pouvoirs dans l’exécutif, de la logique de réduction du contrôle parlementaire ..., Il et elle profitent même de la logique de personnalisation de la présidentielle et  permettent à l’Etat et aux appareils politiques de continuer à fonctionner.
Ceci devrait nous pousser à nous interroger sur la validité d’un populisme de gauche comme perspective alternative.

Un nouveau "bloc bourgeois"?
Par ailleurs se met en place  la recomposition d’une nouvelle hégémonie au sein des classes dirigeantes. Nous devrions analyser quelles sont les classes et les fractions de classe derrière Macron au lieu d’avoir recours à des concepts vides comme « l’oligarchie contre le peuple » : Dans la ligne des propositions de Terra Nova (un think thank, anciennement présidé par François Chérèque, dont le directeur fait partie du groupe dirigeant de « En marche ») se constitue un nouveau « Bloc bourgeois » appuyé sur les groupes sociaux les plus intégrés à la mondialisation,  les plus diplômes et aisés.  Macron se permet d’engager la lutte contre certaines catégories ancienne de rentiers ( Notaires, Taxis... dans la suite du rapport Attali sur la libération de la croissance française) et la lutte contre ces formes de rente apparaît « progressiste ». Lle retour à l’analyse en termes de classes serait utile non pas pour faire de la théorie en chambre,  mais pour apprécier quels sont les contradictions à l’œuvre.   Des fractions de classes  populaires sont visées pour jouer un rôle d’appui à ce bloc : c’est ainsi qu’il faut porter attention au discours de Macron quand il construit l’opposition entre les insiders, salariés employés arc-boutés sur leur « privilèges » et les outsiders qui sont les victimes, en termes d’accès à l’emploi, de ces mêmes « privilèges ». On peut alors comprendre pourquoi Macron prévoit d’étendre le champ de l’indemnisation chômage à ces salarié-e-s « parsubordonnés ».  Il est trop facile de dire que la base sociale se réduit aux banquiers sans voir que le macronisme se donne les moyens, qu’il a une stratégie  de neutralisation des forces sociales dominées : la présence de spécialistes du social (issus du syndicalisme dit « réformiste » est une indication :  il y a la tentative de rallier un certain nombre de fractions de classe – y compris dans le salariat- par le biais d’un social modernisme. Celui-ci se  décline alors dans le « social », par social ( la mise en cause des avantages acquis des fractions archaïques de la bourgeoisie ; et aussi ) et « sociétal », avec  un (libéralisme politique et sur les évolution de la société.) Le tout est habillé d’un renouvellement de pratiques politiques  qui peut faire illusion surtout s’il n’a pour s’opposer à lui que des forces politiques structurées de façon centraliste autour de figures de tribun, pour ne pas dire de César. (note1)

S'appuyer sur un "camp du peuple" ou sur l'analyse et le projet de classe?

Contre Macron nous avons donc à ne pas nous contenter de « cultiver » un camp de gauche ou un camp du peuple acquis par le résultat électoral, mais à mener un travail de déconstruction du macronisme appuyé sur une reconstruction démocratique du camp des opprimés, en retrouvant l’analyse de classe du système capitaliste. Pour ce faire nous disposons d’abord d’outils théoriques si l’on ne les liquide pas pour faire moderne, et si on se soucie, avec les collectifs militants, de reconstruiret des organisations. Mais nous disposons aussi  de bases politico-sociales dans ce qui se fait d’alternatif sur le terrain, dans les propositions alternatives qui seront mises dans le débat public à l’occasion des contre réformes : nous ne pouvons plus en rester à la défense des acquis au rappel incantatoire à l’âage d’or (fordiste?) , il nous faut des propositions d’avenir appuyées sur un projet, « une vision du monde » qui se construit collectivement à partir des aspirations qui se font jour sur le travail, sur la démocratie, sur l’écologie...contre les discriminations ( sur ce dernier point je pense que le degré de tolérance est bien plus important que ce que nous imaginons en prenant des positions trop « prudentes » sur les migrants, les minorités visibles... et la moitié du ciel).

2- Fédérer les courants sociaux et politiques :comment?

Cette manière de fédérer politique et social de résistance, et d’aspiration à un autre monde, est un acquis d’Ensemble qu’il faut sauvegarder, c’est ce que reconnaissent  PF et Ingrid quand ils écrivent : « Il ne s’agit pas d’abandonner un combat unitaire (fédérer les courants sociaux et politiques qui résistent) mais de changer de hiérarchie, et de contribuer à ces indispensables rapprochements dans les conditions nouvelles
d’un mouvement populaire structuré à la base. ».
Mais que signifient concrètement « changer de hiérarchie » et agir « dans le cadre des conditions nouvelles » quand ils sont conditionnés par un « mouvement populaire structuré à la base » (FI). Un mouvement politique -généré par une séquence électorale- suffit il à fonder  «  un tournant d’orientation » ?

Ceci est particulièrement ambigu ; s’agit il de remettre en cause ce que nous disons sur la nécessaire lutte contre la coupure en politique et mouvement sociaux ? Mais plus concrètement, sur le terrain, les forces disponibles pour faire face aux offensives de Macron  doivent- elles se subordonner à ce nouveau mouvement ? JLM se posant en leader du 3ème tour social est-ce notre stratégie ? La structuration à la base -pour le moins sujette à caution ou du moins à question  - en fait elle le cadre exclusif « où se jouera la possibilité pour les nouvelles générations (en termes d’âge et de trajectoire politique) de bâtir une nouvelle représentation politique émancipatrice. »?  Quelle analyse de ces nouvelles générations, de leurs liens avec les autres nouvelles générations ? Sans préciser tous ces aspects,  nous ne serions alors plus dans le même combat unitaire que celui que nous avions décidé collectivement - mais pas appliqué, ou trop partiellement appliqué pour cause d’enfermement dans la logique électorale ou par habitudes ?-.

Ne faut il pas profiter d’une période sans élections pour construire à la fois une opposition non parlementaire  et débattre publiquement de l’organisation politique nécessaire et de la stratégie de sortie du capitalisme ?
Ne faut il pas continuer à travailler sur l’émancipation et en faire un outil de toutes  luttes présentes plutôt que de se contenter d’en faire le supplément d’âme anticapitaliste d’un mouvement dont PF et Ingrid nous disent eux mêmes  « Il est pour l’heure difficile de pronostiquer ce que va devenir FI, mais les signaux donnés sont ceux du maintien de sa forme actuelle. »
Renoncer à notre acquis collectif serait renoncer à agir sur la diversité des pratiques alternatives pour ne privilégier que la composante politique voire institutionnelle, Voilà pour quoi je crois qu’Ensemble doit continuer pour « privilégier les formes nouvelles de contestation et de luttes, les processus politiques de construction d’alternatives en rupture avec les schémas passés, » comme Podemos a su le faire en Espagne en se liant à la fois avec IU mais aussi avec les forces locales ou sectorielles, avec des composantes sur d’autres champs politiques que le champ institutionnel de l’Etat espagnol.

 

1Des éléments complémentaires d’analyse à partir de l’expérience de Lyon ont été avancés par Armand Creus : il vont dans le même sens et participent du même souci de ne pas sous estimer le « macronisme » dans la stratégie que nous devons mettre en œuvre. Il ya bine sûr d’autres aspects à développer comme les services publics ou la protection sociale. Ce que je ferais en analysant la suppression de l’assurance chômage

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Auteur: 
Adanet