Contre l'obscurantisme, à gauche de la lumière !

Une nouvelle fois, les loups sont entrés dans Paris. Le sang des victimes de cet acte ignoble n'a pas encore séché. Des répliques sont possibles. C'est bien de là qu'il faut partir pour mener toute reflexion sur ce que doivent être, dans une situation qui est tout sauf simple, nos prises de position.

Pleurer

L'émoi est palpable dans toutes les couches de la société et prend toutes les formes possibles. On a pu parfois lire qu'il existait une « dictature de l'émotion » qui empêcherait de penser et d'agir. Outre le caractère méprisant et cynique qui disqualifie cette formulation, comme le dit notre camarade Samuel Johsua dans une tribune parue dans Médiapart (dont je partage l'essentiel), il « ne [faut] pas opposer pleurer et comprendre » (1).

Pleurer, oui, quoi de plus humain face à cette horreur sans nom ? Commémomer aussi. Comme ces millions d'anonymes qui manifestent leur tristesse et leur compassion sur les réseaux sociaux, dans les écoles et les lieux de travail avant d'observer une minute de silence, en allant mettre des bougies sur la place de la République ou devant les restos où ont eu lieu les assassinats. Voire (même si ce n'est pas notre « tasse de thé ») en chantant la Marseillaise à Wembley car l'émotion et l'humanité n'ont pas de frontières.

Résister aussi. En allant écouter du Reggae devant le Bataclan ou en allant lever le coude en terrasse. Résister – toutes proportions gardées bien entendu – comme les enfants pauvres de Tombouctou qui jouaient au foot sans ballon parce que de sinistres connards les leur avaient supprimé.

Bien entendu, bien que massives et éclatées, ces manifestations ne convergent pas en une authentique déferlante sociale, unitaire et unifiante, sur des bases claires. La manifestation toulousaine de samedi, pour importante et interessante qu'elle ait été, représentait à peine 10 % de la manifestation du 11 janvier (16 000 selon les organisateurs contre au moins 160 000). Comment l'expliquer ? Sûrement pas parce que l'émotion serait moindre mais pour au moins deux raisons essentielles qu'il faut bien comprendre. D'abord sans doute parce que les gens ont peur des rassemblements publics qui ne présentent pas à leur yeux des conditions optimales de sécurité. La chute de fréquentation des grands centres commerciaux est un phénomène qui va dans le même sens. Ensuite, parce qu'à cette étape, cette forme de protestation n'est pas vécue comme indispensable à l'heure où la population a le sentiment que le travail de traque des assassins est en cours.

L'enjeu numéro un de l'heure, c'est d'exprimer ce que nous ressentons toutes et tous et avec nous l'immense majorité de la population de notre pays et bien au délà, l'effroi, la douleur, l’empathie pour les victimes et leurs familles. C'est pourquoi il faut participer aux commémorations de toutes sortes qui ont lieu.

Comprendre

Evidemment tout ceci ne suffit pas. Il faut aussi analyser et tenter d'esquisser des réponses politiques.

Qui sont les criminels qui ont froidement exécuté 130 innocents, blessé des centaines d'autres, blacks blancs beurs, français ou étrangers ? Oui, l'action barbare des commandos envoyés par Daesh a un lien avec le chaos au Moyen-Orient. Oui ce chaos est le résultat d'un processus complexe. Mais non, rien ne justifie un tel crime de masse. Daesh est un courant de type totalitaire (2) : le salafisme jihadiste présente des analogies avec le nazisme. C'est un projet expansionniste, un projet obscurantiste, un projet inégalitaire d'exclusion, un projet criminel, un projet terroriste. Nous ne nous en sortirons pas en indiquant de qui il est l'enfant. Le nazisme est l'enfant de la grande boucherie de 14-18, de l'humiliant traité de Versailles, de l'écrasement de la révolution spartakiste, de la misère inhérente à la crise de 1929 qui a frappé de plein fouet la République de Weimar. Le salafisme jihadiste est celui de la guerre de 2003 menée par les faucons autour de Bush-le-fils et de ses alliés, de la désorganisation de l'Irak qui s'en est suivie, de l'écrasement de la révolution démocratique en Syrie. Mais il n'en demeure pas moins que, comme en sont temps le nazisme, c'est un projet autonome, qui se distingue par sa nature et nécessite donc une politique spécifique.

La mission assignée aux tueurs du Bataclan, des rues de Paris et de Saint-Denis, s'inscrit dans la doctrine salafiste jihadiste. Il ne s'agissait pas de frapper directement les combattants français ou les dirigeants politiques qui les commandent en représailles aux bombardements de l'aviation française sur les zones contrôlées par Daesh. Le choix des cibles est pensé et planifié. Il n'est pas le fruit du hasard et cela a toute son importance. Pour ceux qui ne l'auraient pas bien compris, le communiqué de Daesh le surligne : Daesh frappe « les idolâtres et les pervers » (…) « dans les rues nauséabondes de Paris ». Il s'agit bien d'une attaque contre un mode de vie. Bien sûr, la démocratie libérale est un système critiquable à bien des égards. Mais face à l’obscurantisme, il faut défendre la démocratie bec et ongles. Elle assure le droit fondamental d'aller et venir librement, le droit de femmes et d'hommes libres et égaux « d'aimer la vie et les coquillettes, le musette et la biere, pi fumer une bonne vieille goldo en écoutant chanter Bruant ». Si c'est être idolâtre et pervers, vive l’idolâtrie et la perversion !

Et dans l'action elle-même, comment ne pas voir dans la froideur meurtrière des assassins du Bataclan, le même instinct de mort que chez les SS de la division Das Reich à Oradour-sur-Glane ?

Ne pas le comprendre, c'est commettre une erreur fort coûteuse. Les communiqués de certaines organisations (pas la nôtre), en tombant dans ce travers, ont offert un bâton pour se faire battre. Citons ici le communiqué du NPA, publié très rapidement dans les heures qui ont suivi les attentats (3) : « Cette barbarie abjecte en plein Paris répond à la violence tout aussi aveugle et encore plus meurtrière des bombardements perpétrés par l'aviation française en Syrie suite aux décisions de François Hollande et de son gouvernement. ». Ou plus loin : « La barbarie impérialiste et la barbarie islamiste se nourrissent mutuellement. Et cela pour le contrôle des sources d'approvisionnement en pétrole. » Cette réthorique pseudo-anti-impérialiste, résumée par le slogan « Leurs guerres, nos morts », fait endosser immanquablement le sentiment au mieux que l'on renvoie dos à dos Hollande et Daesh, au pire que le véritable responsable des attentats est Hollande lui-même. Je ne pense pas que les militant-e-s de ces organisations soient insensibles à la souffrance humaine ou participent d'une quelconque hiérarchie du macabre mais pour celles et ceux qui les connaissent moins, c'est l'impression qu'ils donnent d'eux. Cette faute politique a une source d'inspiration de laquelle il faut se détourner sans nostalgie et que l'on nomme tradionnellement le gauchisme. Cela fait d'ailleurs débat au sein même du NPA et il faut lire par exemple à ce propos l'article de nos camarades François Sabado et Pierre Rousset (4). Ces derniers écrivent nettement en effet que « quel que soit le rôle de l’impérialisme, l’Etat islamique est responsable de ses actes ».

Que faire alors face à Daesh ?

Evidemment, il faut se garder de toute réponse simpliste et d'abord des slogans dit classiquement « anti-impérialistes ». Si on pense que le chaos général au Proche-Orient ne renvoie qu'à l'attitude des grands pays dominants dont le nôtre, alors la revendication d'un retrait total des forces « impérialistes » présentes dans la zone est la réponse logique. Au-delà du fait que cette position est inaudible, elle présente un sacré inconvénient, celle de ne donner aucune réponse aux souffrances des populations sur place qui vivent un martyre. Parce que notre tradition, c'est d'abord et avant tout d'être aux côtés de celles et ceux qui souffrent contre ceux qui crient « Viva la muerte !», il faut en esquisser.

Nous devons indiquer que nous sommes favorables à des mesures de secours dont le principe est le suivant : les livraisons d'armes, les formes militaires de l'intervention – y compris au sol – ne sont légitimes que dès lors qu'elles visent à protéger les populations soumises à toutes sortes de traitements iniques et aident celles et ceux qui s'y opposent. Dit autrement, nous sommes favorables à toutes formes d'aide aux forces qui, dans la région, luttent contre l'obscurantisme, le terrorisme, la dictature, c'est à dire les forces kurdes et celles de l'opposition démocratique syrienne. C'est à cette aune qu'il faut juger de la politique des gouvernements qui disposent de forces armées suffisantes et en particulier du nôtre. Rejeter par principe toute forme d'intervention occidentale est par exemple contradictoire avec la demande des kurdes, que nous soutenons, de frappes aériennes en appui à leur intervention au sol face à l'armée de Daesh. Cela ressemblerait fort à la posture de ceux qui étaient hostiles au débarquement en Normandie en 44. Les Kurdes ne peuvent pas faire le bonheur de tout le Proche-Orient mais auraient-ils pu libérer Kobané sans l'appui des américains ?

Bien entendu la force des armes n'est pas la seule solution.

Il faut une diplomatie habile et réaliste compte tenu des rapports de force dans la région. Lutter contre Daesh, sans cautionner l'épouvantable bain de sang qu'a provoqué Bachar El Assad.

Il faut aussi tarir les ressources de Daesh :

  • celles des pétrodollards, en exigeant l'interdiction d'achat de pétrole à Daesh et la saisie de tous les fonds possibles stockés dans des banques ;

  • celle des armes, en exigeant un moratoire total sur les ventes d'armes directes ou via le régime salafiste d'Arabie Saoudite.

Lutter contre l'amalgame, accueillir dignement les réfugiés

Un des objectifs de Daesh, qui fait de la politique, c'est que la société française se fragmente sur des bases communautaires. Briser la France métissée. Briser le « vivre ensemble » qui, sans en sous-estimer les limites actuelles, existe en France malgré tout. Le danger est double. Celui d'un déchainement raciste à l'encontre des musulmans en général. Celui d'une fuite en avant d'une fraction même infime des musulmans vers le salafisme. Le Front National fait son beurre sur le racisme et dans son sillage, des exactions sinistres contre les lieux de culte, voire violentes contre les musulmans ont lieu. Elles doivent être dénoncées avec vigueur. Cependant, pour l'instant, le « vivre ensemble » domine la fragmentation. En tout cas, c'est sans doute un des principaux dangers de la période qui doit retenir toute notre attention.

Les formes de la lutte contre le terrorisme menée par le gouvernement doivent aussi être questionnées d'un point de vue social. Couper les vivres de la prévention et de l'action sociale est catastrophique (5). L'Etat d'urgence doit avant tout être social.

Enfin, la question de l'accueil des réfugiés doit être traitée. Comment expliquer que la situation en Syrie est épouvantable, intenable, et ne pas organiser une accueil digne des réfugiés ? Cet argument peut être largement entendu.

Mettre en garde contre les dérives de « l'état d'urgence » permanent

Pour ce qui est de la politique immédiate, il faut trouver le juste équilibre entre les mesures indispensables qui sont prises pour protéger la population et celles qui ne sont pas nécessaires voire qui atteignent aux libertés... au nom de la défense des libertés. Le soutien à l'état d'urgence dans la population française est impressionnant. Plus de 90 % si l'on en croit les sondages (6), mais il suffit de parler autour de soi pour voir que c'est sans doute le cas. C'est logique : aux yeux de l'immense majorité de la population, les mesures qui sont prises sont vécues comme légitimes car elles répondent à un besoin légitime de sécurité. Pour le moment. Car les mesures prises vont provoquer des problèmes.

Pas d'angélisme : il est indispensable de lutter méthodiquement contre les réseaux terroristes. Ce qui ne l'est pas, c'est la mise sous surveillance, sans garde-fou, de la population française. Ou de généraliser les actions « coup de poing » de la police en tout temps, en tout lieu et en contournant la justice.

Avec cette crise, le gouvernement « découvre » les vertus des service publics. Celles des policiers qui ont agi pour neutraliser les kamikazes. Celles des infirmières et des médecins de l'hôpital public qui ont soigné des blessures atroces. Celles des enseignants qui ont expliqué aux élèves et les ont aidé à « trouver les mots ». Embaucher des fonctionnaires, c'est oui. Pas que des policiers. Disposer de forces de police compétentes et formées est une nécessité mais ce qui ne l'est pas, c'est d'opérer par raccourcis, en armant ceux qui ne doivent pas l'être, des policiers en congé ou des policiers municipaux qui n'ont pas la formation pour l'être. Sinon gare à la multiplication des bavures.

Ce qui est légitime, c'est de prendre des mesures de protection de la population mais ce qui ne l'est pas, c'est de restreindre le débat démocratique. Et là on sent que la politique du gouvernement n'est pas dénuée d'arrières pensées, quand il interdit par exemple toute manifestation sur la question de la lutte contre le réchauffement climatique.

Mais il faut faire preuve de nuance, éviter d'agiter des « hochets », penser que la tâche de l'heure est de séparer le bon grain libertaire qui est contre « l'état d'urgence » de l'ivraie sécuritaire qui vote pour. En procédant de la sorte, il n'y aura pas beaucoup de bon grain. Il en va de même du vote au Parlement sur l'Etat d'urgence. Il serait à mon avis erroné de penser que c'est un vote de vérité et que, compte tenu du vote favorable de députés de Front de gauche, il faut qu'ils le quittent ou que nous quittions les campagnes menées par le Front de gauche. Ne rajoutons pas de la difficulté à la difficulté. Celles du Front de gauche sont réelles et ne renvoient pas à ce vote. Il faut débattre fraternellemment en son sein. L'Etat d'urgence de 2015 soulève des questions importantes mais il n'a pas les mêmes ressorts que celui de la Guerre d'Algerie ou de la révolte kanake. Le vote sur l'Etat d'urgence n'est pas celui sur les pleins pouvoirs à Pétain. Et même à ces heures noires de l'histoire de notre pays, on a vu que certains députés qui avaient voté « pour » ont ensuite été des Résistants.

Notre profil général, est bien composé deux éléments indissociables, la lutte contre la barbarie, celle pour la défense des libertés démocratiques, des droits sociaux.

Fred Borras, le 22 novembre 2015

(1) http://blogs.mediapart.fr/blog/samy-johsua

(2) Voir notamment ces trois articles :

(3) http://npa2009.org/communique/leurs-guerres-nos-morts-la-barbarie-imperialiste-engendre-celle-du-terrorisme

(4) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36454

(5) http://www.humanite.fr/et-pendant-ce-temps-la-la-prevention-specialisee-est-sabree-589954

(6) http://abonnes.mobile.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/11/22/les-francais-approuvent-massivement-les-mesures-prises-contre-le-terrorisme_4815027_4809495.html

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fredb