Contribution pour le Collectif National d'Ensemble

Une rentrée marquée par une combinaison inédite de crises

La déclinaison de l’ensemble des crises qui se combinent en cette fin d’été 2014 marque une situation totalement inédite. La crise économique ouverte en 2008 est toujours présente en particulier en Europe mais également dans bon nombre de pays émergents dont la croissance s’est fortement ralentie. Dans le continent les plans d’austérité ont ravagé les sociétés qui y ont été soumises, le chômage et la précarité ont explosé, sans que l’endettement n’est reculée. Le rejet des institutions européennes, une nouvelle fois démontré lors des élections européennes de juin, se manifestent par une abstention massive, une poussée généralisée de l’extrême droite nationaliste et xénophobe, et dans certains cas également de la gauche radicale. Rejet profond donc d’une Europe jugée antidémocratique et régressive car organisant la compétition sociale et fiscale entre les peuples.

Jamais sans doute la guerre n’a été aussi présente qu’en cette rentrée. Enterrant s’il en était besoin les illusions sur la mondialisation heureuse, la fin de l’histoire et autres balivernes qui ont fleuri après l’effondrement du mur de Berlin.  L’Europe n’est pas pacifiée ad vitam aeternam par la double protection que représenterait l’Union européenne et l’OTAN, qui au contraire sont vécus en Russie (et ailleurs) comme des institutions agressives ; Russie qui elle-même, est en proie d’une nouvelle tentation impérialiste menée par Poutine. Les explosions au Moyen Orient et les implosions en Lybie, Syrie, Irak, Yémen, Somalie, Mali, nord du Nigéria…font plonger cette partie du monde dans une situation de guerre.

Si la crise est européenne, la France est plus particulièrement touchée car se combine ici aussi plusieurs éléments :

- Une nouvelle fois la classe dirigeante française, le patronat comme l’oligarchie politico-administrative, a perdu le match face à ses homologues d’outre Rhin. Non seulement parc e que l’alliance SPD/CDU a fait subir des défaites au mouvement ouvrier allemand reformatant le « modèle social rhénan » mais surtout parce que le capitalisme industriel de ce pays a su produire les biens d’équipement qui accompagnent la croissance des nouvelles nations industrielles émergentes tandis que le caractère historiquement rentier du capitalisme français , la faiblesse de la culture industrielle en dehors de projet d’Etat colbertiste , se traduit par un discours culpabilisant le monde du travail . Alors même qu’à l’exception de quelques  groupes du CAC 40 c’est bien le capitalisme français qui n’est pas à la hauteur d’une compétition mondiale qu’il a pourtant acceptée.

- La France peut se voir sanctionner en étant à la traine des plans de réduction des déficits. Ce qui entrainerait une crise profonde dans la relation France /Europe et de nouvelles purges d’austérité dont Pierre Moscovici pourrait être un agent actif. Il faudra suivre activement les tractations entre Bruxelles et Paris, la pression des marchés financiers qui pourraient être le prétexte de nouvelles politiques d’austérité.

- Du sentiment de déclassement, de la difficulté qu’à la société française de se reconnaitre dans une mondialisation libérale sur le plan économique et anglo-saxonne sur le plan culturel, de la peur du rééquilibrage nord sud de la planète, de la mise en concurrence généralisée  qui précarise une grande parie du monde du travail y compris très qualifié, l’Etat français gestionnaire d’un impérialisme en déclin, répond avec Sarkozy puis Hollande par un interventionnisme guerrier hyperactif et aveugle. Depuis quand la France n’a-t-elle pas été autant engagée dans des opérations militaires qui toutes, sous couverts de combattre terrorisme ou barbarie, se traduisent par une déstructuration des  Etats et des sociétés qui favorisent encore davantage l’essor des groupes djihadistes  au lieu d’aider les peuples à se débarrasser par eux-mêmes de leurs oppresseurs ?

En combinant une crise financière, une crise sociale (chômage de masse et appauvrissement générale de la population, très marquée sur un quart de la population) , une crise politique institutionnelle, une crise de la majorité parlementaire (qui n’est plus majoritaire pour la première fois sous la V° République) une crise morale, une crise des gauches, une crise de la droite dont on verra sans doute que le retour de Sarkozy n’est pas certain de régler , un Front national au zénith et désormais candidat au pouvoir… la France additionnent des éléments qui ressemblent fort à une crise de régime prise au sens large du terme.

Le projet de Hollande et de Valls (dont l’attelage est promis à se déchirer un jour) est non seulement d’imposer des attaques violentes au monde du travail mais de reformater la gauche comme l’ont réalisé Schroeder ou Blair en leur temps. Cette normalisation social-libéral a plus de mal à passer  que certaines théories trop définitives le laissaient penser. Les résistances sont fortes dont les frondeurs ne sont pas que la face parlementaire,  en veut pour preuve qu’à aucun moment il n’est prévu de soumettre la politique de Valls au suffrage des français. Ou d’ailleurs de soumettre au suffrage des adhérents du PS, Cambadélis, un premier secrétaire non élu nommé du Château, soutenant un premier ministre qui a fait 5% aux primaires et ne disposant que d’une majorité relative au parlement. Les institutions de la 5ème bloquent par ailleurs la possibilité qu’un accord large des formations de gouvernement ne se constitue pour mener les « réformes dites nécessaires » à l’instar ce qui se produit dans beaucoup d’Etats européens  où droite et gauche libérales  gouvernent en coalition. Minoritaires, impopulaires, la politique de Valls va-t-elle provoquer un choc permettant que surgissent enfin les mobilisations du monde du travail de la jeunesse, ne laissant pas la rue aux forces réactionnaires ou aux défenseurs des professions libérales ?  Est-ce que l’impopularité et le rejet désormais sans précédent qui frappent le président peut nourrir le sentiment que cette politique est illégitime et donc que l’’on peut bloquer voire défaire?

C’est un enjeu décisif de la rentrée que de savoir si la remobilisation de notre camp social sera au rendez-vous. Des initiatives sont prévues (CGT 16 octobre…) et se discutent comme la proposition du PG de manifestations unitaires contre le budget.

Dans une telle situation au final extrêmement grave, porter un projet de rassemblement à la hauteur des crises auxquelles nous sommes confrontées est décisif. La reconstruction d’une espérance ne pourra s’opérer que par une alimentation réciproque entre un réveil de la rue et la promesse d’une alternative, d’une coalition candidate au pouvoir, capable de rompre avec les logiques mortifères  actuelles. Une coalition regroupant  toutes les forces, tous les courants de la gauche sociale et politique, en opposition avec la politique menée par le gouvernement. Les urgences des crises qui secouent le monde (économique, écologique, géopolitique), le danger du FN, le retour d’une droite brutale, les dangers qui pèsent sur l’avenir de la gauche et du mouvement ouvrier, tout concourt à refuser l’exercice solitaire, la dénonciation sans propositions de perspectives, le repli sur des intérêts boutiquiers, le contournement par l’appel direct au peuple, le placage de schéma  sur une situation qui n’est pas aujourd’hui celle de la France. Au contraire, il s’agit de défendre et de commencer à construire une coalition des gauches critiques, pas sur un programme global, c’est impossible mais sur trois axes majeurs :

- Une réponse à l’austérité, au chômage, à la précarité, à l’appauvrissement de la société, ce  qui passe en notre sens par une redistribution des richesses et également par une nouvelle étape de réduction du temps de travail

- Une réponse à l’urgence écologique par l’adoption de plans et de mesures accompagnant la mutation nécessaire des modes de production et consommation

- Une réponse à la crise démocratique  ce qui renvoie au débat sur la 6ème république qui n’est pas un retour à la 4ème mais une extension des droits et des pouvoirs des citoyens et des travailleurs dans les territoires et les entreprises. Prendre l’initiative sur le terrain de la 6ème République est une bonne chose mais encore faut-il pour que celle-ci enclenche un mouvement dans la société qu’elle rassemble toutes les forces acquises à cette perspective

Comme le propose Ensemble !,  construire cette alternative nécessité des initiatives, des débats, des confrontations fructueuses, de réunir au final les courants politiques comme les acteurs du mouvement social.  Pourquoi pas une première rencontre contre l’austérité dans une ville symbole comme point de départ, d’une démarche de discussion qui pourrait s’initier avec les premiers volontaires sans préjuger du périmètre final ? Dans les débats qui agitent l’ensemble des courants, l’objectif n’est pas d’établir des étiquettes mais de vérifier sur le fond la possibilité de construire une plateforme pour une autre politique à gauche. Vérifier sur le fond signifie de discuter des contenus, comme de l’opposition réelle au gouvernement menée à l’Assemblée nationale avec  toute l’attention nécessaire mais sans ultimatisme. Davantage peut être que la dénomination  «assises pour la transformation sociale et écologique » (formule utile mais  un peu classique, statique), pourquoi ne pas appeler ce processus d’initiatives plus modestement « rencontres pour l’alternative » ?

Le chantage à la dissolution et au retour d’une droite revancharde pèse. Mais en même temps comment ne pas sanctionner un tel gouvernement dont la politique détruit la gauche ? Comme le discute Ensemble à une dissolution institutionnelle qui ne peut que produire une alternance il faut se positionner sur un retour au peuple qui peut se traduire par un triptyque : dissolution/proportionnelle/Constituante donc un processus permettant remobilisation, repolitisation de la société.

Dans cette situation, le Front de gauche qui n’a pas su se transformer après la présidentielle, est au milieu du gué. D’une certaine manière, à son actif, il faut insister sur plusieurs éléments :

- D’avoir amorcé une politique de regroupement de forces politiques alors que la dispersion régnait et ce dès 2009

- D’avoir défini un programme « humain d’abord » qui en dehors du nucléaire est une base solide d’accord permettant d’agir et de se présenter aux élections nationales

- D’avoir dans la campagne de JLM en 2012 mis en dynamique de mobilisation des dizaines de milliers d’acteurs et d’actrices ; réaliser un score inédit à la gauche du PS

- D’avoir permis l’engagement localement et nationalement de militants non membres de partis politiques

- D’avoir organiser les principales manifestations d’opposition à la politique du gouvernement depuis 2012

C’est beaucoup, et dans la situation actuelle, toujours utile à rappeler. Mais au passif risquons :

- Le refus de dépasser la situation de cartel, très marquée dans la direction du PCF, plus subtilement bloqué par celle du PG, mais qui a conduit à bloquer la possibilité d’accueillir celles et ceux qui s’étaient engagés en 2012

- Des difficultés à se positionner clairement en opposition au gouvernement, problème désormais réglé avec la nomination de Valls

- La politique menée par le PCF lors des municipales qui a brouillé le message et le profil national du FDG ; une réédition de la même orientation pour les cantonales et les régionales doit être clairement repoussée au risque ce coup-ci de porter un coup fatal au FDG

- Une politique souvent correcte du PG sur le positionnement politique mais souvent ultimatiste, fonctionnant par coups. Le dernier exemple en date étant la 6ème République juste comme proposition, car la crise est démocratique donc doit poser le problème du changement de régime, mais la mise en œuvre s’effectue dans une stratégie unilatérale de contournement du FDG et dans un rapport direct au peuple que l’on ne peut partager.

L’assemblée de rentrée du FDG le 6 septembre a été à l’image de ce constat : le Front de gauche existe toujours mais sa relance est compliquée. Elle est pourtant nécessaire, même sous une forme réduite de cartel par rapport à nos ambitionsl, dans le cadre d’une éventuelle coalition plus large, car le FDG, malgré ses limites, est porteur collectivement d’une cohérence et d’une radicalité des propositions déterminantes pour définir un profil correct à une alternative plus large.

Dans une situation politique difficile et complexe, le Fdg peut se trouver écartelé entre des orientations contradictoires, tropisme unique en direction des frondeurs et de la crise du PS côté PCF ou adieux à la gauche et appel au peuple côté PG. Les derniers mois ont illustré ce problème.

En articulant une stratégie de remobilisation à la construction d’une alternative, sa volonté à la fois de relancer le FDG et d’être disponible et actif pour une construction politique plus large, Ensemble est bien positionné en cette rentrée difficile. Il reste à faire converger les forces, dynamiser, relancer les énergies à partir des initiatives réussies de notre mouvement.

Pierre François Grond. Ecrite le 21/09 pour les débats du Collectif national d'Ensemble des 27 et 28 septembre.

 

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