Conversation avec un camarade

Ces réflexions font suite à une intéressante conversation avec un camarade, qui fait avec énergie la campagne électorale de Jean-Luc Mélenchon. Mais fait remarquable, qui rend précisément intéressante cette conversation : à la différence de nombreux camarades, il partage la totalité des critiques que je peux faire de ce candidat : il réprouve tout autant que moi les positions de Jean-Luc Mélenchon sur les migrant-e-s, ou sur certaines questions internationales (Syrie, Ukraine...), la débauche tricolore l'agace au plus haut point tant il en mesure la portée, le républicanisme l'exaspère, le verticalisme autoritaire de la campagne officielle de son candidat lui semble une aberration dangereuse, et il considère que France Insoumise, en tant que mouvement, est un lourd handicap pour les reconstructions politiques à venir, par sa manière même – sectaire et dogmatique – de concevoir la politique. Il ajoute que cette question de « l'après », de ce qui suivra la séquence électorale, est la chose la plus importante. Enfin, il considère que dans la gauche de demain, si les sociaux-libéraux n'ont aucune place autre que celle d'adversaires, les sociaux-démocrates qui constituent aujourd'hui la gauche du parti socialiste et dont Hamon est un représentant doivent au contraire être mis en mesure de prendre la leur. Et cela ne l'empêche pas d'être en campagne, pour des raisons qu'il articule clairement. De ce point de vue, il est assez représentatif de beaucoup de celles et ceux qui estiment nécessaire de mener une campagne « critique » en faveur de Jean-Luc Mélenchon, même s'il admet volontiers que cette « campagne critique » se borne le plus souvent à être une « campagne tout court », dont la critique est absente. Cette conversation, donc, fait écho à de nombreuses autres.

C'est pour cela qu'il me semble intéressant de discuter son argumentation. Trop souvent, lorsqu'une critique est articulée à l'encontre de Mélenchon, cela se traduit par des empoignades verbales dans lesquelles ses supporters s'efforcent de minimiser, ou de récuser le moindre grief, de justifier les propos ou pratiques, ou d'en nier l'existence, ou encore d'en dénaturer le sens. Rien de tel ici, et cela permet mieux de parler du fond des choses.

En substance et en quelques mots ses arguments sont les suivants : Mélenchon est le seul véritable candidat sérieux à gauche ; il représente, par son programme, une part de la radicalité nécessaire au débat et à de véritables avancées ; plus son score sera élevé, plus la gauche radicale sera forte ; les voix qui se porteraient sur Hamon concourraient à « remettre le PS en selle » et celles qui se porteraient sur Poutou ou Arthaud seraient inutilement perdues. Ainsi, selon lui, nous n'avons guère le choix.

Il y a une quinzaine de jours, j'avais dit à un autre camarade qui avait adopté la même position dans l'intervention qu'il avait faite lors d'une réunion, que l'on pouvait la résumer de la façon suivante :

« 1) Il faut un bon résultat pour la gauche radicale. 2) Un bon résultat de JLM lui donnerait la main sur les reconstructions à venir ; un mauvais résultat, non. 3) Il serait catastrophique que la reconstruction se fasse autour de France Insoumise. » J'en avais conclu qu'il appelait à voter Poutou.

La remarque l'avait fait sourire, puis il m'avait objecté : « Sortir de la logique aristotélicienne pour passer à la dialectique hégélienne n’est pas totalement inutile par les temps qui courent. »

Pourtant, je ne crois pas que ce soit là une question d'opposition entre logique formelle et dialectique. Et par parenthèse, la dialectique matérialiste n'est pas une logique du discours, mais l'analyse de la contradiction « dans l'essence même des choses ». Or on a bien affaire ici à une contradiction dans les termes. Et dans la conversation que j'évoquais, le camarade reconnaissait volontiers le caractère contradictoire de sa position : il ne souhaite pas que Jean-Luc Mélenchon et France Insoumise se retrouvent au cœur du dispositif de la gauche post-électorale, mais soutient et milite pour la candidature de Jean-Luc Mélenchon, tout en étant conscient de ce que le succès auquel il travaille aurait entre autres conséquences celle qu'il redoute pour « l'après ». Comme si le piège s'était refermé.

Il y a à mon sens un point obscur dans la réflexion que l'on m'oppose, et c'est la formule « Il faut un bon résultat pour la gauche radicale ». Je passe ici sur l'assimilation de Jean-Luc Mélenchon à la « gauche radicale », une assimilation assurément abusive que l'intéressé lui-même ne fait pas. J'interrogerai plutôt l'approche que cette formule suppose de la question électorale. Car si le résultat d'une élection, outre ses effets propres, entre autres en termes de « qui détient le pouvoir et pour quelle politique », peut rendre compte des rapports de forces existant dans la société, il ne constitue pas en lui-même ces rapports de forces. Comme un sondage, un scrutin (qui est sur ce point un « sondage grandeur nature ») est d'abord une photographie, imparfaite et déformée parce que simplifiée et biaisée par le principe représentatif, des rapports des forces existant au moment de leur expression. Les rapports de forces eux-mêmes sont le résultat des luttes politiques, idéologiques et sociales qui précèdent, et sont ce qu'ils sont quelle que soit leur traduction électorale. Le résultat en terme de personnes élues peut être différent, mais le fait est là. Un « bon résultat (électoral) pour la gauche radicale » n'est rien de plus que la sanction électorale d'une bonne influence de ses positions politiques. Mais une telle influence est ce qu'elle est, quelle que soit sa traduction dans un scrutin. Moins visible, elle n'en est pas moins réelle si des personnes convaincues de conceptions « radicales » ne votent pas pour un-e candidat-e qui porte ces conceptions, soit parce qu'elles estiment que cela « ne sert à rien » (une notion qu'il faudrait préciser, mais que je crois bien comprendre), soit parce qu'elles estiment (à tort ou à raison) que d'autres votes, voire l'abstention, présentent un autre avantage. On trouve ainsi des gens qui, bien que leurs idées générales soient plus proches de celles de Poutou que de celles de Mélenchon voteront pour ce dernier, ou d'autres dont les idées générales sont plus proches de celles de Mélenchon que de celles de Macron, et qui voteront néanmoins (pour des raisons tactiques que je ne partage pas) pour le candidat néolibéral. Assimiler les rapports de forces idéologiques et politiques aux rapports de forces électoraux est donc une erreur de perspective. Une élection produit certes des effets qu'un sondage ne produit pas, mais elle met en évidence des rapports de forces dont l'équilibre se trouve en amont du scrutin lui-même.

En somme, les camarades qui soutiennent telle ou telle candidature ne contribuent pas tant à construire un rapport de forces qu'à le mettre – imparfaitement – en évidence. Il y a là une différence de taille, et même si l'expression d'un rapport de forces est un élément de sa dynamique, on ne peut l'assimiler au rapport des forces lui-même, sauf dans une perspective platement électoraliste. Confondre l'image avec ce qu'elle est censée représenter est une caractéristique du fétichisme. Et le fétichisme de l'élection, et plus généralement des formes institutionnelles de la « démocratie représentative » s'est emparé – chose surprenante – de la conscience de bien des militant-e-s de la « gauche radicale ».

Un fétichisme voisin concerne les objections du type « Mélenchon est le seul candidat possible, car voter Hamon, c'est voter PS, si bien que cela conduirait à remettre le PS en selle. » Or, si cet argument s'appuie sur une donnée incontournable, à savoir que le poids terrible que le PS a fait peser sur la gauche depuis des décennies est l'une des causes de l'impuissance de la gauche d'alternative, il simplifie à outrance le sens de l'expression « le PS » et ne tient aucun compte de sa crise – dont les camarades se réjouissent par ailleurs.

Il y a pourtant lieu de préciser de quoi l'on parle, car « le PS » c'est beaucoup de choses à la fois, qui ne sont dissociables que de façon un peu artificielle, dont l'articulation est mouvante, et dont la dialectique doit être analysée. Le PS est bien sûr d'abord un appareil partidaire, un réseau de cadres et d'élu-e-s. C'est aussi un réseau plus ou moins lâche de sympathisant-e-s. C'est également un électorat, lui-même mouvant. C'est enfin un faisceau d'orientations politiques, parfois très cohérentes, parfois moins, et dont l'histoire est évolutive. Dans la dernière période, avec une aggravation continue au cours des dernières décennies et des dernières années, s'est cristallisée la force dans ce parti de l'orientation social-libérale, par laquelle ce qui fut la social-démocratie assume les choix néolibéraux. Majoritaire, et même largement dominante dans l'appareil, cette orientation l'est également parmi les sympathisant-e-s, même si c'est à un moindre degré. Elle a largement imprégné l'électorat, mais de manière moins nette. De cette contradiction, est issue la candidature de Benoît Hamon : certes « candidat du PS », mais désigné contre la direction du PS, contre son orientation, par ces centaines de milliers de personnes décidées à éliminer Valls de la course à la présidentielle. Le PS, tenu de soutenir cette candidature issue de la primaire qu'il avait lui-même organisée, ne la soutient que comme la corde soutient le pendu, et la majorité de sa majorité social-libérale ne le soutient pas du tout, lui préférant l'héritier légitime du quinquennat Hollande, Emmanuel Macron. L'issue de cette crise du parti socialiste est incertaine, mais ce qui en ressortira sera nécessairement une autre configuration de ce que l'on appelait « le PS ». Une part importante de son électorat l'aura déserté, pour partie au profit de l'abstention ou du vote Mélenchon, et pour une partie bien plus grande au profit de la logique social-libérale au profit du vote Macron – ce phénomène expliquant l'essentiel du rétrécissement de la base de Benoît Hamon dans les enquêtes d'opinion et sans doute dans le scrutin lui-même. À cet égard, le vote (résiduel) pour Hamon est un coin de plus enfoncé dans l'édifice du PS, un élément de sa crise et de son issue « de gauche », laquelle suppose son éclatement. Et dans l'évaluation des rapports de forces, il est essentiel de voir que le segment de l'opinion qui votera Hamon sera un vote « de gauche », avec même une composante « gauche radicale ».

La conjonction de ces dynamiques n'a que peu de choses à voir avec les mérites comparés des « programmes » des uns et des autres ; elle illustre surtout les « orientations » que signifient les comportements électoraux : pour ou contre les politiques néolibérales. C'est l'un des deux principaux enjeux du débat public. L'autre enjeu est celui qui concerne le développement des réflexes identitaires, nationalistes et racistes dont le pôle de ralliement largement dominant est représenté par la candidature Le Pen.

Dans ce méli-mélo du bouleversement des équilibres politiques mis à mal depuis le début du XXIe siècle, et qui tendent à peine à se reconfigurer, prendre un minimum de hauteur doit conduire à relativiser les choix que l'on peut faire. Sacrifier la stratégie à la tactique, le moyen terme à l'immédiat, l'horizon au coin de la rue, c'est le propre de l'opportunisme politique. Si la question de la reconstruction d'une gauche d'alternative qui s'appuierait sur le plus grand nombre de secteurs militants est la question première – non pas dans la chronologie mais dans l'importance de son enjeu – alors la contradiction logique existant entre la conscience du handicap que représenterait la montée en puissance du mouvement politique construit autour de la personne de Jean-Luc Mélenchon et le choix de contribuer à cette puissance en soutenant ce candidat et en contribuant ainsi à le placer en position de porte-parole naturel de la gauche d'alternative ne peut se résoudre qu'en renonçant à ce soutien. Construire un rapport de force en faveur de l'alternative est un objectif qui ne s’accommode pas de la construction d'une expression faussée de ce rapport de forces.

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Auteur: 
Laurent Lévy