Corbyn face au Brexit (2/3)

Voici la suite de l’article de Phil Butland sur Jeremy Corbyn et le Brexit. Après l'élection triomphale de Corbyn à la tête du Parti travailliste (voir la première partie), nous nous penchons aujourd'hui sur les circonstances d’une campagne référendaire impossible à mener, le choix cornélien devant lequel se sont trouvés les progressistes, et nous nuançons l’équation trop rapide qui a fait de tous les partisans du Brexit des racistes à montrer du doigt.

Le référendum sur le Brexit

Pendant que Corbyn continuait d'enthousiasmer les foules, la question du Brexit et de ses conséquences prenait toujours plus d'ampleur. Cette seule question envahissait de plus en plus le discours politique. Et bien que le programme social de Corbyn ait bénéficié d'un soutien massif, le débat officiel sur le Brexit a été dominé par la droite.

Les deux campagnes officielles autour du Brexit ont été menées par des racistes de droite. Remain, [la campagne pour rester dans l’Union européenne (UE), NDLR], a été portée par David Cameron, qui venait de soutenir la campagne islamophobe de Zac Goldsmith pour devenir maire de Londres. Juste avant l'élection municipale, Goldsmith avait écrit ceci dans le Daily Mail :

« Londres sera toujours dans le collimateur des mouvements terroristes paneuropéens... si les Travaillistes gagnent jeudi, nous aurons remis le contrôle du Met [Metropolitan Police Service NDLR], et avec lui le contrôle de la politique antiterroriste nationale, à un parti dont le candidat et les dirigeants actuels ont, intentionnellement ou non, légitimé à plusieurs reprises des gens à tendance extrémiste. »

Il s'agissait d'une double attaque, à la fois contre Corbyn et contre le candidat travailliste au poste de maire. Sadiq Khan pouvait bien être dans l'aile droite du Parti travailliste, pour Goldsmith, la seule chose qui comptait était qu'il était musulman. Bien que des Conservateurs en vue se soient distanciés de Goldsmith, Cameron a saisi l'occasion pour accuser Khan d'avoir des liens avec des partisans de l'État islamique.

Pendant ce temps, toute la couverture médiatique de la campagne officielle Leave [pour sortir de l'Union européenne] s'est concentrée sur l'odieux Nigel Farage. On le sait, Farage a posé devant une affiche contenant une photo de réfugiés en fuite et le slogan : « C'en est trop : l'Union européenne nous a tous trahis. » Cette affiche a fait l'objet d'une plainte pour incitation à la haine raciale.

Mais ce n'est pas parce que les campagnes Leave et Remain ont été toutes deux menées par des racistes qu'elles ont revêtu la même forme. La campagne Remain a également été soutenue par les Verts, le Plaid Cymru gallois, le SNP écossais et le Sinn Fein irlandais, tous des partis généralement progressistes. La plupart des Travaillistes (Corbyn y compris) et de nombreux dirigeants syndicaux ont également apporté leur soutien à Remain.

Néanmoins, ils ont été piégés dans une alliance interclasses avec les Conservateurs. Lisa Hallgarten, membre du Parti travailliste à Londres (et militante pour Remain) explique :

« Contrairement à la campagne Leave, la campagne Remain était une campagne multipartite. Cela signifiait que les messages devaient être approuvés par les représentants des trois partis de Remain. Bien sûr, cela a abouti à une campagne des plus insipides où, face à l'hystérie anti-immigration et aux messages forts (et mensongers) du Leave, on opposait des tracts annonçant aux gens que leur téléphone portable coûterait plus cher en vacances. »

Le résultat a été une campagne qui, par sa nature même, n’a pas pu retrouver le dynamisme anti-capitaliste de la campagne de Corbyn pour la tête du parti. Et Lisa de rajouter:

« On peut dire que la campagne Remain a réuni une coalition de partis, dont les partis Travailliste et Conservateur, diamétralement opposés dans leurs principes et leurs politiques. Par force, cette campagne a été conçue pour ne pas “faire de vagues” et pour diffuser des messages sans contenu politique sur les dangers du Brexit. »

La gauche a essayé de se faire entendre dans les deux campagnes, mais il lui a manqué à la fois le poids social et la reconnaissance médiatique nécessaires pour avoir un réel impact. Qui plus est, la gauche elle-même était divisée entre les « Lexiteers », qui s'opposaient à l'UE néolibérale, et les « Remainers » de gauche, qui s’opposaient à un retour de l'Angleterre dite moyenne.

À l’époque, j'affirmais en privé que j’aurais été un partisan réticent de la sortie, car je ne pouvais pas voter pour une Union européenne qui détruisait la démocratie en Grèce et déployait des navires de guerre dans la Méditerranée pour abattre des réfugiés. En même temps, j'étais plutôt content de ne plus avoir le droit de vote en Grande-Bretagne, car je me serais senti mal à l'aise de voter pour l'un ou l'autre choix.

Pourquoi le Brexit l'a-t-il emporté ?

Il existe un argument simplificateur selon lequel tous les électeurs du Brexit n'étaient pas racistes, mais que tous (ou presque tous) les racistes ont voté pour le Brexit. Cette déclaration sous-entend en général que la plupart des électeurs du Brexit étaient racistes ou stupides.

J'ai déjà évoqué David Cameron pour montrer qu'il existait une horde de racistes parfaitement heureux de voter pour le Remain. J'aimerais maintenant me pencher sur cette idée que la plupart des gens auraient voté pour la sortie pour des intentions principalement racistes.

Selon les sondages de Lord Ashcroft, « près de la moitié (49%) des électeurs ayant voté pour la sortie ont déclaré que leur principale raison de vouloir quitter l'UE était “le principe selon lequel les décisions concernant le Royaume-Uni devraient être prises au Royaume-Uni”. Un tiers (33%) ont déclaré que leur raison principale de choisir la sortie était que cela “offrait la meilleure chance au Royaume-Uni de reprendre le contrôle de l’immigration et de ses propres frontières.” »

Maintenant, « prendre des décisions au Royaume-Uni » est une idée nébuleuse, qui peut également inclure la décision de déterminer qui doit être expulsé. Il semble pourtant que cette idée recouvre des errements très divers, mais pas tous racistes.

Cela devient plus clair lorsqu’on regarde les différences régionales. Le rapport YouGov [société d'études de marché généralement reconnue comme fiable et précise] sur le résultat du Brexit titrait : « Exceptionnellement, le vote du Nord a dépassé celui du Sud ». Dans le même esprit, l'économiste politique Will Davies note que la sortie de l’UE avait un niveau de soutien extraordinaire dans le Nord-Est, avec 70% des voix à Hartlepool et 61% à Sunderland.

Davies fait remarquer la pertinence dans ce contexte du commentaire tristement célèbre de Peter Mandelson, qui disait qu’on pouvait compter sur les fiefs du parti pour voter travailliste quel que soit le choix proposé, « car ils n’ont nulle part ailleurs où aller ».

Mandelson était le principal conseiller en communication de Tony Blair, imposé à Hartlepool comme député travailliste en dépit de son mépris évident pour les classes laborieuses. Sous le gouvernement en place au moment de son mandat et de celui de Blair (député du Sedgefield voisin), de nombreux électeurs du Nord savaient qu'ils ne pourraient jamais voter Conservateur, mais ils voyaient bien que les dirigeants travaillistes les traitaient avec un mépris tout pareil.

Les sondages effectués par Lord Ashcroft après les élections législatives de 2017 ont abouti aux conclusions suivantes :

« Lorsqu'on leur a demandé quelles questions avaient été les plus importantes dans leur décision de vote, les Conservateurs étaient plus susceptibles de nommer le Brexit (comme l'étaient les Libéraux Démocrates), puis leur souhait d'une bonne direction du pays. Les électeurs travaillistes, quant à eux, étaient les plus susceptibles de nommer la NHS [couverture maladie, NdT] et les coupes budgétaires. Seulement 8% des électeurs travaillistes ont désigné le Brexit comme la question la plus importante dans leur décision, comparés aux 48% de ceux qui votaient pour les Conservateurs. »

Ainsi, même au plus fort de la campagne du Brexit, la plupart des électeurs travaillistes étaient davantage motivés par le train de réformes de Corbyn que par tout le bruit et la fureur suscités par le Brexit.

Une analyse post-électorale sur le site Web Politico est parvenue à la même conclusion :

« Le parti travailliste a également réussi à défendre certains de ses territoires les plus fragiles, dans des zones qui avaient voté pour quitter l’UE, et à remporter un certain nombre d’autres succès. Tout ne tournait pas autour du Brexit. Manifestement, l’engagement de Corbyn de lutter contre l’injustice économique, de faire échec aux banques, d’imposer des taxes plus élevées aux riches et de renationaliser les chemins de fer parlait à ce Royaume-Uni des laissés-pour-compte.

Cela a permis aux Travaillistes d’occuper également un certain nombre de sièges, tels que Crewe et Nantwich, Derby North, Enfield Southgate, Gower, Warrington South, Peterborough, Bedford et Weaver Vale. »

Liam Young, journaliste au journal Independent, affirme également que les gens ont principalement voté pour des raisons sociales :

« Les deux tiers des enfants pauvres vivent dans des familles qui travaillent, et le nombre de personnes vivant dans la pauvreté augmente d'environ un million par an. Le réseau de banques alimentaires Trussell Trust a annoncé avoir distribué l'année dernière plus de 1,3 million de lots d’aide alimentaire d'urgence pour trois jours. Cela représente une augmentation de 13% par rapport à l’année précédente, alors que l’utilisation des banques alimentaires avait déjà augmenté de 6% entre 2017 et 2018. Le mois dernier, la fondation caritative Shelter a annoncé qu'au moins 320 000 personnes au Royaume-Uni étaient sans abri. Il a toutefois admis que ce chiffre était probablement sous-estimé…

La fixation sur le Brexit a complètement éclipsé toute autre discussion concernant les très graves problèmes auxquels nous sommes confrontés en tant que pays. »

Le Brexit a-t-il renforcé le racisme?

L'argument le plus convaincant de la gauche pour le Remain était qu'une sortie renforcerait l'audace des racistes et des nazis - ce qui s'est produit en effet. Par exemple, le Football Lads Alliance, semi-fasciste, a pu mobiliser des milliers de personnes lors de la plus grande manifestation d'extrême droite depuis la guerre.

Les attaques racistes ont augmenté et des attaques d'extrême droite ont eu lieu contre des librairies socialistes, des réunions et des piquets de grève syndicaux. Ces deux dernières semaines, les stands de Stand Up To Racism à Manchester ont été attaqués par les nazis.

Il y a cependant un bémol à cela. Les événements survenus à Chemnitz et à Charlottesville montrent que l'extrême droite est également capable de mener des attaques malveillantes dans des pays qui adhèrent à l'Union européenne et dans des pays tiers. Et même en Grande-Bretagne, la montée inexorable de l’extrême droite n’est pas aussi évidente que cela.

John Mullen remarque que :

« Les partisans du Remain de gauche pensaient souvent que le UKIP de Farage monterait sans fin en cas de sortie de l’UE. En fait, il s’est complètement effondré (mais cela ne les a pas souvent amenés à revoir leur analyse).

Les petites organisations racistes ont certes essayé de profiter de la situation et d'organiser de petites manifestations, et les préjugés racistes quotidiens ont été exprimés plus ouvertement, mais l'activité antiraciste a également progressé de manière très significative, d'autant plus que les campagnes antiracistes étaient suffisamment intelligentes pour commencer par “quelle que soit la façon dont vous avez voté lors du référendum, opposons-nous à ce racisme et à ce fascisme.” »

Une telle discussion dépasse le cadre de cet article. Je me bornerai à dire que la gauche était divisée. Beaucoup de gens ont voté pour Remain (ainsi que pour Leave), poussés par leur instinct antiraciste ou anticapitaliste. Pourtant, la plupart des discussions sont restées abstraites et notre bord n’a pas réussi à peser sur l’orientation générale du débat.

Phil Butland

Traduit d’un article pour la lettre internationale de Die Linke Berlin. Traduction Europe insoumise.

Photo : Manifestation contre le Brexit en face de Westminster, à Londres, le 11 décembre 2018. Source: ChiralJon, Creative Commons Attribution 2.0 Generic 

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Auteur: 
Colin de Saint-Denis