Corbyn face au Brexit (3/3)

par Phil Butland, militant de Die Linke à Berlin

Article paru sur le site europeinsoumise.org

Vendredi 8 mars 2019

Alors que le Brexit continue d’occuper l’actualité au Royaume-Uni, les fractures sociales qui minent ce pays autant que l’UE demeurent occultées. Que peut faire la gauche de Jeremy Corbyn pour dépasser la fausse opposition entre UE néolibérale et souveraineté d’un gouvernement national lui aussi néolibéral ? Un nouveau référendum permettrait-il d’améliorer les choses ?

Le temps est-il venu d’un nouveau référendum ?

Alors que faire maintenant? La Grande-Bretagne a voté d’une courte majorité pour quitter l'UE, et certains membres de la gauche (et de l'extrême gauche) insistent sur le fait que nous devons nous battre pour un nouveau référendum. Je pense que cela serait désastreux pour un certain nombre de raisons.

J'ai déjà fait allusion à la première raison [dans le second épisode de cette série, NDLR]. La période précédant le premier vote pour le Brexit a détourné l’attention du mouvement populaire de masse qui s'était développé autour de Corbyn. Au lieu de parler d'unir les victimes de l'austérité, la discussion a tourné autour de la question de qui, de l'Union européenne ou de l'État britannique (aucun n'étant l'ami des pauvres ni de la classe ouvrière) pourrait nous sauver.

Aida A. Hozić et Jacqui True sont consternées par la perspective du Brexit. Néanmoins, elles reconnaissent que:

« Même maintenant, après le vote, le Brexit continue de fonctionner comme un scandale qui détourne les conversations publiques des problèmes structurels du Royaume-Uni et de l'UE et qui garantit que des discussions sur des questions d’intérêt général – telles que les politiques bancaires et la finance – restent entre les mains de leurs élites technocratiques. »

Corbyn l’a reconnu dans son discours à Wakefield le 10 janvier de cette année, affirmant que :

« La vérité est que le vrai fossé dans notre pays n’est pas entre ceux qui ont voté pour rester ou pour sortir de l’EU. C'est entre la majorité qui fait le travail, qui crée la richesse et paie ses impôts, et la minorité qui établit les règles, qui récolte les fruits du labeur et fraude souvent les impôts. »

Lors du premier référendum, on nous a demandé de choisir entre la peste et le choléra. En un sens, nous avons été obligés de faire un choix. Les profondes divisions au sein du parti conservateur nous ont forcés à prendre part à un référendum que peu de personnes souhaitaient réellement.

Cette fois c'est différent. Les militants de gauche appelant à un nouveau référendum (connu sous le nom de « Vote du peuple » [People’s Vote] pour tenter d'appliquer un vernis démocratique) plaident en faveur de la reprise de tout ce fichu processus. On croirait des dindes qui non seulement votent pour Noël, mais qui en plus veulent voter pour que Thanksgiving soit ajouté au calendrier anglais.

Il est vrai que de nombreuses personnes craignent avec inquiétude que le gouvernement actuel ne soit pas en mesure de proposer autre chose qu'un Brexit sans accord qui affecterait sérieusement la vie de nombreuses personnes. C'est la raison pour laquelle environ 700 000 personnes ont défilé le 20 octobre lors de la plus grande manifestation depuis la guerre en Irak. Pourtant, c’est sûrement un argument convaincant pour expulser les conservateurs. Un nouveau référendum ne résoudrait en soi aucun des problèmes actuels.

Comme le dit Liam Young :

« Le principal problème avec un deuxième référendum, ou un soi-disant “vote populaire”, est que l’obsession autour du vote en faveur de la sortie de l’Union européenne continue d’ignorer les raisons réelles pour lesquelles les personnes ont voté pour cette sortie. »

Un nouveau référendum mettra-t-il fin au racisme ?

En raison de la tentative de l’extrême droite de détourner le débat sur le Brexit, certains soutiennent qu'un nouveau référendum réduirait la menace nazie. Mais imaginez ce qui arriverait vraiment. Les sondages les plus sérieux suggèrent que le résultat de tout nouveau référendum serait très serré. Par exemple, un rapport du Financial Times soutient :

« Sur la question du Brexit, l'électorat peut être divisé en trois groupes principaux au lieu de deux : les “Sortie à tout prix” qui veulent sortir de l'UE (45 %) ; les “rester à tout prix”  qui veulent toujours essayer d’arrêter le Brexit (22 %); et les néo-partants (23 %) – ceux qui ont voté pour le maintien l'été dernier mais qui pensent que le gouvernement a maintenant le devoir de partir. »

Si cette analyse est correcte, elle ne constitue pas une base pour un vote convaincant lors du second référendum.

Il est vrai que le Guardian, de plus en plus dans l’autoconviction, rapporte que des électeurs ayant voté pour la sortie, voyant leurs erreurs, seraient maintenant prêts à voter pour le maintien. Mais j'ai également des preuves anecdotiques de plusieurs amis, membres du Parti travailliste – qui ne se connaissent pas –, qui changeront leur vote en faveur de la sortie. Je n’ai donc aucune certitude que l'une ou l'autre des parties remporterait une victoire sans appel à la suite d'un référendum.

Dans un article plaidant en faveur d'un second référendum, la journaliste du Guardian Polly Toynbee reconnaît que « les chiffres des sondages sont bien trop serrés pour prédire le résultat. Une campagne qui exacerberait le racisme et la haine anti-Brexit, les brimades, les fausses promesses et et autres fake-news serait assez répugnante. » Sommes nous sûrs de vouloir à nouveau cela ?

Si nous obtenions un autre résultat  du type 52-48, quel que soit le vainqueur du vote, les principaux bénéficiaires seraient à l'extrême droite. Vraisemblablement, les partisans de la gauche qui plaident en faveur d'un nouveau référendum s'attendent à ce que le Parti travailliste fasse campagne pour le maintien dans l’UE. Cela laisserait le Parti travailliste, les conservateurs détestés et la plupart des autres partis bourgeois d'un côté. Et de l'autre, l’UKIP, sous une forme encore plus virulente qu'auparavant. Le nazi Tommy Robinson a déjà été nommé en tant que conseiller du dirigeant actuel, Gerard Batten.

Charlie Hore affirme [correspondance personnelle avec l’auteur, NDLR] : « La situation la plus probable en cas de référendum verrait le Parti travailliste d’un côté et les conservateurs de l'autre. Pourquoi l’un ou l’autre en appellerait-il autrement ? » Mais la demande d’un « Vote du peuple » ne veut pas que l’une des parties appelle au vote, mais que « le peuple » (quel qu’il soit) le force à y adhérer. Et l’hypothèse implicite de presque toutes les forces derrière la campagne du Vote du peuple est que le Parti travailliste devrait rejoindre le courant dominant des conservateurs et appeler à voter pour le maintien.

Quand UE et décisions démocratiques s’opposent

L'idée de recommencer les votes à propos de l'UE n'est pas nouvelle. Mais traditionnellement, ceux qui demandent un nouveau vote sont les institutions non démocratiques de l’UE.

Le 29 mai 2005, lors d'un référendum français, 55 % ont voté contre un traité établissant une Constitution pour l'Europe. Trois jours plus tard, plus de 60 % des personnes participant à un référendum similaire aux Pays-Bas ont voté « non ». Ces votes ont été ignorés dans les faits lors de la ratification du Traité de Lisbonne en 2007.

Les problèmes de la bureaucratie européenne ne se sont pas arrêtés là. En 2008, un référendum en Irlande a rejeté le traité de Lisbonne. Le journaliste indépendant Ian Johnston a déclaré qu'« il était intéressant de noter que, cette fois, aucun pays autre que l'Irlande n'a organisé de référendum sur la ratification ». Une fois encore, le peuple irlandais a été invité à voter à nouveau jusqu'à ce qu'il obtienne un résultat acceptable au yeux du gouvernement irlandais et de l’UE.

À l'époque, il y avait une indignation légitime face au non-respect des décisions démocratiques (notamment de la gauche). Les expériences en France, au Portugal et en Irlande, sans oublier le renversement du vote « OXI » en Grèce [référendum grec pour ou contre les mesures d’austérité exigées par la troïka contre une aide financière en 2015, NDLR], ont créé une méfiance croissante à l'égard d'une « élite libérale » méprisant les personnes se trouvant en dehors de leur cage dorée. Cela a contribué à la polarisation mentionnée au premier épisode de cette série.

Un second référendum sur le Brexit alimenterait cette méfiance. La campagne « Vote du peuple » peut prétendre représenter les citoyens ordinaires. En fait, ses principaux animateurs sont la députée conservatrice Anna Soubry et Chuka Umunna, qui en a fait plus pour saper Jeremy Corbyn que la plupart des députés travaillistes (voir ci-dessous). Ce type d’alliance inter-classe est en contradiction avec l’idée de Corbyn d’une politique « pour le plus grand nombre, pas pour une minorité ».

Nous avons déjà vu où cela peut mener. Dans un éditorial de la revue International Socialism, Akex Callinicos rapporte que « la campagne de gauche pour le maintien “Une autre Europe est possible” exigerait que la contre-manifestation antiraciste et antifasciste à la marche de Robinson, le 9 décembre, adopte une position anti-Brexit ».

En d’autres termes, à un moment où la montée de l’extrême droite constitue une menace réelle, la loyauté envers le maintien dans l’UE a été érigée au premier rang des priorités pour mettre fin à la menace nazie. Cela risque en réalité de pousser des électeurs pro-sortie déboussolés vers l'extrême droite.

La droite travailliste et Corbyn

L’importance de Chuka Umunna dans la campagne pour le « Vote du peuple » devrait inciter les partisans de Corbyn à réfléchir. Parmi les attaques au sein du parti sur la manière de Corbyn de le diriger, Umunna a toujours été plus ou moins présent.

Alors que les militants pro-palestiniens étaient à tort accusés d’être antisémites par une presse enragée, Umunna a affirmé que cela montrait que le parti était « institutionnellement raciste ». Parmi ses partisans figurent John Cridland de la CBI [sorte de Medef anglais, NDLR], Tory Andrew Tyrie et l’ancien conseiller de Tony Blair, Andrew Adonis. Le nom d’Umunna est régulièrement mentionné dans les rapports faisant état de la formation d’un parti centriste pour concurrencer le parti travailliste.

Mais il ne s’agit pas uniquement de Chuka Umunna. Le 3 février 2019, le journal The Observer a rapporté que:

« Au moins six députés ont échafaudé des plans visant à démissionner de leur rôle de whip [député ou représentant chargé de veiller à ce que les élus de son parti soient présents et votent en fonction des consignes du parti, NDT] et à quitter ensuite le parti. Des personnalités de haut rang ont également discuté de la possibilité de faire une scission d’ampleur du groupe parlementaire après le Brexit, si Corbyn ne fait pas tout ce qui est en son pouvoir pour s'opposer aux projets de Theresa May sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE. »

Ce type d’allusion n'est pas nouveau. Depuis que Corbyn est devenu leader des travaillistes, The Observer et son journal frère, le Guardian, ont largement rapporté des éléments faisant état de scissions éventuelles au sein du Parti travailliste, se basant sur des accusations infondées d’antisémitisme, de soutien au terrorisme ou de non-éligibilité de Corbyn. Ces rapports ont souvent précédé un autre triomphe de Corbyn. Mais une partie importante des députés travaillistes ne veulent pas de lui et ont tenté de lui savonner la planche à chaque occasion.

Il n’est donc pas surprenant qu’ils utilisent le Brexit pour tenter de déstabiliser Corbyn. Mais cette fois, ils pourraient trouver preneur. Dans l’ensemble, les allégations d’antisémitisme étaient si ridicules qu’aucune personne sensée ne les prenait au sérieux. Mais je vois maintenant des partisans de Corbyn soutenir des initiatives autour du Brexit qui ont été proposées par la droite du parti afin de déstabiliser sa direction.

La critique concernant Corbyn est certes légitime (il y en a assez dans cet article), mais il est à craindre que si les gens voient dans le Brexit notre principal problème, ils finissent par faire le jeu des personnes dont la motivation principale est d'empêcher que Corbyn ne devienne jamais premier ministre.

Défendre la liberté de circulation

Tous ceux qui ont voté pour le Brexit ne l’ont pas fait pour des raisons racistes, et certains étaient à la fois motivés par une crainte légitime d’être ignorés par l’establishment et par un racisme ambiant. C'est quelque chose auquel nous devons faire face. Si nous éludons ces sentiments légitimes d'aliénation, nous risquons de perdre ces électeurs au profit des racistes et des nazis. Comme l'affirme John Mullen [correspondance personnelle avec l’auteur, NDLR] : « L'un des fondements de l'organisation d'extrême droite est le suivant : “le système actuel n'est pas démocratique et nous ne sommes jamais écoutés.” »

Cela ne signifie pas reculer d’un millimètre dans le débat sur le racisme, ni rester silencieux face à l'oppression. Mais la question clé ici est celle de la perception. Tout ce dont l'extrême droite a besoin pour tirer profit d'un deuxième référendum, c'est que le résultat soit serré. En effet, un résultat autour de 52 à 48 pour le maintien dans l’UE pourrait être le meilleur résultat possible pour eux pour pouvoir se faire passer pour des défenseurs de la démocratie contre l'establishment.

Combattre l'extrême droite signifie être absolument clair dans la défense de la libre circulation pour tous. Dans le discours de Corbyn dans Wakefield cité précédemment, il a également déclaré ce qui suit :

« Je dirais ceci: si vous vivez à Tottenham, vous avez peut-être voté pour le Maintien.
Vous avez des factures élevées qui augmentent vos dettes. Vous avez un travail précaire. Vous avez du mal à vivre de votre salaire, vous risquez de devoir dépendre d'un crédit universel et faire appel à des banques alimentaires.
Vous vous dressez contre tout ça.
Si vous vivez à Mansfield, vous avez plus de chances d’avoir voté pour la Sortie.
Vous avez des factures élevées, des dettes en hausse, un travail précaire, Vous avez du mal à vivre de votre salaire, vous risquez de devoir dépendre d'un crédit universel et faire appel à des banques alimentaires.
Vous vous dressez contre tout ça.
Mais vous n’êtes pas dressés les uns contre les autres. »

Ici, il constate que le débat a été empoisonné par le racisme (Tottenham est une région à forte population non blanche), mais il appelle à une unité qui combatte aussi bien l'austérité que le racisme.

Si nous voulons unir le plus de gens possible, il y a un thème évident devant lequel on ne peut pas faire l'autruche : la liberté de mouvement. J'ai soutenu ailleurs que la tentative de Sahra Wagenknecht d'unir la classe ouvrière allemande sur la base de contrôles migratoires plus sévères est pernicieuse, notamment parce qu'une partie importante de cette classe n'est ni blanche ni allemande. Les mêmes dangers se présentent en Grande-Bretagne.

Le Parti travailliste tombe sur un os

M. Corbyn et sa ministre de l'intérieur Diane Abbott [dans le cabinet fantôme de l’opposition, qui indique ce que le gouvernement serait si l’opposition gagnait les prochaines élections, NDLR], ont tous deux un bilan exemplaire dans la lutte contre le racisme. Le premier acte de Corbyn en tant que dirigeant syndical a été de s'adresser à un rassemblement de 50 000 personnes manifestant pour les droits des réfugiés. Pourtant, leur stratégie récente en matière de liberté de circulation s'est révélée insuffisante.

Le 29 janvier, le Parlement britannique a discuté d'un projet de loi sur l'immigration qui allait laisser des centaines de milliers de ressortissants européens sans papiers. Les travaillistes ne se sont pas sérieusement opposés au projet de loi, qui a été adopté avec 63 voix d'avance.

L'échec des dirigeants travaillistes à rejeter le projet de loi inquiète Minnie Rahman, du Joint Council for the Welfare of Immigrants (Conseil unitaire pour l'aide sociale des immigrés) :

« Jeremy Corbyn et Diane Abbott – dont les votes ont toujours été impeccables – sont les deux personnalités politiques les moins susceptibles de mal se prononcer sur une telle question. C'est peut-être pour cela qu'il est si décevant de voir un tel désarroi sur les bancs avant-hier soir. En se prononçant pour mettre fin à la libre circulation, qui nivellera par le bas les droits des ressortissants de l'UE, les dirigeants travaillistes n'ont rien fait en faveur de l'équité et ne font que renforcer le discours selon lequel les migrants constituent un problème. »

Des partisans de Corbyn ont justifié son inaction en invoquant la procédure parlementaire. Il garderait ses atouts et se mobiliserait contre le projet de loi lors d'une lecture ultérieure. Mais la lutte contre le racisme ne s'en retrouve pas moins, dans le meilleur des cas, livrée à des manœuvres parlementaires habiles, qui démobilisent les campagnes antiracistes.

On peut également craindre que la timidité des travaillistes sur la question de la migration soit plus profondément enracinée qu'une décision tactique autour d'un vote parlementaire. Dans la section « Négocier le Brexit » du manifeste travailliste de 2017, on trouve un engagement pour une « gestion raisonnable des migrations » et de « nouveaux systèmes de gestion des migrations ».

Bien que le manifeste promette que ce règlement sera « juste », c'est une concession à l'idée que les gens devraient être traités différemment en fonction du hasard de leur lieu de naissance, qu’ils n’ont pas choisi. Ce n'est pas une revendication socialiste.

De même, nous voyons déjà les travaillistes faire des calculs similaires autour des négociations sur le Brexit. Alex Callinicos soutient :

« En adoptant une position d'ambiguïté soigneusement pesée, Corbyn a réussi à éviter les divisions entre militants travaillistes et électeurs et à centrer l'attention sur les problèmes des conservateurs ; maintenant que l'accord a été conclu et que la position de la ministre May s'affaiblit rapidement, il trouve bien plus difficile de maintenir cette attitude. »

Emma Bell, de l'université de Savoie Mont Blanc, explique ce qui se passe ici dans un rapport pour la Revue française de civilisation britannique :

« Les travaillistes ont probablement peur d'adopter une position radicale sur la question de peur de s'aliéner les électeurs, mais le succès de toute nouvelle politique transversale dépend de la capacité à déplacer les limites du débat dans ce domaine. »

Qu'est ce que l'Union européenne (UE) ?

Jusqu'à présent, je me suis concentré sur les zones de division entre les partis de la gauche de la gauche. Mais sur un point, nous sommes généralement unanimes : l'UE ne nous sauvera pas. L'UE est, pour citer le slogan de Die Linke lors des élections européennes de 2014, « néolibérale, militariste et antidémocratique ».

J'ai déjà décrit comment l'UE a, de manière antidémocratique, balayé au bulldozer toute opposition dans la mise en œuvre du traité de Lisbonne. Elle est également en passe de créer ce que Business Insider appelle une « méga-armée européenne ». Je voudrais toutefois me concentrer ici sur l'aspect néolibéral de l'UE.

Dans le magazine Red Pepper, Connor Devine affirme que « L'Union européenne, fondamentalement et avant tout, est une institution pro-austérité ». En référence au plan de sauvetage de l'UE pour le Portugal en avril 2011, il explique :

« En échange des 78 milliards d'euros du fonds de sauvetage, l'Union européenne a exigé des mesures d'austérité draconiennes et extensives... qui incluaient une réduction drastique des salaires du secteur public, des privatisations en masse, ainsi que des coupes dans des services publics, dont la santé, l'éducation et la protection sociale. En outre, ces mesures se sont accompagnées d'importantes hausses d'impôts. »

Le Portugal n'a pas été la seule victime des mesures d'austérité de l'UE :

« En novembre 2010, le gouvernement irlandais a été contraint de demander à l'Union européenne un plan de sauvetage d'un montant de 85 milliards d'euros, afin de rembourser des dettes contractées en raison de l'incompétence et des mauvaises pratiques du secteur bancaire privé.

Une fois encore, le plan de sauvetage a été accordé en contrepartie de la promesse de mesures d'austérité généralisées, notamment de baisses de salaire dans le secteur public, de coupes dans la protection sociale et dans les allocations familiales, pour n'en citer que quelques-unes. Une fois encore, ces mesures ont frappé le plus durement les personnes les plus vulnérables. La présidente de la Commission irlandaise des droits de l'homme et de l'égalité, Emily Logan, a affirmé que les coupes avaient “pesé de manière disproportionnée sur ceux qui en étaient le moins en mesure d'en supporter les effets”. »

Et tout ça avant même de parler de la façon dont l'UE, en collaboration avec la troïka formée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI, a mis à genoux en 2016 le gouvernement grec élu par le peuple. L'ancien ministre des finances grec Yannis Varoufakis explique les effets de l'intervention de l'UE :

« Pour se faire une idée des ravages qui s'en sont suivis, imaginez ce qui se serait passé au Royaume-Uni si RBS, Lloyds et les autres banques de la City avaient dû être sauvées sans l'aide de la Banque d'Angleterre, uniquement par des prêts de l'étranger au Trésor public. Tous accordés à la condition que les salaires britanniques soient réduits de 40 %, les retraites de 45 %, le salaire minimum de 30 %, les dépenses du système de santé de 32 %. Le Royaume-Uni serait maintenant la friche de l'Europe, tout comme la Grèce l'est devenue aujourd'hui. »

Comme je l'ai dit, je crois que les partisans de gauche, qu’ils soient pour le maintien dans l’UE ou pour la sortie, sont tous d'accord sur cette analyse générale. Cependant, de nombreux libéraux opposés au Brexit sont toujours sous l'emprise de l'UE, et j'ai l'impression que chez les gens de gauche qui veulent rester dans l'UE, certains s'égarent parfois dans l'idée que l'UE est plus progressiste qu'elle ne l'est réellement. Malgré d'autres différences de stratégie, nous devons rester unis dans notre perception de l'UE en tant que club néolibéral des patrons, qui ne va pas agir dans notre intérêt.

TIAA – There is an alternative – Il existe une alternative

L'idée maîtresse de mon argumentation est qu'avec Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste, une nouvelle dimension apparaît dans la discussion sur la manière de changer la Grande-Bretagne. Permettez-moi d'abord d'être très clair sur ce que je veux dire ici, et ce que je ne veux pas dire. Je pense que les réformes pourtant modérées de Corbyn susciteront l'opposition de la classe dirigeante britannique, et même de 90 % de ses propres députés (une liste non officielle de 2016 suggérait que seuls 19 députés travaillistes étaient à l’époque favorables à Corbyn). La victoire de M. Corbyn à une élection nationale serait le début du débat, et non son terminus.

Mais avec de nouvelles élections législatives, et donc la perspective d'une victoire de Corbyn, s'ouvre un tout nouveau débat. Alex Callinicos note qu'un gouvernement Corbyn serait « le premier gouvernement de gauche radicale dans une société capitaliste avancée depuis le Front populaire en France en 1936 ».

Une victoire des travaillistes sous Corbyn encouragerait les syndicalistes qui luttent pour défendre nos services de santé, les locataires qui luttent contre la rapacité des propriétaires, et en fait quiconque combat la misère provoquée par les mesures d'austérité. Alors, nous commencerons à parler d'une autre façon d'organiser la société, une question restée remarquablement absente dans tout le débat sur le Brexit.

Ce n'est pas un hasard si, parmi les plus fervents défenseurs d'un nouveau référendum, on en retrouve qui viennent de l'aile droite travailliste et qui ont sapé la direction de Corbyn depuis le premier jour (voir ci-dessus). Leur peur d'un gouvernement Corbyn est la même que celle des conservateurs de droite, qui ont refusé de faire tomber Theresa May lors d'un vote de censure, car ils craignent Corbyn plus qu'ils ne détestent May.

Pour toutes ces raisons (et d'autres encore), je pense que nous devrions nous unir, non pas autour d'un référendum qui ne fera que renforcer l'hégémonie européenne néolibérale, mais pour obtenir de nouvelles élections et pour faire campagne en faveur d'un gouvernement Corbyn, déterminé à opérer un changement profond et à répartir la richesse au profit du plus grand nombre et non d'une minorité.

Cela dit, nous avons déjà vu dans la discussion sur la liberté de circulation qu'il peut arriver à Corbyn d'être paralysé par les machinations de son propre parti. Cela veut dire que la possibilité de mettre en place un gouvernement Corbyn radical, en mesure de tenir tête au Capital et de faire passer ses réformes, dépend du développement de mouvements sociaux et syndicaux vigoureux.

Joseph Choonara, auteur de The EU - A Left Case for Exit, fait cette recommandation [correspondance personnelle] :

« Malheureusement, Corbyn s'est enlisé dans la logique parlementaire du débat sur le Brexit. Ce qui importe, pour les socialistes, c'est d'organiser des campagnes indépendantes contre le racisme et pour des revendications de classe élémentaires, et d'exploiter la faiblesse de Theresa May. M. Corbyn a parfois appelé à de nouvelles élections.

Mais où est la campagne du mouvement de soutien Momentum ? Où sont les manifestations de masse que Corbyn pourrait déclencher ? Que font les dirigeants syndicaux pour faire bouger les choses ? En d'autres termes, notre plus grand ennemi est la passivité, qui laisse l'initiative au Parlement et laisse les divisions de la gauche s'envenimer. »

Et maintenant ?

Il devient de plus en plus probable que le gouvernement manquera de temps, et qu'un Brexit sévère pourrait être imposé, avec de graves répercussions sur la liberté de circulation et en Irlande. C'est une conséquence directe de la paralysie du Parti conservateur et de l'inefficacité du gouvernement de ce canard boiteux qu'est Theresa May. Toute « solution » qui laisserait May, ou tout autre dirigeant conservateur, au pouvoir prolongerait la souffrance du peuple britannique et de ceux qui vivent en Grande-Bretagne.

Les socialistes ont également un argumentaire simple pour la question de l'Irlande. L'Irlande du Nord est un État artificiel, maintenu par la nécessité pour l'impérialisme britannique de conserver les chantiers navals dans le Nord. Le plus grand obstacle à une solution irlandaise au Brexit est la dépendance de Theresa May vis-à-vis du dogmatique Parti unioniste démocrate (DUP).

D'une manière plus générale, il n'y a jamais eu de justification en faveur d'une frontière en Irlande, et la frontière actuelle devrait être démantelée, quoi qu'il arrive lors des négociations sur le Brexit. Nous devrions également plaider en faveur de la libre circulation pour tous, quel que soit leur lieu de naissance.

En ce qui concerne un « Hard Brexit », Paul Mason, rédacteur économique à Channel 4 News, fait valoir que :

« Ce qui ne va pas avec le plan de Theresa May, ce n'est pas sa “rupture pure et simple” avec l'UE. C'est qu'elle cède unilatéralement une partie de sa souveraineté à l'Europe et ne donne aucune garantie pour les droits des travailleurs, ni pour les droits environnementaux, etc.

La vision positive est celle qu'offre Corbyn : rester dans l'union douanière, s'aligner volontairement sur le marché unique, rester dans toutes les institutions comme le programme d'étudiants Erasmus, le régulateur de l'énergie nucléaire, etc., et signer un accord légalement contraignant pour éviter un nivellement vers le bas des droits des travailleurs, des droits environnementaux et des droits des consommateurs.

Oh, et garantir les droits de trois millions de migrants en provenance de l'UE. »

C'est un bon cadre pour entamer une discussion.

La réussite d'un gouvernement Corbyn passe par la mobilisation de mouvements sociaux pour faire avancer les réformes. Sur ce point, nous avons encore du chemin à parcourir. Comme le rapporte la militante du Parti travailliste Simon Hannah pour OpenDemocracy :

« A la mi-janvier, alors que les contradictions du Brexit plongeaient le Parlement dans l'impasse, des sympathisants travaillistes ont participé à une petite manifestation à Londres pour appeler à une élection nationale. Après trois ans de direction de Jeremy Corbyn et l'hégémonie presque inégalée de la gauche à la conférence du Parti travailliste en 2018, seules quelques milliers de personnes ont fait le déplacement, bien que la tenue d'élections nationales soit la principale demande du mouvement momentum et d'autres du camp Corbyn. »

Ce n'est pas le moment pour la gauche parlementaire ou extraparlementaire de se reposer sur ses lauriers. Je crois que si nous nous concentrons sur un véritable changement social, nous avons une occasion qui ne s'est pas présentée depuis des générations. Si nous perdons de vue la question de la souveraineté et que nous nous laissons distraire par une discussion intéressante, mais improductive, nous risquons de rater cette occasion.

L'avenir nous appartient... mais seulement si nous saisissons les opportunités qui s'offrent à nous.

Phil Butland

Traduit d’un article pour la lettre internationale de Die Linke Berlin. Traduction Europe insoumise.

Image: Protestation anti-Brexit à Manchester en 2017. Source: Wikimedia Commons.

 

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Auteur: 
Colin de Saint-Denis