Corbyn : une campagne remarquable en Grande Bretagne

La campagne de Jeremy Corbyn est un phénomène remarquable. Il a désormais une bonne chance de remporter l’élection comme leader du Parti travailliste, à moins que l’élite travailliste ne parvienne à enrayer la marée au cours des prochaines semaines.

Pour l’instant, la marée reste favorable à Corbyn. Les dirigeants travaillistes sont comme des lapins pris dans la lumière des phares. De nombreuses personnes, en particulier des jeunes, ont rejoint la campagne de Corbyn, ils se pressent à ses meetings ou à ses évènements de campagne. Beaucoup donnent leur signature au Parti travailliste afin d’être considérés comme « sympathisants enregistrés », ou comme « sympathisants affiliés » par l’intermédiaire de leurs syndicats. Dès le mois de juin, le Parti travailliste a enregistré un afflux de 9115 sympathisants enregistrés  et de 3788 sympathisants affiliés, ainsi qu’une augmentation significative du nombre d’adhérents à part entière.

Le soutien à la candidature Corbyn au sein des grands syndicats s’est avérée tout à fait extraordinaire. Le Parti travailliste s’est toujours distingué de ses partis frères sociaux-démocrates par l’affiliation directe de fédérations syndicales. Il y a aujourd’hui 14 fédérations syndicales affiliées au Parti travailliste. Historiquement, elles ont agi comme une force hostile à l’aile gauche et en soutien à l’élite dirigeante du parti.

Le soutien à Jeremy Corbyn apporté par Unite (1), dirigé par Len McCluskey, n’a pas été une surprise dans la mesure où cette fédération s’est dotée depuis plusieurs années d’une orientation marquée à gauche. Mais la décision de Unison se soutenir Corbyn marque réellement un tournant dans la situation. Unison est une grande fédération syndicale du secteur public qui s’est beaucoup exprimée contre l’austérité et les restrictions budgétaires concernant la protection sociale et les services publics, mais qui a rarement organisé l’action. Unison compte dans ses rangs le plus grand nombre de membres affiliés au Parti travailliste et un bon tiers de son million d’adhérents est inscrit sur la mailing list du Parti travailliste. Une consultation menée auprès des douze unions régionales que compte Unison a indiqué que neuf d’entre elles étaient favorables au soutien à Corbyn.

La fédération des travailleurs de la communication est aussi une fédération importante, avec plus de 200.000 adhérents. Non seulement elle a choisi Corbyn, mais Dave Ward, son Secrétaire général, a utilisé YouTube pour appeler ses adhérents à se faire enregistrer afin de pouvoir voter pour Corbyn sur la base de son orientation politique et afin de marquer ainsi un glissement à gauche et anti-austérité du Parti.

Corbyn a également reçu le soutien de plusieurs fédérations de taille plus modeste, comme le Syndicat de boulangers, le syndicat des employés des transports, ainsi que celui des conducteurs de trains. Au même moment, GMB – l’importante fédération des employés de la fonction publique et des collectivités territoriales – a renoncé à soutenir quelque candidat que ce soit, ce qui est un camouflet pour la droite du Parti.

Corbyn bénéficie également d’une avance décisive en ce qui concerne les soutiens des sections locales du Parti (organisées sur la base des circonscriptions électorales) : 130 sur 600, les autres candidats plafonnant à 100.

Ainsi la campagne de Corbyn a réalisé des percées dans trois directions : les membres traditionnels du parti organisés en sections locales ; les syndicalistes affiliés au Parti travailliste ; et enfin les nouveaux adhérents et sympathisants, en très grande majorité des jeunes. Quelle que soit l’issue du vote, cela constitue la manifestation d’une radicalisation en profondeur.

Si Corbyn l’emporte et s’engage dans une direction anti-austéritaire, de nouvelles et importantes possibilités s’ouvriront, dont une scission probable à l’instigation des blairistes.  S’il échoue, il aura encouragé et radicalisé de nombreux jeunes et de nombreux syndicalistes, renforcé la gauche au sein du Parti travailliste et exercé une pression de gauche sur le vainqueur, quel qu’il soit.

En 1981, Tony Benn (2) avait perdu de peu la compétition au sein du Parti travailliste après une campagne de masse, alors que la gauche du Parti était numériquement importante et à l’offensive et alors que le mouvement syndical était puissant et très actif au sein des entreprises. Aujourd’hui, Corbyn est au seuil de remporter la direction du Parti travailliste alors même que la gauche travailliste organisée est plus ou moins inexistante, que le mouvement syndical est très faible et que le niveau de grèves est historiquement bas. 

Quelques-uns des éléments d’explication sont évidents. Le Parti travailliste vient de perdre une élection qu’il aurait pu et du gagner ; et la raison de cette défaite est qu’il a fait preuve de suivisme par rapport aux coupes budgétaires mises en œuvre par les Conservateurs. Puis Harriet Harman (3) - immédiatement suivie par la gauche des Libéraux Démocrates et par les partis unionistes - a pris la décision épouvantable de ne pas s’opposer au budget présenté par Osborne (4). Tous les autres concurrents en lice pour la direction du Parti travailliste l’ont soutenue avant de se rallier au programme des Conservateurs en soutenant la thèse selon laquelle le Parti travailliste avait perdu l’élection parce que sa campagne était allée trop à gauche et que les politiques progressistes qu’il avait adoptées devaient maintenant être abandonnées. Les convictions politiques jouent un rôle. Les gens, dans le Parti travailliste et à l’extérieur, considèrent comme un souffle d’air frais que, dans cette campagne interne pour la direction du Parti travailliste, quelqu’un exprime ce qu’ils pensent et pense ce qu’ils expriment, sans égotisme.

Il est également évident que la question écossaise a son importance dans ce phénomène : pas uniquement la radicalisation liée à l’influence de la campagne référendaire pour l’indépendance et la montée en puissance du Parti national écossais (SNP), mais aussi le rôle des députés SNP au sein du Parlement depuis l’élection. En réalité, ce sont eux la véritable opposition aux Conservateurs, comme le montre le vote contre la diminution des allocations sociales : les 55 voix (contre ce projet) venues du SNP ont dépassé les 47 voix des députés travaillistes qui, menés par Corbyn, ont rompu la disciple de leur parti.

Lors d’un récent discours, la benjamine du Parlement, Mhairi Black, députée SNP alors qu’elle n’a que 20 ans – en fait c’est la plus jeune parlementaire depuis… des siècles ! – a mis le Parti travailliste au défi de s’opposer aux coupes budgétaires des Conservateurs et s’est réclamée de Tony Benn. Sur YouTube, la vidéo de son discours (5) en fait l’un des discours parlementaires les plus regardés de tous les temps (plus d’un demi-million de visiteurs) avec de nombreux « like » postés principalement par des jeunes.

Il y a quelques mois, il paraissait très improbable que Corbyn puisse même seulement figurer sur la liste des candidats. Il n’a atteint les 35 parrainages de députés nécessaires qu’au tout dernier moment et grâce à un certain nombre de députés de l’aile droite qui ont accepté de le parrainer afin d’offrir à Andy Burnham (6) la possibilité d’apparaître comme le candidat situé au centre du Parti plutôt que comme le plus à gauche.

D’ailleurs parmi les députés ayant parrainé Corbyn, seuls 18 ont voté contre la réduction des allocations sociales. Le fossé entre le groupe parlementaire d’un côté et, de l’autre, la base militante dans les syndicats et dans le parti au sens large est énorme. Une direction autour de Corbyn devrait se battre pour composer un cabinet fantôme avec la poignée des députés qui le soutient. Le risque existe qu’il devienne l’otage du groupe parlementaire, s’il n’organise pas de manière plus systématique ses partisans au sein du Parti dans son ensemble.

Alors que la gauche dans le Parti travailliste a lancé un défi à la fois fort et unitaire, c’est le désordre dans la droite du parti, avec des accusations réciproques assez puériles comme de se traiter de « crétins » en public. Les députés de l’aile droite évoquent ouvertement un coup, le renversement de Corbyn par le seul groupe parlementaire et même une scission opérée sur le modèle de la création du Parti Social-Démocrate (7) dans les années 80, dont la durée de vie fut courte et qui ne constitue pas vraiment un glorieux exemple à suivre.

De toute manière, une victoire de Corbyn - ou même une courte défaite - serait une victoire pour toute la gauche. Elle provoquerait une ouverture de la situation politique britannique et la radicalisation de beaucoup de gens, particulièrement  parmi les jeunes. Qu’il y ait ou non une scission du Parti travailliste, tout cela va créer des conditions nouvelles pour une orientation anti-austérité en Angleterre.

Left Unity a eu raison de se réjouir de la campagne de Corbyn et de comprendre dès le début sa signification et sa dynamique progressiste.

Les conditions de création d’une nouvelle alternative de gauche existent plus que jamais en Grande-Bretagne. La question clé de la période à venir est de rassembler toutes les forces qui croient que l’on peut combattre l’austérité et le changement climatique, résister au gouvernement conservateur et à la mise en œuvre du consensus néo-libéral. Une modification de la direction du Parti travailliste aurait de grandes conséquences. Mais, pour que ce changement soit significatif et durable, il faudra qu’il s’étende. Il faudra qu’il se lie aux millions de gens qui, lors des élections générales, ont voté pour les Verts, pour le Parti national écossais, pour Plaid Cymru (8) ou pour les groupes de taille plus modeste de la gauche radicale, ceux qui soutiennent Left Unity et, bien sûr, les millions de jeunes qui se battent contre l’austérité.

Editorial publié le 31/07/2015 sur le site de Socialist Resistance. Traduction et notes : François Coustal.

http://socialistresistance.org/7659/corbyn-a-remarkable-campaign

Notes

(1) Unite syndique les salariés du secteur privé aussi bien au Royaume-Uni qu’en République d’Irlande. Avec près d’un million et demi d’adhérents, c’est la plus important fédération syndicale britannique.

(2) Décédé l’an dernier, Tony Benn a longtemps incarné la gauche travailliste et l’opposition irréductible au « New Labour » de Tony Blair et de ses successeurs.

(3) Depuis la démission de Ed Milliband  de son poste de leader du Parti travailliste à la suite de la défaire électorale de mai dernier, Harriet Harman assure l’intérim.

(4) George Osborne a été Ministre des Finances et du Budget de la coalition gouvernementale entre Conservateurs et Libéraux Démocrates lors du mandat précédent. Après les dernières élections, il a été confirmé à ce poste dans le nouveau gouvernement Cameron.

(5) www.youtube.com/watch?v=lZAmhB55_-k

(6) Outre Jeremy Corbyn, les trois autres candidats pour le poste de leader du Parti travailliste sont Liz Kendall, Andy Burnham, Yvette Cooper. Avec, naturellement, des nuances entre eux, ils incarnent l’élite travailliste largement acquise aux idées développées par Tony Blair.

(7) C’est à la suite d’une scission du Parti travailliste que s’est constitué en 1981 le Parti Social Démocrate. Il n’a eu qu’une existence autonome relativement brève et a fusionné en 1988 avec le Parti libéral, pour constituer les Libéraux Démocrates, un parti de centre-droit qui a été le partenaire des Conservateurs dans le mandat précédent.

(8) Plaid Cymru est un parti social-démocrate de gauche, partisan de l’indépendance du Pays de Galles.

 

 

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