Crise grecque, de nouveaux défis stratégiques

Si l’issue et les conséquences des négociations entre la Grèce et ses créanciers restent incertaines, la profondeur de la crise européenne ne fait plus aucun doute. Elle oblige tous ceux qui veulent changer cette Europe à changer aussi de stratégie.

Tout au long de ces derniers mois, la Grèce a été dramatiquement seule. Dans les institutions européennes, bien sûr, chacun se rappelle l’épisode peu glorieux de l’Eurogroupe qui continue à dix-huit après l’éviction du ministre de l’Économie Yannis Varoufakis. Sommet après sommet, l’arrogance, la condescendance parfois la vulgarité des dirigeants européens n’a pas eu beaucoup de limites. Faisant sonner avec tambours et trompettes leurs chiens de garde, on a vu, lu, entendu à peu près n’importe quoi : éditoriaux haineux, pseudo-intellectuels en convulsion genre Alain Minc ou l’inévitable BHL, rien ne nous a été épargné.

L’isolement de Tsipras

Mais il faut aussi constater que le mouvement de solidarité en faveur de la Grèce a été ridiculement faible dans toute l’Europe. En France, les manifestations de soutien ont au mieux réuni quelques milliers de personnes, essentiellement les militants habituels. S’il y a bien des élites libérales à l’échelle européenne, en face, il n’y a pas d’équivalent. Ce ne sont pas simplement les économies qui sont différentes, ce sont les formations sociales qui sont spécifiques à chaque pays et qui brident toute résistance populaire d’ampleur à l’échelle continentale.

Isolé, acculé, n’ayant pas su ou pas voulu préparer un plan B, celui d’une sortie de l’euro, Alexis Tsipras n’avait dans ces conditions pas beaucoup d’autres choix. À cela s’ajoute que selon un sondage paru dans Metron, 84% des Grecs souhaitent garder l’euro. C’est un paramètre dont le premier ministre doit tenir compte d’une manière ou d’une autre. Reste évidemment à savoir quelle sera l’évolution de la rue grecque dans quelques mois.

Le premier ministre grec a dû céder sur bien des points. Les propositions envoyées par Alexis Tsipras sont, en effet, très proches (mais pas identiques) de celles exigées par l’Eurogroupe le 26 juin. En pratique, c’est bien un nouveau plan d’austérité qui va s’appliquer. En contrepartie, la question de la dette devrait enfin être sur la table, ce qui n’est pas rien s’il obtient un réel rééchelonnement et des abandons de créances. Ce serait un point d’appui considérable pour d’autres pays européens. La Vouli, le parlement grec, a largement voté le mandat de négociation avec 251 voix (sur 300) et 145 députés des 162 députés de la coalition ont soutenu le projet. Deux ministres de Syriza et la présidente de l’assemblée Zoé Kostantopoulou se sont quant à eux abstenus. En clair, Alexis Tsipras n’a peut-être plus de majorité.

La Grèce sacrifiée sur l’autel de la finance

Pour l’instant, l’Allemagne n’entend rien céder : « La dette c’est la dette et aucun allègement et aucune décote ne sont envisageables », affirmait-on à Berlin dans la journée du vendredi 10 juillet. De son côté la France, appuyée par les États-Unis, veut éviter un Grexit et sauver la zone euro sans avoir exprimé quoi que ce soit sur cette question cruciale qu’est l’effacement de la dette. Le sommet européen du dimanche 12 juillet penchera d’un côté ou de l’autre, mais il y a d’ores et déjà deux victimes : la démocratie et la construction européenne.

Dogmatisme germanique d’une rare rigidité ? « On n’avait encore jamais vu un créancier, aussi stupide soit-il, tenter de tuer son propre débiteur. »Ou plutôt, le sacrifice rituel de la Grèce sur l’autel de la finance n’a-t-il pas une fonction pédagogique à l’usage d’autres pays ? Dans une interview au Guardian, c’est ce que laisse entendre l’ancien ministre de l’Économie, Yannis Varoufakis qui indique que « Wolfgang Schäuble a décidé que le coût d’un Grexit était un "investissement" intéressant pour discipliner la France et d’autres ».

Dans un éditorial, titré "Contre le totalitarisme financier, l’Europe doit changer ou mourir", Il Manifesto (traduit ici par Libération) rapporte les propos suivants d’un commentateur conservateur Ambrose Evans-Pritchard : « Si nous voulons dater le moment où l’ordre libéral, dans l’Atlantique, a perdu son autorité – et le moment où le projet européen a cessé d’être une force historique capable de créer de la motivation –, ce moment pourrait bien être celui que nous vivons actuellement ». S’il faut une date précise pour cristalliser un tournant historique, alors effectivement nous y sommes.

Questionner l’aspiration à changer cette Europe

Depuis plusieurs années, un débat biaisé s’est installé. Presque partout en Europe coexistent les deux courants opposés que représentent souverainistes et partisans d’une construction européenne. Bien sûr, chaque camp peut être extrêmement divers. Il n’existe pas grand-chose de commun entre les europhiles béats partisans de toutes les politiques d’austérité, de la règle d’or et que sais-je encore, et ceux qui défendent une Europe sociale, démocratique, d’harmonisation des législations par le haut. Mais pour ces derniers, dont nous sommes, la crise grecque amène a repenser les défis stratégiques pour qu’un projet de transformation sociale puisse réellement voir le jour.

Le repli sur soi, les tentations nationalistes demeurent inscrites dans les coordonnées de la situation européenne. Il faut sans hésiter combattre ces réponses, au mieux illusoires d’un point de vue économique, souvent nauséabondes. Mais l’aspiration à changer cette Europe-là doit être questionnée sérieusement. Se contenter de mettre en avant des propositions nobles et généreuses relève de la posture si pratiquement c’est impossible. Bien sûr, tous les pays ne disposent pas de la même marge de manœuvre.

Les Grecs, qui pèsent 2% du PIB de l’eurozone, peuvent être plus facilement ostracisés qu’un pays comme la France, c’est incontestable. Mais cela veut-il dire que pour changer cette communauté européenne, il faut attendre un hypothétique changement politique en France ? Dans l’intervalle, les Grecs, les Portugais et tant d’autres ont toutes les chances de sombrer. Et puis, d’ailleurs, face à des traités qui ont été ratifiés par l’ensemble des vingt-huit pays ou concernant l’eurozone par l’ensemble des dix-neuf, qui peut croire qu’un seul État pourrait tout bousculer ? Il faudrait alors attendre que tous aient changé ? Autrement dit la saint-Glinglin !

Repenser une construction européenne

Ce que prouve le crise grecque, c’est qu’il est vain de vouloir faire abandonner aux dirigeants européens leur doxa libérale. Toute solution passe par une confrontation majeure avec la construction européenne telle qu’elle a été menée depuis des décennies. Mettre cette Europe en crise, c’est paradoxalement la seule hypothèse sérieuse pour sauver l’idée d’un projet européen rénové et démocratique. Cela suppose évidemment qu’il n’y ait aucun tabou, y compris sur la monnaie.

La question n’est pas en soi euro ou sortie de l’euro. Le Royaume-Uni, qui a maintenu la livre tout au long de ces années, n’a pas été moins libéral, loin de là. Défendue par de nombreux économistes, y compris des prix Nobel, la sortie de l’euro représente un réel saut dans le vide. Mais on ne peut négocier sérieusement que si la sortie de l’euro fait partie des hypothèses sur la table, c’est un élément du rapport de forces face à des créanciers prêts à tout, y compris au coup d’État financier.

Ce qui est certain, c’est qu’avec cette Europe-là, rien n’est possible sinon l’austérité à perpétuité. L’alternative ne se résume pas au repli national rance ou à une construction européenne néolibérale. Ce faux choix convient parfaitement tant aux dirigeants européens (libéraux ou socio-démocrates) qu’à l’extrême droite, et il nous mène droit à la catastrophe. C’est parce qu’il faut un projet européen démocratique, social, écologique que de nouvelles hypothèses stratégiques doivent être pensées.

Guillaume Liégard. Publié sur le site de Regards.

http://www.regards.fr/web/article/crise-grecque-de-nouveaux-defis

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