Crise ouverte au Gabon

Les résultats controversés de l’élection présidentielle d’Ali Bongo plonge le Gabon dans une zone de turbulence. Cette crise remonte à la succession, non consensuelle, d’Omar Bongo. L’intronisation au pouvoir de son fils Ali, entérinée par l’élection frauduleuse de 2009, a ouvert une ère de crise politique dans le pays, accentuée par les difficultés économiques.

« On n’organise pas une élection pour la perdre. » Ali Bongo ne dérogera pas à cette règle suivie par beaucoup de dirigeants africains. Ainsi a-t-il été proclamé président de la République, après la décision de la Cour constitutionnelle, comparée à la tour de Pise, elle penche toujours du même côté : celui du pouvoir.

Des chiffres grotesques

Les achats de consciences, l’utilisation des moyens de l’État et des média publics, la répression contre les militants de l’opposition, n’ont pas eu le résultat escompté par le pouvoir. Les bons scores de Jean Ping se sont confirmés en effet dans les sept provinces, l’avance du candidat de l’opposition était considérable : près de 60 000 voix.

Ainsi la manœuvre habituelle, déjà utilisée en 2009, qui consiste à utiliser la huitième région du Haut Ogooué comme variable d’ajustement pour faire gagner Ali Bongo, s’est trouvée difficile à mettre en œuvre ; elle donnera lieu à des cafouillages entre les autorités de la province et celle de l’état Les chiffres communiqués sont grotesques, le taux de participation serait de 99,83 %, alors que la moyenne des autres provinces n’est que de 48 %. Ainsi, et d’après les calculs du journal Le Monde, 50 personnes seulement n’auraient pas voté sur les 71 786 inscrits !

L’opposition a pu conserver les PV des 126 bureaux de vote, presque la moitié de cette région : ils indiquent que Bongo a eu 86 % des voix et Ping 16 %.

Avec 45,79 % des voix, Ali Bongo reste minoritaire

Sa succession va être avalisée par une farce électorale en 2009 avec les mêmes manœuvres qu’en 2016 : la huitième région du Haut Ogooué sera utilisée pour manipuler les chiffres et permettre la victoire de Bongo avec une Cour constitutionnelle qui valide les tripatouillages. Mais cette élection révèle, même si on ne considère que les résultats officiels, qu’Ali Bongo, élu grâce à un scrutin majoritaire à un tour, reste minoritaire dans le pays avec 45,79 % des voix alors que les deux candidats de l’opposition, Pierre Mamboundou et André Mba Obame, récoltent respectivement 25,66 % et 25,33 % des voix.

Il tente de vendre à la population son projet politique de Gabon émergent, censé préparer l’après-pétrole, mais la vacuité de ce concept ne trompe personne. Il doit faire face à une hostilité grandissante de l’ancienne garde du PDG, sans compter la crise économique dans laquelle s’enfonce le pays et le sentiment d’usurpation qui se répand de plus en plus dans la population.

Un crédit qui a fondu comme neige au soleil

Sept ans après, l’impopularité d’Ali Bongo a augmenté au fil des ans, le parti au pouvoir (PDG) s’est craquelé et, à l’intérieur même du clan Bongo, des divisions se font jour.

Les raisons en sont multiples : l’impossibilité pour Ali d’être aussi généreux que son père et d’entretenir les nombreux réseaux clientélistes qui permettaient une certaine stabilité du pouvoir. Le fait qu’Ali Bongo se soit entouré d’une nouvelle génération, délaissant les plus anciens du PDG, a favorisé la crise politique. Quant à la population, le peu de crédit qu’il avait auprès d’elle a fondu comme neige au soleil : les tensions sociales se sont accrues, notamment dans le secteur pétrolier (en général relativement épargné par les conflits sociaux), et les crimes rituels ont éclaboussé des dignitaires du régime comme en témoigne l’ONG, association de lutte contre les crimes rituels : « Les observations de cette ONG révèlent que les crimes rituels augmentent en période électorale. C'était aussi l'occasion de lancer un appel à toute la population, vu que le Gabon est à la veille d'une élection présidentielle. Dans la majorité des cas où les suspects ont été arrêtés, ces derniers avouent être à la solde de personnalités politiques. Des anthropologues gabonais estiment que plusieurs hommes politiques croient que les organes prélevés procurent du pouvoir à celui qui les détient ou qui en consomme. »

En France, dans le même temps, l’affaire des biens mal acquis suivait son cours malgré les efforts méritoires de Sarkozy qui, à défaut de l’étouffer, a essayé au moins de la freiner. Ali Bongo, impliqué dans ces détournements, a offert sa part d’héritage à la jeunesse gabonaise, une générosité décriée du fait que l’argent appartenait au pays.

La question de la nationalité d’Ali Bongo a également été soulevée, dans la mesure où l’article 10, alinéa 3 de la Constitution dispose que : « Toute personne ayant acquis la nationalité gabonaise ne peut se présenter comme candidat à la présidence de la République. Seule sa descendance ayant demeuré sans discontinuité au Gabon le peut, à partir de la quatrième génération. »

Ali Bongo serait un enfant adopté du Biafra à l’époque où Omar Bongo était très impliqué dans le conflit sécessionniste de cette province. Rappelons que ce conflit fut soutenu avec ferveur par Foccart qui, indépendamment des deux millions de morts, a au moins permis à Kouchner de se faire un nom en organisant le soutien humanitaire de cette guerre menée par la France contre le Nigeria.

En riposte, Ali Bongo présenta par deux fois des certificats de naissance différents, bien que faux tous les deux. Cette campagne sur l’origine d’Ali Bongo s’est renforcée avec la présence permanente de Maixent Accrombessi, un Béninois qui joue le rôle de véritable éminence grise. Celui-ci s’avère mal vu dans un pays où la population entretient parfois des sentiments xénophobes à l’encontre des immigrés, venus des pays voisins pour profiter des quelques miettes de la richesse du pays à l’époque où le pétrole se vendait bien et coulait à flot.

Mais cette campagne sur la nationalité de Bongo n’était pas une simple campagne xénophobe ; pour beaucoup, c’était la démonstration à une large échelle des mensonges de la présidence.

Les éléments de la crise

La chute des prix du pétrole va plomber l’économie du pays, déjà ravagé par la gabegie et la corruption du clan Bongo qui s’est approprié les richesses du Gabon avec l’aide, notamment, de Delta Synergie, une sorte de holding regroupant plusieurs sociétés : « Pas un secteur n’est épargné par l’emprise de Delta Synergie : assurances, banques, agroalimentaire, sécurité, transport, médicament, BTP, agriculture, matières premières, immobilier, aviation d’affaires, textile, média, vente de gaz et de pétrole, bois… »

Les sociétés liées à Delta Synergie ont raflé l’essentiel des marchés avec l’état portant sur les fournitures d’uniformes des fonctionnaires des ministères régaliens, sur la protection des ambassades, le remorquage des bateaux, la gestion des barrages hydrauliques, etc. Comme l’indique diplomatiquement la Banque africaine de développement : « Le secteur privé gabonais est encore dominé par le « grand patronat », laissant peu de places aux PME/PMI. »

Comme beaucoup de pays ayant une économie rentière, le Gabon connaît un ralentissement économique essentiellement dû à la chute du prix du pétrole. De 2013 à 2015, le pays a ainsi enregistré une baisse de près de 15 % de son PIB. La Banque Mondiale décrit une situation économique bien loin de la promesse d’Ali Bongo d’un Gabon émergent, et souligne la vulnérabilité des personnes les plus pauvres : « Le taux de croissance n’a cessé de chuter depuis 2013, passant de 5,6 % en 2013 à 4,3 % en 2014 puis 4,1 % en 2015, en raison sa forte dépendance économique à la production et à l’exportation du pétrole […].

Le secteur privé a enregistré une diminution d’au moins 4 000 emplois, soit 6 % de la main-d’œuvre en 2014. Les activités de construction ont été les plus durement touchées, enregistrant une baisse de 15 % de sa main-d’œuvre par rapport à 2013. En dépit d’une abondance de ressources naturelles et d’un revenu moyen par habitant de 10 660 dollars en 2014, une grande partie de la population perçoit un faible salaire ou se trouve au chômage. Ces personnes sont dans l’impossibilité de se protéger contre les chocs externes tels que la baisse des cours de pétrole… »

Plus globalement, ce constat est confirmé par l’indice de développement humain (IDH) qui place le pays en cent dixième position sur 188 ce qui, pour un pays pétrolier, n’est guère brillant. Depuis l’accession au pouvoir d’Ali Bongo, l’IDH a progressé moins vite, de 0,76 %, que les autres pays subsahariens (0,94 %).

Ping, un candidat redoutable

Jean Ping était l’un des hommes de confiance d’Omar Bongo. Il a été pendant des années ministre des Affaires étrangères, ex-mari de Pascaline et donc ancien beau-frère d’Ali Bongo. Il a aussi des parts dans la société Delta Synergie.

Omar Bongo le proposa à la présidence de l’Union Africaine avec le soutien actif de la France en 2008. Il fut un bon gestionnaire, soucieux de préserver les intérêts des dictateurs africains tout en collaborant activement avec les métropoles impérialistes, tant au niveau économique que diplomatique. Le seul point de divergence publique sera le dossier libyen où il proposera la médiation de l’Union africaine, qui fut superbement ignorée par Sarkozy, Cameron et Hillary Clinton, ce qui poussa l’administration Obama à soutenir matériellement l’intervention militaire franco-anglaise en Libye.

Battu par Nkosazana Dlamini-Zuma, lorsqu’il brigua un second mandat à la présidence de la commission de l’Union africaine, Jean Ping s’est lancé dans la politique grâce à sa fortune, son carnet d’adresses et ses liens avec les principaux dirigeants français et européens. Il est devenu un candidat redoutable en unifiant l’opposition derrière sa personne, seule stratégie possible pour une élection à un tour.

Un cycle nouveau pourrait s’ouvrir

La situation ne se résume pas uniquement à un affrontement entre deux représentants de la bourgeoisie. Elle traduit aussi une crise profonde qui suit un processus identique à celui qui se déroule dans plusieurs pays. Lorsque les dictatures se fissurent, des pans du parti au pouvoir se détachent et rejoignent l’opposition.

C’est un encouragement pour les populations, une occasion pour elles de faire entendre leur voix. Tel est le cas en RDC avec le départ de la majorité présidentielle soutenant Kabila, de Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et de Moïse Katumbi, ancien gouverneur de la province du Katanga. On retrouve une situation similaire au Burkina Faso, où Roch Marc Christian Kaboré, un des dirigeants du Congrès pour la démocratie et le progrès, le parti au pouvoir de Compaoré, a rejoint l’opposition. Cela n’a pas manqué d’accentuer la crise politique, qui a débouché sur une révolution imposant de vraies élections démocratiques.

Au Gabon, la grande majorité de la population a fait de cette élection présidentielle un enjeu : celui de voir se terminer l’ère Bongo, de tourner la page et d’expérimenter une alternance. Désormais la victoire de Ping ne peut s’obtenir que dans la rue, vue la démission de toutes les structures internationales : Union africaine, Union européenne et Nations unies.

Un cycle nouveau pourrait s’ouvrir dans la vie politique gabonaise. Malgré la répression, les morts, les arrestations, les coupures d’Internet, les organisations politiques et de la société civile n’ont pas subi de défaite majeure, et Ali Bongo reste isolé sur la scène internationale, tout en disposant de bien peu de soutien à l’intérieur. La rue pourrait donc parvenir à imposer le respect des urnes, voie qui serait certainement la plus souhaitable pour la population.

Paul Martial. Publié dans Afriques en lutte n°33.  

Vous pouvez retrouver l’entièreté de l’article sur le site Contretemps : https://www.contretemps.eu/crise-gabon-bongo/

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