A Cuba, « la légitimité du régime s’effrite »

Au lendemain de l'annonce de la mort de Fidel Castro, Janette Habel, spécialiste de Cuba et enseignante à l'Institut des hautes études de l'Amérique latine à Paris III, analyse les conséquences de la disparition de l'ancien révolutionnaire devenu despote, qui a régné 50 ans sur Cuba. « Cuba vit une période de transition dans tous les domaines », explique la politologue, qui fait également partie du Centre de recherches sur l'Amérique latine et les Caraïbes, à l'université Aix-Marseille.

Elle décrypte aussi les causes des réactions très contrastées provoquées par le décès du “líder maximo”. « Il y a une spécificité du système politique cubain, mal analysé par une pensée manichéenne : c’est soit, pour les uns, la Corée du Nord, soit, pour les autres, le paradis socialiste que l’Union soviétique n’a pas pu incarner. Rien de cela ne répond à la complexité de la réalité cubaine », estime Janette Habel.

Après la passation de pouvoirs il y a dix ans à Raul Castro, l’ouverture économique et le rapprochement avec les États-Unis de Barack Obama, la mort de Fidel Castro signe-t-elle la fin définitive de la révolution cubaine ?

Janette Habel. On ne peut pas répondre de manière catégorique pour l’instant. Cuba vit une période de transition dans tous les domaines : transition économique, générationnelle, sociale et politique, ainsi que dans ses relations avec les États-Unis. Le contexte géopolitique est extrêmement changeant : les États d’Amérique latine les plus importants pour Cuba, le Venezuela, l’Argentine et le Brésil, sont en crise. La mort de Fidel Castro vient s’ajouter à toutes ces incertitudes. Mais si les processus à l’œuvre tendent vers la fin de la révolution cubaine, il est trop tôt pour affirmer que Cuba va vers la restauration d’une société capitaliste insérée dans la mondialisation.

Comment caractérisez-vous la transition aujourd’hui à l’œuvre à Cuba, et qui a commencé bien avant la mort de Fidel Castro ?

Il y a encore quelques années, le régime était marqué par un système de planification économique, avec une propriété nationalisée à hauteur de 80 %, une propriété privée limitée aux petits paysans, un système de parti unique avec un commandant en chef qui était un leader charismatique, certes despotique mais jouissant d’un immense prestige populaire, dans un environnement hostile en raison du conflit séculaire avec les États-Unis.

À partir de l’effondrement de l’URSS en 1991, avec ses conséquences extrêmement dramatiques pour Cuba, des réformes économiques relativement limitées ont été enclenchées, avec une petite libéralisation économique et un début d’autorisation de la propriété privée, essentiellement pour les travailleurs indépendants.

Mais c’est à partir de l’annonce de la maladie de Fidel Castro en 2006, puis de la passation définitive en 2008 à Raul Castro, que les changements commencent. Dès son arrivée, Raul Castro lance un débat sur la nécessité de réformes économiques, jusqu’au VIe congrès du Parti communiste cubain de 2011 où est adoptée « l’actualisation du socialisme ». C’est un euphémisme pour désigner un processus de libéralisation très graduel, élargissant le champ du marché, de la propriété privée et des investissements étrangers.

Le VIIe congrès de 2016, en avril dernier, a depuis fait le constat que sur plus de 300 orientations adoptées en 2011, seules 21 % ont été appliquées ! Parce qu’elles rencontrent d’énormes résistances, sociales et politiques, dans différents secteurs. Elles proviennent à la fois des catégories populaires, qui craignent les restructurations et les licenciements, des nouveaux acteurs économiques qui jugent les mesures prises insuffisantes, et de la bureaucratie partidaire, pour partie menacée par le processus de libéralisation et de décentralisation. L’appareil administratif bloque parfois carrément telle ou telle disposition, ou ne fait rien du tout, ou la contourne.

À l’inverse, cette « actualisation du socialisme » est appuyée par de nombreux économistes, cadres politiques, intellectuels, artistes, car elle s’accompagne d’une ouverture démocratique. Le régime maintient le contrôle politique par le Parti communiste cubain et il n’est pas question d’accepter la création de partis politiques nouveaux, ou de libéraliser les médias officiels. Mais l’expression critique est beaucoup plus libre qu’auparavant, à travers les blogs, des revues, ou même des réunions publiques et de débat. Cette évolution explique qu’on ait parlé à Cuba de “raulistes” et de “fidelistes” : deux sensibilités politiques qui engendrent des contradictions au sein du régime.

Cuba se rapproche-t-elle aujourd’hui du “modèle” chinois ou vietnamien ?

Il y a des parallèles avec l’exemple vietnamien, plus que chinois, notamment l’ouverture économique et le maintien du contrôle politique par le Parti communiste. Mais du point de vue de la propriété privée, Cuba reste encore très marquée par l’étatisation. Même si aujourd’hui, environ 70 % de la population active ne dépend plus de l’État, et que le travail indépendant, appelé travail à compte propre à Cuba, recouvre désormais des réalités très diverses et de véritables PME. Par exemple, un des principaux restaurants privés de La Havane emploie 70 salariés et son patron pensait, il y a quelques mois, ouvrir une ou deux autres enseignes.

Pour le gouvernement aujourd’hui, la difficulté est d’encourager les investissements étrangers tout en limitant drastiquement l’accumulation du capital privé : pour lui, il s’agit d’éviter la naissance et la consolidation de catégories sociales qui vont vouloir s’enrichir, défendre leurs intérêts économiques puis leurs intérêts politiques, risquant ainsi de déstabiliser l’ensemble du système politique.

Quand Fidel Castro a passé le pouvoir à son frère il y a dix ans, vous expliquiez, dans un article publié par la revue Mouvements, qu’il avait perdu de son prestige et de sa légitimité politique. Que représentait-il encore pour les Cubains aujourd’hui ?

La réponse diffère selon les Cubains. Fidel Castro jouissait d’une vraie légitimité pour la partie de la population qui a connu la dictature de Batista. Pour les plus âgés, il était donc un symbole et incarnait une légitimité toujours très puissante. Mais pour une partie de la jeunesse, cette légitimité était atteinte avant même qu’il ne passe le témoin à son frère. Ces nouvelles générations, de moins de 30 ans, ne sont pas très politisées, et sont tournées vers les objets de consommation, d’autant qu’elles rencontrent de gros problèmes de débouchés professionnels alors qu’elles sont très qualifiées.

À titre d’exemple, les professeurs ou les médecins sont payés en pesos, monnaie faible [Cuba compte deux monnaies en circulation, le CUC et le peso, dont le taux de change est de 1 pour 24 – ndlr], et ils voient à côté d’eux des gens qui travaillent à leur compte, 10 à 12 heures par jour, mais qui sont payés dix fois plus, en CUC, devise forte [indexée sur le dollar et l’euro – ndlr]. Le salaire d’un professeur d’université, d’environ 1 000 pesos pour certains, ne suffit plus pour accéder aux supermarchés où les prix des produits sont indexés au dollar… C’est pourquoi des professionnels très formés complètent leur salaire ou se reconvertissent grâce à des activités non qualifiées, dans le tourisme notamment, souvent non déclarées. C’est ce que les Cubains appellent « la pyramide inversée ».

De manière plus générale, l’ouverture au marché engendre d’énormes inégalités sociales et un accroissement de la pauvreté. C’est de la dynamite, dans une société très égalitaire depuis plus un demi-siècle. Si vous ajoutez la vie quotidienne difficile et les problèmes administratifs et bureaucratiques, il y a des formes de lassitude, de démoralisation et de dépolitisation. Cela avait commencé avant la maladie de Fidel Castro et cela s’est renforcé depuis. La légitimité du régime s’effrite, mais je ne peux pas dire auprès de quelle proportion de la population cubaine.

De ce point de vue, la victoire de Donald Trump à la présidentielle américaine peut-elle relégitimer le régime cubain, mis à mal par l’ouverture de Barack Obama ?La stratégie d’Obama était à la fois déconcertante et problématique pour le gouvernement cubain. Parce qu’elle était subtile et intelligente. Si Donald Trump concrétise les déclarations [à retrouver ici – ndlr] qu'il a faites à la mort de Fidel Castro, parlant de « dictateur brutal qui a opprimé son peuple pendant près de 60 ans », par le durcissement des mesures visant à imposer un changement de système politique en échange de la levée de l’embargo, alors oui, il renforcera la légitimité du gouvernement cubain… Aux obsèques de Fidel Castro le 4 décembre, vous verrez presque tous les chefs d’État et de gouvernement d’Amérique latine et de nombreux pays du Sud ! 

Comment expliquer qu’aujourd’hui encore, Fidel Castro suscite des réactions si contrastées ? Entre la « vieille crapule sanguinaire » (Luc Ferry) et l’hommage au « héros » révolutionnaire et anti-impérialiste (Jean-Luc Mélenchon) ?

D’abord, la plupart des commentaires oublient que la passation de pouvoirs a eu lieu il y a dix ans ! Ensuite, Cuba est un système politique sui generis, qui ne ressemble à aucun autre, comme l’avait écrit le cardinal Etchegaray. Il s’agit d’un système complexe, différent de l’URSS, de la Chine ou du Vietnam, et qui est le produit d’une révolution immensément populaire, hors normes, même si le régime a connu un processus de bureaucratisation ayant certaines similitudes avec l’ancienne bureaucratie des pays de l’Est. Mais cette île, qui comptait 6 millions d’habitants en 1959, s’est affrontée, avec peu de ressources, à la première puissance mondiale ; elle a résisté à un embargo sans précédent dans son intensité. Et pourtant, Cuba tient encore… Elle représente quelque chose de profondément atypique et de difficile à analyser.

Pourquoi est-ce si difficile à analyser ?

Personne ne pouvait imaginer que cette révolution allait avoir lieu et qu’elle pourrait résister : on évoquait le fatalisme géographique, la proximité des États-Unis. Elle a déjoué tous les pronostics. En dépit des crises, le régime a tenu. Et ce n’est pas à cause de la répression. C’est parce que la révolution a un enracinement populaire profond. C’est cela qui résiste à l’analyse ; c’est un défi pour la pensée unique, qui est étonnamment plus indulgente vis-à-vis du régime chinois.

Certes, il s’agit d’un pouvoir autoritaire et répressif, mais ayant subi des agressions militaires puis économiques, et ayant à la fois assuré l’indépendance nationale et permis des conquêtes sociales majeures qui ont profondément transformé une société post-esclavagiste de coupeurs de canne à sucre… Il ne faut pas oublier que l’esclavage n’a été aboli à Cuba qu’en 1886 !

Il y a donc une spécificité du système politique cubain, mal analysé par une pensée manichéenne : c’est soit, pour les uns, la Corée du Nord, soit, pour les autres, le paradis socialiste que l’Union soviétique n’a pas pu incarner. Rien de cela ne répond à la complexité de la réalité cubaine.

La répression n’a pas sauvé le régime ?

Il y a une répression évidemment, mais elle n’est pas comparable à ce qu’ont subi la Tchécoslovaquie ou l’Union soviétique. À Cuba, il n’y a pas eu de répression de masse : la répression est sélective, et elle vise à empêcher l’émergence d’une opposition si elle cherche à se constituer en parti organisé.

Par ailleurs, jusqu’à maintenant, dans la dissidence, personne n’a été capable d’incarner la défense de la souveraineté nationale face aux États-Unis ni de disputer cette légitimité à Fidel Castro. Les dissidents se sont tous, plus ou moins, alignés sur la diplomatie américaine et, jusqu’à une époque récente, ils étaient blancs dans une population majoritairement noire. Il était donc d’autant plus facile, pour le régime, de réprimer une dissidence qui n’était pas populaire. Il n’y a pas de Sakharov ni de Vaclav Havel à Cuba. Mais ce qui progresse aujourd’hui, ce sont des critiques émanant de sensibilités politiques différentes, qui s’expriment aussi bien dans le parti communiste qu’en dehors, par exemple autour de l’Église catholique, elle-même traversée par des débats contradictoires.

Propos recueillis par Lénaïg Bredoux. Publié sur Médiapart.

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