Daniel Bensaïd, intellectuel marxiste et stratège communiste. Entretien avec Darren Roso

Darren Roso, jeune chercheur australien, vient de rédiger un livre sur Daniel Bensaïd, destiné à faire reference,. Ce livre qui paraîtra en 2017 aux éditions Brill (Historical Materialism Book Series), sous le titre Daniel Bensaïd : From the Actuality of Revolution to the Melancholic Wager. À l’occasion de cette parution prochaine, nous publions cet entretien avec son auteur. La version complète de cet entretien est accessible sur le site de la revue ContreTemps-web : http://www.contretemps.eu/.

ContreTemps : Comment as-tu découvert l’œuvre de Daniel Bensaïd ?

Darren Roso : J’ai découvert l’œuvre de Daniel Bensaïd par hasard en 2011, ayant trouvé un exemplaire de Marx l’intempestif dans une librairie radicale locale. Je n’avais pas rencontré Bensaïd auparavant, mais en feuilletant le livre et en découvrant les références à Spinoza et à Hegel, à la lutte de classe et au temps, j’ai été intrigué. J’ignorais le contexte de ce livre, celui du débat français autour de Marx et l’histoire singulière de la Ligue Communiste Révolutionnaire, dans laquelle la trajectoire de Bensaïd s’inscrit. Le cadre théorique et le langage philosophique étaient différents – mais pas incompatibles – avec celui dans lequel j’avais été éduqué au marxisme, ce qu’on pourrait nommer la tradition socialiste internationale, dont Tony Cliff, Duncan Hallas et Chris Harman sont les figures de proue.
Ma curiosité était née et ce fut irréversible ! Je me suis procuré tout ce que je pouvais trouver en anglais, car à l’époque je ne parlais pas un mot de français. Ses écrits sur Lénine, les essais rassemblés dans Strategies of Resistance et l’hommage rédigé par Sébastien Budgen dans International Socialism, m’ont touché. Je suis sans cesse revenu à Marx l’intempestif, parce que j’aimais ce que je lisais et j’ai pensé qu’il avait des choses à dire par delà les frontières du monde francophone et hispanophone. Marx l’intempestif me semblait parler du présent par delà les limites de la tradition.
Ensuite, au cours des années 2012-2013, la gauche radicale australienne a connu un débat important concernant la question de l’unité révolutionnaire et celle de l’organisation. Ce moment fut capital dans mon exploration de la pensée de Daniel Bensaïd. Comme le savent les camarades français, il a traité en profondeur la question de la pluralité des traditions et des organisations. Pluralité ne veut pas dire confusion. Il était aussi un partisan infatigable d’un Marx politique et révolutionnaire.
Pour moi, cette œuvre politique et théorique recoupait le débat qui avait alors lieu en Australie. Les partisans de l’unité défendaient l’unité révolutionnaire, sur la base d’un programme révolutionnaire clair. Tous ceux qui reconnaissaient cette nécessité étaient bienvenus, ce qui signifiait qu’il ne fallait pas liquider les controverses politiques du passé ou les traditions politiques antérieures. Et il y eut beaucoup de désaccords ! Mais ce qui importait, depuis le point de vue du présent, était que nous nous unissions sur un programme commun, révolutionnaire, marxiste.

CT : Pourquoi as-tu décidé d’écrire ce livre et comment as-tu procédé ?

D. R. : L’éventualité de rédiger le livre sur Bensaïd n’allait pas de soi. D’abord, j’ai contacté Michael Löwy pour lui soumettre une proposition de recherche, qu’il a acceptée. Ensuite, j’ai discuté avec certains camarades expérimentés en matière de rédaction et j’ai proposé un court essai, sous-estimant naïvement l’ampleur du projet. Ensuite, la prise de contact avec Sebastien Budgen à Paris été déterminante dans ma décision de rédiger un livre sous sa forme actuelle.
Un fil rouge courait derrière la décision d’écrire ce livre. Ce fil rouge était le souci de maintenir l’héritage et la mémoire de la « dernière génération d’Octobre ». La mémoire peut être détruite et c’est pourquoi il est indispensable qu’une nouvelle génération politique prenne au sérieux l’ « ancienne » génération. L’amnésie ne conduit pas à une bonne politique et elle conduit à une mauvaise philosophie ! La gauche radicale subit des temps difficiles aujourd’hui. Sa crise est le résultat de son incapacité à se confronter décisivement à l’offensive capitaliste. Il semble que les moments de crise produisent des effondrements particulièrement destructeurs au sein de la mémoire théorique, historique et stratégique.
Pour organiser mon travail sur ce projet, j’ai divisé classiquement mes tâches en trois parties. Premièrement, j’ai exploré les recherches rassemblées sur le site Daniel-Bensaïd1, une ressource précieuse. Les organisateurs de ce projet méritent mille fois d’être félicités. Deuxièmement, j’ai recherché les gens auxquels je voulais parler, qui avaient une histoire partagée avec Bensaïd. Troisièmement, j’ai recueilli, autant que je pouvais, les documents historiques de la LCR, ContreTemps, les livres de Bensaïd et les autres contributions au débat sur Marx en France. Ensuite, j’ai commencé à écrire dans mon appartement, à Saint-Denis.

CT : Qu’est-ce qui te semble le plus actuel et le plus fécond dans sa pensée ?

D. R. : La lutte ! Je pense que la lutte des classes est la question principale. Ce point de départ fournit un accès à la pensée la plus large de Bensaïd. Il était un fil rouge à l’époque où les fils rouges étaient nécessaires. L’opposition de gauche, et les affinités électives de Bensaïd, constituées de combattants et de théoriciens vaillants, étaient des gens qui rendaient ou tentaient de rendre intelligible leur temps, alors que les monstres frappaient à la porte. Il y a en particulier quatre points que j’aimerais souligner, qui sont féconds et pas seulement dans la pensée de Bensaïd, mais la rendent exemplaire.
D’abord, à l’intérieur des limites de notre histoire présente, il était capable à la fois d’écrire théoriquement tout en étant engagé dans l’action militante. Le rapport entre le temps consacré à la théorie et ses responsabilités politiques n’est pas resté constant au cours de sa vie, mais il les a toujours liés entre eux et cette combinaison doit être préservée.
Deuxièmement, son affirmation d’un détour nécessaire par Marx demeure la nôtre. Marx nous importe, parce que, bien qu’historique, le capitalisme est un système universel qui conditionne la vie de millions de femmes et d’hommes sur terre, qui les domine, qui brise leurs espoirs et leurs rêves, et qui dévaste la planète. C’est cet ensemble de relations objectives qui fait de la critique de Marx un point de passage nécessaire pour tous ceux qui brûlent de colère contre l’oppression. La critique veut le combat contre le système. Bensaïd s’est battu pour relier la raison stratégique à cette critique. La politique comme art stratégique a constitué le cœur et l’âme de son travail. Il a relié la critique aux hypothèses stratégiques, afin que les stratégies rivales de la gauche radicale se confrontent les unes aux autres sur le terrain de la lutte, organisant, rassemblant et éduquant les militants en vue de renverser le pouvoir politique bourgeois. Actualiser la raison stratégique, la maintenir, est un travail militant qui ne peut être tenu pour acquis. Cette unification de la théorie et de la pratique exige un parti révolutionnaire de masse capable de donner aux idées révolutionnaires une forme organisée. C’est très éloigné de ce qu’est la gauche radicale aujourd’hui, ce qui frustre tant de ses partisans.
Troisièmement, le projet de Daniel Bensaïd s’est confronté au marasme du « désastre obscur », comme l’a nommé Badiou à la suite de Mallarmé. Ce moment, celui de l’effondrement de l’URSS, constitue la fin d’une séquence politique, mais aussi le commencement de quelque chose de nouveau. La séquence qui se clôt pose la question de savoir ce qui se termine : s’agit-il du court vingtième siècle ou bien des révolutions inaugurées par ces événements fondateurs de la modernité que sont les révolutions anglaise, américaine et française ?
Confronté à ce désastre obscur, Bensaïd travailla à sauver un projet émancipateur des désastres du siècle, d’abord en luttant contre l’effondrement stalinien au cœur du communisme. Ce projet a un fort noyau philosophique. Avec son travail sur Benjamin, puis sur Marx, il me semble qu’il est l’une des principales figures à avoir labouré philosophiquement ce moment du désastre obscur. Et plus encore, il a éclairé ce défi, au lieu d’ajouter à la désorientation. Le problème lié à ce défi philosophique implique plusieurs questions : d’où venons-nous ? d’où devrions-nous partir ? et d’où devrions-nous recommencer ? La principale leçon que j’ai retenue de cette œuvre est qu’une politique révolutionnaire ne peut éviter de se poser en permanence ces questions, aussi longtemps que nous travaillons pour l’incertain.
En dernier lieu, la portée esthétique de son travail demeure. C’est une forme mise au service d’une idée, un message et un appel à ne pas céder au capitalisme, à ne pas simplement bricoler à ses marges, mais à se battre pour le communisme. Sa plume était au service de la grande colère rouge des opprimés, de tous ceux qui avaient affronté la torture, la prison, le meurtre, parce qu’ils avaient choisi de résister à l’intolérable et de se battre pour la liberté.

CT : Daniel Bensaïd a consacré une partie de son travail à critiquer les pensées contemporaines, qu’elles soient originales ou médiocres. Peux-tu revenir sur sa conception de la lutte d’idées et sur son importance persistante ?

D. R. : Bensaïd était passionné par les idées et les débats, oxygénant son courant politique. Il a démontré qu’il était possible de rénover les idées et de les rendre accessibles. Tant de dimensions se combinent ici, comme sa participation à Rouge, ses polémiques avec ses adversaires à gauche et hors de la gauche.
D’abord, Bensaïd fut au centre du lancement de Rouge, cet enfant de mai 68, publiant ce journal clandestinement après la dissolution de la Ligue en 1973 et prenant la décision de passer à un quotidien à la fin des années 1970. Il l’a utilisé comme support pour populariser les idées et les arguments radicaux. Je veux dire que l’énergie qu’il a mise dans ce journal – sans oublier les autres moyens de débat et de discussion du côté de l’extrême gauche – était essentielle pour le combattant des idées éloquent qu’il était devenu, pleinement engagé dans les débats de son temps. Cela impliquait de traduire des positions politiques et des idées nuancées dans un langage éclairant, dans l’espoir d’atteindre une large audience du côté des travailleurs, des étudiants, des intellectuels, de tous ceux qui étaient engagés dans la lutte. Trop souvent, la transmission des idées radicales est déformée par le filtre de l’université et de ses diplômés, comme si c’était l’enjeu principal, alors qu’il importe tout autant de créer une culture accessible pour une audience salariée radicale.
C’est là un défi permanent de la gauche radicale, et Bensaïd a sans aucun doute relevé ce défi en faisant coexister deux styles différents dans son œuvre : un style immédiatement accessible et un style plus élaboré philosophiquement. Le premier permet de débattre avec des figures contemporaines, de Michel Rocard et Lionel Jospin jusqu’à Benny Levy, il permet de populariser Marx, d’intervenir dans l’espace public, et est utilisé lors des cours de formation et des discours adressés à la gauche radicale. Le second n’est accessible qu’à un public plus restreint, ce qui ne diminue pas son importance. C’est celui des critiques amicales adressées à Alain Badiou, Antonio Negri, Jacques Derrida et Louis Althusser. Il n’y a pas de mur étanche entre ces deux styles, tous les deux jouant leur rôle respectif dans la bataille d’idées.
Durant les années sombres de la décennie 1980, alors que la mort de Marx était proclamée, Bensaïd n’a jamais pensé qu’il s’agissait d’un simple effet des médias dénonçant Marx à l’occasion d’une période de défaite et qu’il suffisait d’attendre que les conditions s’améliorent. Les luttes ouvrières structurent le terrain de la bataille d’idées et, d’une façon générale, le mouvement ouvrier n’est pas parvenu à briser la spirale de la défaite depuis les années 1980. Ce qui veut dire que, lors de ces périodes de recul, une forte armature théorique est nécessaire.
En tant qu’intellectuel révolutionnaire, Bensaïd n’était pas un « professeur rouge », à la tête d’un savoir expert pour dire aux opprimés ce qui est vrai. Il ne fut jamais non plus l’un de ces intellectuels officiels, si répandus en France. Il est important de le souligner, car Daniel Bensaïd voulait dépasser cette histoire française problématique qui est celle des relations entre mouvement ouvrier et intellectuels. Souvent l’intellectuel fut un compagnon de route, Sartre étant l’exemple le plus célèbre. Quand ils n’étaient pas de type sartrien, les intellectuels étaient des intellectuels de parti, soumis à la force de gravité du Parti communiste et de tous ses virages stratégiques, suscitant la vieille méfiance ouvrière à l’égard des intellectuels.
Mais comme nous l’avons dit plus haut, le mouvement ouvrier a besoin de théorie. C’est la première classe de l’histoire qui est amenée à prendre le pouvoir de façon consciente, parce qu’elle est dominée idéologiquement, économiquement et politiquement. Sur ce plan, la bataille des idées est inséparable de la bataille pour l’hégémonie. La société capitaliste fragmente la conscience, inculque la docilité, l’obéissance et l’idée reçue qu’elle constitue le meilleur des mondes possibles. Pour surmonter cela, la théorie est nécessaire. La question de l’hégémonie nous oblige à reconnaître que les intellectuels révolutionnaires sont en position subalterne par rapport aux intellectuels organiques des classes dominantes qui œuvrent au sein du gouvernement et des institutions impliquées dans la reproduction sociale. Les intellectuels révolutionnaires sont ainsi contraints de s’appuyer sur des supports sociaux subalternes en vue de forger un contre-pouvoir intellectuel, le mouvement ouvrier étant ici la clé, aussi longtemps du moins qu’il parvient à échapper à l’ouvriérisme.
Parce qu’il prenait au sérieux l’unité de la théorie et de la pratique, il pouvait maintenir l’horizon ouvert sur la théorie. C’était là son idée d’une « lente impatience » en vue de reconstruire des cadres intellectuels et politiques pour la gauche du nouveau siècle. Il était partant pour se confronter véritablement  à d’autres courants de pensée radicaux, ceux de Foucault, Deleuze ou Bourdieu, intellectuels qui ont marqué une génération radicale postérieure à celle de Bensaïd.

CT : Selon toi, quels sont les moments principaux de la réflexion de Daniel Bensaïd ?

D. R. : Malheureusement, tout découpage implique une périodisation. Toutes les périodisations simplifient des questions qui sont toujours plus compliquées, marquées par les bifurcations et les rencontres hasardeuses. Je suis d’accord avec Fredric Jameson qui affirme que « nous ne pouvons pas ne pas périodiser », et je dois dire que je ne crois pas à l’existence de ruptures absolues dans l’œuvre de Daniel Bensaïd, sans même parler de rupture épistémologique. Je voudrais souligner trois moments principaux.
Le premier moment est celui de son exclusion du PCF et de la construction de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire. Pour des raisons évidentes, cela lui octroya une liberté de pensée à distance des diktats du PCF. Le second correspond aux années du « léninisme pressé », de mai 68 à la fondation de la LCR  au milieu des années 1970. Ce moment consiste en une réorientation qui s’éloigne de ce léninisme, imprégnée d’un substitutisme guévariste discutable, en direction d’une vision plus mature du marxisme, qui insiste sur le développement de la conscience de classe et sur le front uni. Troisièmement, du milieu jusqu’à la fin des années 1980 a eu lieu ce qu’on peut nommer son « tournant littéraire ». Cette époque fut pour Daniel Bensaïd l’occasion de combiner les cours destinés à l’école des cadres de la IVe Internationale, l’implication au Mexique et au Brésil, la relecture de Marx (et de Hegel), la découverte de la pensée messianique et la reconnaissance de ce moment sinistre qui fut celui des années 1980 en Europe.
À la fin des années 1980, la LCR avait à réaffirmer son projet révolutionnaire face à la débâcle du mitterrandisme. Je pense que Daniel Bensaïd avait pris conscience du fait que le réarmement historique et stratégique était nécessaire pour maintenir ce courant uni sur le long terme. Ensuite, un double processus survint, à la fois personnel et politique, additionnant leurs développements dans les années 1980. Le premier était la chute du Mur de Berlin et le second sa maladie. Le premier témoignait de l’entrelacement entre ses écrits sur Walter Benjamin et À la gauche du possible, le manifeste de la LCR à la rédaction duquel il avait largement contribué.
Une question clé est celle de la transition entre l’ancien et le nouveau, alors que la gauche expérimentait une transition, incertaine, mais nécessaire, au moment où les régimes staliniens des pays de l’Est s’effondraient. Le travail du négatif accomplissait son œuvre féroce. Cela constituait une part de la nouvelle perspective, dont les contours se dessinaient à l’initiative du NPA, s’incarnant dans le slogan d’un nouveau parti pour une nouvelle période. En second lieu, sa maladie le conduisit à s’éloigner progressivement de la direction quotidienne de la LCR et à placer davantage d’énergie dans le travail théorique et littéraire. Sa trilogie sur Marx fut le fruit de ce travail, réalisé en parallèle avec les grèves du secteur public de 1995. Au sein du travail théorique fondateur qu’il a accompli entre 1989 et 1995, je ne vois pas de changement majeur.

CT : Comment vois-tu la remise en cause des options léninistes initiales ?

D. R. : J’aimerais inverser la question, en vue d’expliquer ce que fut Lénine pour le Bensaïd de la maturité. C’est important de le faire, car beaucoup de contresens entourent la figure de Lénine, qui accompagna Bensaïd tout au long de son existence.
Lénine était un partisan de la spécificité de la politique, autrement dit, il affirmait le savoir politique de la classe ouvrière. Ceci a été esquissé en maints endroits, en particulier dans Que faire ?, un texte peu lu et encore moins compris. L’axe principal de ce document est l’aspiration de la classe ouvrière à se connaître elle-même, et à comprendre les activités de toutes les classes de la société contemporaine. Il s’agit d’un savoir politique, qui détruit les mirages du fétichisme de la marchandise à travers la lutte. Ce savoir n’est pas livresque ; c’est un savoir pratique, qui surgit de façon immanente de l’expérience même de la lutte politique, politisant durablement les combattants sociaux.
Bensaïd prêtait également une extrême attention au militant de parti, comme tribun du peuple, capable de répondre à toute manifestation d’oppression et prêt à faire face à l’imprévisible, à tout événement inédit, afin de construire l’hégémonie nécessaire à la lutte révolutionnaire. C’est pourquoi, pour Bensaïd, Lénine représentait une figure combinant un travail patient sur le long terme et les crises de domination imprévisibles.
Cela dit, le jeune Bensaïd – celui qui rédigea en 1968 La notion de crise révolutionnaire chez Lénine, son mémoire de maîtrise – prêtait attention à la lutte politique et à l’abolition de la domination bourgeoise. Mais il était imprégné par une temporalité urgente, pressée, laissant de côté tout ce qui concerne la logique de l’hégémonie dans son appréciation de Lénine. Cela changea à partir du milieu des années 1970. À partir de là, il prêta davantage d’attention aux formes de la domination sociale et à la centralité de la bataille pour l’hégémonie.
Ensuite, au cours de la fin des années 1980, avec l’effondrement du temps historique – dans Stratégie et parti –, Lénine se trouve relié au temps brisé de la politique, relié à une critique du temps vide et homogène. À la suite de ces lectures, je dirais que Bensaïd a peu changé son attitude envers Lénine. Ce qui est central est l’idée que le parti est un opérateur stratégique, enraciné dans la réalité sociale sans se confondre avec elle, apte à prendre l’initiative et capable de se replier en bon ordre, prêt à affronter et à résoudre une crise révolutionnaire.

CT : Penses-tu que cette réflexion sur la politique comme art stratégique soit indissociable de l’histoire de la LCR, ou bien lui accordes-tu une portée plus large ?

D. R. : Au sein des contradictions du moment historique, il prêtait une grande attention à la stratégie. Sans stratégie, il ne peut pas y avoir de dépassement du règne de la bourgeoisie. La stratégie, comme on le sait, est étroitement liée avec sa relation à Marx. L’histoire se déroule de façon immanente, et s’emparer politiquement des possibilités est le facteur décisif dans ce déploiement de l’histoire, le temps de la politique étant brisé. Pour Bensaïd, une organisation politique doit être capable de combiner continuité et discontinuité, là où les événements peuvent être associés à un travail de construction à long terme.
Qu’elle soit juste ou non, cette vision présente des différences avec celle de Marx (et avec celle d’Ernest Mandel). Elle s’oppose radicalement à ce que Bensaïd définissait comme le pari sociologique, c’est-à-dire l’idée que le développement industriel guide la massification du prolétariat, cette croissance numérique et la concentration des classes laborieuses les amenant à faire progresser leur organisation et leur conscience. C’est la logique du capital lui-même qui est alors censée conduire à « la constitution du prolétariat en classe dominante ». Il s’agit aussi d’une rupture avec le dogme trotskiste d’un programme de transition, qui vise à faire mûrir les conditions de la révolution alors que le facteur subjectif se fait attendre, tarde au rendez-vous, le programme étant alors chargé de résoudre ce décalage. 
La stratégie, en tant qu’elle est la base sur laquelle les révolutionnaires rassemblent, organisent et éduquent les militants vise à renverser le pouvoir politique bourgeois. Ce qui implique deux choses : l’immanence radicale et la mémoire. Le développement immanent de l’expérience et de la lutte historique, où les hypothèses stratégiques peuvent être testées, et la mémoire des plus grands moments de l’histoire du mouvement ouvrier, comme les débats au sein de l’Internationale Communiste. C’est là une leçon universelle. Mais la politique comme art stratégique était également importante dans le combat contre les illusions sociales, la croyance que seules les luttes sociales importent pour l’émancipation, sans poser la question de la domination politique et de ses formes. Ici encore, c’est une question universelle, comme le montrent les discussions au sujet de la capitulation et de la défaite de Syriza. Cela n’est ni nouveau ni original.

CT : Daniel Bensaïd a revisité le messianisme juif, notamment à travers la figure de Walter Benjamin. N’est-ce pas contradictoire avec l’affirmation d’une « politique profane » ? Dans quelle mesure s’agit-il selon toi d’une poursuite de sa réflexion stratégique ?

D. R. : Premièrement, Bensaïd voulait révéler un Benjamin marxiste, politique, révolutionnaire. Paradoxalement, ce retour à Benjamin visait à supprimer la religiosité persistante dans certaines interprétations dogmatiques de l’œuvre de Marx et dans le sens commun de la gauche. Au moyen de la publication de son travail sur Benjamin, il prouva qu’il était possible de lire Marx via Benjamin. La religiosité persistante consistait en une mythologie figée, qui présentait la révolution comme historiquement inévitable, fonctionnant comme une théologie terrestre, structurant l’horizon des militants radicaux. Pour le dire brièvement, Benjamin demande trois choses au matérialisme historique : la discontinuité du temps historique, le rôle de la classe ouvrière et la tradition des opprimés. Ces trois points forment un tout, à partir duquel la politique obtient le primat sur l’histoire.

CT :  Peux-tu revenir sur la notion de pari, et sur son sens à la fois théorique et politique ?

D. R. : Je voudrais répondre à cette question par une référence à Hegel et à Lénine. Pascal avait relié la dialectique aux commencements. Dans la Science de la Logique, Hegel se demande par quoi la science doit commencer. La question des fondations était un problème central pour la philosophie allemande et pour la pensée dialectique.
La lucidité est nécessaire pour répondre à la question « par où commencer ? » (ou recommencer) en politique, et sur ce plan je pense que le pari mélancolique joue un rôle central. Le pari a une longue histoire, de Pascal à Lucien Goldmann et à Ernest Mandel. Pour Mandel, qui avait lu Goldmann, il s’agit de mobiliser le pari, dans une sorte d’ « optimisme de la volonté et d’optimisme de l’intelligence ». L’optimisme de la volonté est excellent, mais quand il est combiné à l’optimisme de l’intellect, on peut se mettre à bâtir des châteaux en Espagne et perdre sa lucidité. C’est quelque chose que Bensaïd voulait résolument éviter, même si cela signifie que nous œuvrons pour de l’incertain, du côté de la politique radicale. Quand nous œuvrons pour de l’incertain, nous œuvrons avec raison.
Bensaïd a innové en introduisant le côté mélancolique du pari, soulignant la nature tragique du combat pour la liberté. En effet, à certains moments du présent, le nécessaire et le possible sont comme détraqués. Mais il reste nécessaire de se battre, de travailler de façon précise sur le long terme.

CT :  Peux-tu préciser la question des rythmes et des temporalités, qui est un des apports les plus originaux de Daniel Bensaïd ?

D. R. : En fait, je ne pense pas que Daniel Bensaïd ait été novateur sur ce point. La question du temps avait été centrale pour le projet hégélien, qui temporalisait les concepts. Dans le « canon » marxiste, le temps jouait un rôle chez des figures aussi différentes que Paul Levi (dans ses écrits sur l’échec de la grève insurrectionnelle de mars 1921 en Allemagne), Georg Lukacs (dans son article « Dialectique et spontanéité » de 1926), Henryk Grossman, Walter Benjamin, Léon Trotski (concernant le « développement inégal et combiné »), Ernst Bloch, Ernest Mandel et Louis Althusser. Voilà une liste bien éclectique et pourtant nous n’avons fait qu’effleurer la question ! Il ne faut pas oublier non plus que Bensaïd avait partie liée avec la recherche de Stavros Tombazos sur la catégorie de temps chez Marx, de sorte que lui accorder toute la paternité sur ce plan serait un peu injuste.
Ce qu’il a exploré avec force était une vision de Marx ne concevant plus le temps comme une sorte de guérisseur politique. Car le temps ne résout aucun problème politique par le simple fait de s’écouler.
Marx redéfinit le temps comme immanent aux relations sociales. Le capitalisme forme une discordance des temps, chaque volume du Capital représentant différentes temporalités à l’œuvre au sein du processus économique. Il y a le temps de la production, qui est linéaire, le temps de la circulation, qui est « chimique », et le temps organique de la reproduction en tant que totalité. Tous sont « enroulés et imbriqués l’un dans l’autre, comme des cercles à l’intérieur de cercles, déterminant le modèle énigmatique du temps historique, qui est le temps de la politique ».
Ces temps sont disloqués et discordants. Le temps est « tendu et déchiré ; temps concentré, saccadé, brisé ; le pire des temps, le meilleur des temps ». Deux exemples suffisent à démontrer la pertinence de cette compréhension du temps. Premièrement, la catastrophe environnementale qu’affronte l’espèce humaine et la discordance entre l’immédiateté de la recherche illimitée de profit et les rythmes immanents, naturels de la biosphère : il s’agit d’un cas de ce type. Deuxièmement, politiquement parlant, en vue de surmonter les épreuves et les traumatismes du dernier siècle, je crois qu’il existe une contradiction entre le temps long nécessaire à l’accumulation de l’expérience, pour réfléchir, pour discuter patiemment, et l’urgence immédiate de l’action, pour résoudre des situations d’impasse politique, et l’action est cruellement requise.

CT :  Le temps ne va jamais sans l’espace : qu’en est-il de cette dimension spatiale, qui recoupe à la fois la mondialisation capitaliste et l’internationalisme anticapitaliste ?

D. R. : Exactement ! L’espace et le temps sont tous deux des conditions de la pratique politique. Concernant la question de l’espace, Bensaïd a pris le temps de lire des figures comme Harvey, mais aussi Henri Lefebvre et Guy Debord. Dans beaucoup de ses travaux, comme Le pari mélancolique et Éloge de la politique profane, il a exploré le développement spatial, inégal et combiné, qui est celui de la globalisation capitaliste. Je veux dire par là que ses recherches ont été très riches, mais qu’il est finalement resté assez classique (et je pense qu’il a eu raison de le faire).
La problématique me semble être la suivante : quel rôle l’internationalisme peut-il jouer aujourd’hui ? Peut-il maintenir les relations de solidarité par delà les rapports de force et les conflits planétaires engendrés par l’impérialisme ? Face à la montée des communautés imaginaires du nationalisme, la seule réponse rationnelle était l’internationalisme de la classe ouvrière. Qui doit hériter du legs de la conception révolutionnaire de la citoyenneté universelle, produite par les Lumières ? Cela nous conduit à une question importante : Bensaïd maintenait la thèse que le mouvement ouvrier – dans sa particularité – peut porter et incarner l’universel. Le premier projet communiste avait tenté d’initier un changement d’échelle de l’horizon terrestre. Contre le déclenchement des nationalismes fictifs, dont la menace est bien réelle, il n’y a « d’autre moyen d’y faire face qu’une internationalisation effective des luttes, une reconstruction des solidarités, une fraternisation d’en-bas, aux antipodes de toutes les hypostases de la raison d’État  »2.

CT : Marx est un auteur constamment travaillé et retravaillé par Daniel Bensaïd. Peux-tu revenir sur ce rapport à Marx, sur son originalité par rapport à d’autres marxistes contemporains ?

D. R. : À partir de la fin des années 1980, Bensaïd a accumulé énormément de notes, conséquence de son retravail de Marx. Il pensait que, aussi longtemps que le capitalisme nous tiendrait prisonniers de son horizon clos, il serait nécessaire de lire et relire Marx pour découvrir les voies de l’émancipation. Bensaïd a découvert un Marx que je crois important – peut-être plus encore que l’original – concernant trois aspects.
D’abord, Bensaïd prend la logique hégélienne au sérieux. Deuxièmement, et à la suite de Manuel Sacristan, Bensaïd a découvert un Marx qui s’efforçait d’articuler trois moments, les sciences dures, la critique et la science allemande. Sans les faits empiriques, la science allemande n’est rien. Tout ceci fut intégré au sein d’un savoir d’un troisième type, une théorie destinée à pourchasser les possibles et à devenir stratégie. Cette question est centrale, car Bensaïd était un partisan d’un Marx politique, brillant analyste des conjonctures et virtuose de la politique comme art des médiations.
Enfin, je pense que Bensaïd était l’un des marxistes les plus créatifs dans sa présentation pédagogique de Marx. Sa présentation du Capital comme le roman noir du capitalisme dans Marx, mode d’emploi, est pertinente et créative. Il est difficile de surpasser son brillant tableau du travail de Marx en tant qu’élucidation dialectique des mystères du capital à la manière du Dupin d’Edgar Allan Poe ou de Sherlock Holmes : « un crime est commis, on vole la plus-value. Le butin passe de main en main et se perd dans l’anonymat et la brume de la grande ville »3. 

CT :  Si le communisme n’est pas seulement une idée, qu’est-ce que c’est ?

D. R. : Le communisme est la montée de l’espoir d’abolir l’ordre présent des choses. C’est une forme politique de l’émancipation humaine. Ce n’est pas une vague idée de justice, mais « la forme spécifique de l’émancipation à l’époque de la domination capitaliste ». Bensaïd a pensé ainsi jusqu’à sa mort. Le communisme n’est pas le stalinisme. Ce n’est pas un appareil bureaucratique. Sa vision du communisme était radicalement libertaire, à la manière de Charles Péguy. Une révolution sociale, mettant en mouvement les mécanismes de l’émancipation, est un point de départ, la fondation pour établir un contrôle radicalement démocratique sur l’économie. C’est la base sur laquelle l’espèce humaine pourra expérimenter un progrès authentique, où chaque femme et chaque homme seront partie prenante unique de « l’enrichissement de l’espèce ». Le communisme, espérons-le, sera la suppression joyeuse de toutes les formes de domination de la minorité.

CT : D’après toi, de quelles tâches héritons-nous de Daniel Bensaïd, si l’on veut faire fructifier cette pensée si éloignée de l’académisme, si l’on veut ouvrir le futur, comme tu le dis ? Et à qui adresses-tu ton livre ?

D. R. :  Je pense que nous devons nous battre pour une raison stratégique véritable. Bensaïd voulait associer ceux qui résistent de façon inconditionnelle à l’intolérable et ceux qui affrontent les positions du pouvoir politique. À partir de cette fusion, on peut espérer pouvoir changer le monde. Afin que l’esprit de Bensaïd continue de vivre, je crois qu’il est nécessaire de continuer avec son audace théorique sans compromis et son énergie résolue pour renverser le capitalisme. Je n’ai pas écrit ce livre pour ceux qui veulent passer des compromis avec le capitalisme. J’ai écrit ce livre pour ceux qui brûlent d’indignation, de rage. J’ai écrit ce livre pour ceux qui veulent rompre avec « la médiocrité et la déception d’une époque de compromis », comme le disait Pierre Naville. Plus fondamentalement, j’aimerais que ce travail soit vu comme un passage de témoin, à travers les cultures et les générations, de façon à ce que les jeunes militants d’aujourd’hui puissent concevoir l’espérance de liberté portée par Bensaïd, depuis l’intérieur de notre propre présent brisé.

Propos recueillis par Isabelle Garo. Publié dans le numéro 32 de Contretemps.

Notes :
(1) : Site Daniel Bensaïd <http://daniel Bensaïd.org>
(2) Daniel Bensaïd, « Les nations entre cosmopolitisme et internationalisme », Politis, n°2, janvier 1993 <http://www.danielBensaïd.org/Les-nations-entre-cosmopolitisme?lang=fr>
(3) Daniel Bensaïd, Passion Karl Marx - les hiéroglyphes de la modernité, Paris, Textuel, 2001, p. 106.

 

 

 

 

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