Déclaration de la Gauche anticapitaliste, avant l’assemblée constitutive d’Ensemble !

Une situation difficile mais … ouverte

La situation dans laquelle nous tentons d’agir se dégrade depuis des années, avec une aggravation récente, marquée par des tensions guerrières, les conséquences de la crise économique. En France, l’évolution politique profonde de la gauche gouvernementale, la montée vertigineuse du FN plombent le paysage politique. On attend depuis 2010 une mobilisation d’ampleur, capable de redistribuer les cartes. Sans une entrée dans l’arène du peuple, du monde du travail, de la jeunesse, les temps seront à n’en pas douter encore plus durs. Est-ce que du drame des 7 et 9 janvier peut surgir un sursaut, dans la foulée du mouvement populaire inédit qui s’est exprimé les 10 et 11 janvier ? Qu’en sortira-t-il ? Réveil à gauche sur des valeurs démocratiques et anti-racistes, simple remise en selle de Hollande à même de poursuivre sa politique de destruction méthodique des acquis du mouvement ouvrier ou dévoiement des mobilisations au service d’une logique sécuritaire et anti-musulmans ? Rien n’est joué pour l’heure. Il faut en tous les cas s’appuyer sur cette dynamique. En perspective aussi, le terrain des mobilisations écologistes et démocratiques (qui décide pour quoi faire ?). De ce point de vue, nous restons convaincus de la pertinence et de la brûlante actualité du concept d’écosocialisme, qui articule impératifs de justice sociale et impératifs écologiques. Ajoutons qu’évidemment une bonne nouvelle venue de Grèce peut profondément modifier la situation.

Les grands axes d’une recomposition politique possible

Chacun s’accorde à constater la crise et la mutation profonde qui atteint le Parti socialiste : effondrement du nombre d’élus et d’adhérents, désaffectation historique du peuple de gauche, mutation du personnel et des mœurs (l’argent…), limite d’une fronde qui apparemment attend davantage une révolution de palais (et l’après 2017) qu’une refondation de la gauche. Mais soyons prudents et ouverts à d’éventuelles évolutions. Car la mutation social-libérale pèse de tout son poids. Ce que montrent les exemples grecs et espagnols (et a contrario italien) est que l’indépendance absolue par rapport à celle-ci est le choix fondamental de l’heure pour reconstruire une alternative. Cela n’épuise pas les débats à gauche et dans le mouvement ouvrier sur la nature d’une stratégie anticapitaliste et écosocialiste de notre temps. Mais à l’heure d’une droite en crise mais très brutale dans ses projets (comme l’est le MEDEF), d’un FN qui n’a jamais été aussi fort, d’un gouvernement Valls qui assume ouvertement des années de politique de destruction des équilibres d’après-guerre, c’est la seule démarcation qui compte. C’est à partir des forces qui s’opposent au gouvernement, dans et hors du champ politique classique en pleine crise, qu’il faut construire des perspectives de remobilisation, une alternative sur un projet qui permet de reconstruire de l’espérance et d’être (comme Podemos et évidemment Syriza…) candidat au pouvoir. Dit autrement et dans l’état actuel de la configuration politico-sociale, cela s’adresse aux forces du collectif AAA et, au niveau des formations politiques, des frondeurs qui assumeront la rupture au NPA en passant par les secteurs écologiques qui s’émancipent du social-libéralisme. Au cœur d’un processus de recomposition de cette ampleur, nous aurions vocation à constituer avec d’autres un pôle radical. En effet, la tâche de regroupement des forces attachées à la construction d’une société post capitaliste, misant sur l’auto-organisation populaire et la démocratie jusqu’au bout, demeure une perspective indispensable.

Reprendre la réflexion sur les bilans

Indiquons tout de même, au passage et brièvement, que les difficultés de la situation interrogent un collectif militant issu de la crise du NPA et, pour une bonne part, de feu la LCR.

En effet, la crise « historique » du capitalisme ouverte en 2008 n’a pas produit un saut dans l’émergence d’une conscience anticapitaliste ou antilibérale. En France, c’est d’ailleurs plutôt le contraire qui s’est produit : échec des grèves de 2003 et 2010 et du mouvement antilibéral, panne de la plupart des forces sociales et politiques nées de la radicalisation post 1995. Il y a certainement, à des difficultés d’une telle ampleur, des raisons tenant à des évolutions profondes de la société, pas toutes positives. Mais, le reflux a aussi une histoire d’occasions manquées : les échecs cumulés des grèves, une séquence 2005/2007, puis 2009/2012 où s’est jouée une partie des rapports de force actuels.

Au vu des facteurs favorables, à la sortie du référendum ayant vu l’échec de l’oligarchie européenne en 2005 (et l’affaiblissement du parti majoritaire à gauche), rien ne pouvait laisser prévoir la victoire de Sarkozy 2 ans plus tard sur l’orientation que l’on sait, une sortie de crise pour le FN et  l’incapacité de la gauche radicale et du mouvement social de se saisir opportunément de la crise violente de l’ultralibéralisme en 2008. L’échec de 2005-2006 a sans doute des causes multiples mais le facteur subjectif a joué un rôle décisif dans cette occasion manquée. Avec trois niveaux de responsabilité : une volonté d’hégémonie maintenue de la part de la direction du PCF, et la difficulté de sa direction à abandonner une perspective classique d’Union de la Gauche (obstacles qui sont toujours présents), le maintien pour 4 ans de Mélenchon et de ses amis au PS, le fait que la LCR, face aux limites des précédents qui empêchaient la construction d’un parti commun, n’ait pas tenté de constituer un front social et politique.

Ceci n’a pas impliqué une disparition de la radicalité à gauche, ce dont témoignent les fondations du NPA, du PG, puis du Front de gauche (2009/2010). Par contre, ces expériences n’ont pas réussi à dessiner des perspectives politiques indépendantes et unitaires durables. Ainsi, le NPA a abandonné la volonté de combiner radicalité et unité et on a pu constater que l’adhésion militante massive de 2012 autour de la campagne du FdG n’a pas débouché sur un engagement durable de cette nouvelle génération, ce qui a entraîné une déconnexion entre social et politique, dans un contexte où  le FN partait à l’assaut des classes populaires et de la jeunesse.

Mais, pour saisir l’ensemble des coordonnées de ces difficultés, il faut également remonter plus loin et notamment à un débat stratégique entrepris en,1989, qu’il aurait fallu poursuivre.

La construction d’Ensemble !, étape indispensable

Ces interrogations amènent trois convictions : la nécessité de regrouper toutes les forces qui conservent comme horizon la transformation sociale et écologique, le regroupement de la composante radicale en son sein et celle de reprendre le débat stratégique. Il s’agit de trois conditions, nécessaires bien que non suffisantes, pour être en mesure de résister aux bouleversements politiques, sociaux, idéologiques que la situation va produire, et de demeurer en capacité d’agir.

La construction d’Ensemble ! constitue une étape indispensable dans cette direction. La réussite d’une première phase, qui a permis la construction progressive de convergences et de rapports de confiance au niveau national et local, n’était pas donnée d’avance.

Le mouvement Ensemble ! a d’ores et déjà des acquis politiques accumulés. Il est un maillon indispensable à la survie d’un FdG en difficulté, mais il est aussi en mesure de proposer des initiatives qui aillent au-delà, comme c’est le cas des "Chantiers d’espoir". Il est en capacité, à une autre échelle, de mener ses propres discussions et rapprochements, comme c’est le cas avec la gauche d’EELV. Il est partie prenante des regroupements unitaires qui tentent de construire les mobilisations, notamment pour les manifestations du 15 novembre puis le collectif AAA. Il nous semble clair que l’existence d’Ensemble permet également une implantation, une visibilité, une activité supérieures à celles des diverses composantes qui le constituent, dans les mobilisations, les campagnes politiques et les échéances électorales.

Une autre phase s’ouvre aujourd’hui, celle de la consolidation de cet outil commun dont nous avons décidé de nous doter. Ensemble ! doit se déployer, avec son orientation propre, pour contribuer à la relance de la dynamique du FdG, qui demeure un cartel, indispensable, mais insuffisant. Il doit trouver une dynamique militante, malgré les doutes et incertitudes produits par la situation, malgré les échecs accumulés pour de nombreux militant.es expérimenté.es (et nous en prenons notre part). Il doit enfin se doter d’un mode de fonctionnement démocratique. La discussion avance sur ce dernier aspect. En effet, des principes aussi fondamentaux pour nous que celui des cotisations des militant.es sont désormais actés, au moins en perspective. Il est vrai que la vie contribue à faire converger les points de vue : Ensemble ! doit se doter d’un local national, financer son assemblée constitutive, son activité quotidienne, elle ne peut évidemment le faire sans la contribution de toutes et tous ses militant.es selon leurs moyens. De même, s’il faut favoriser au maximum le consensus, on voit bien qu’il faudra éviter les blocages quand existent de larges majorités, ce qui implique la possibilité de votes, et la question de qui y participe est tout sauf anodine si la décision prise doit revêtir une légitimité. Troisième exemple, les manifestations de solidarité avec la Palestine cet été, ou les mobilisations dénonçant l’assassinat de Rémi Fraisse, ont démontré la nécessité de se doter de moyens d’assurer notre propre sécurité, indépendamment de l’Etat.  Reste la question de la place des composantes qui ont contribué à fonder Ensemble !

La Gauche Anticapitaliste a décidé de se dissoudre dans Ensemble ! au lendemain de son assemblée constitutive, si les militant.es de la GA présent.es font le choix de ratifier cette décision. Une telle perspective nous semble décisive pour la construction d’un mouvement commun, au-delà d’une phase transitoire liée aux rythmes de discussion, communs et spécifiques à chaque composante. Au contraire, celle d’un maintien en l’état reviendrait à s’ériger en moyen de pression extérieur sur le débat interne d’Ensemble ! Nous voulons croire que personne ne fera ce choix. Autre chose est la mise en place d’un club ou d’un forum de discussion qui rend possible la poursuite d’un retour critique sur l’histoire politique dont nous sommes issus et perpétue les capacités d’élaboration qui nous semblent permises par une tradition qui, en attendant de trouver meilleur nom, pourrait être associée aux marxistes révolutionnaires. 

20 janvier 2015

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