De Lampedusa à Calais, l'Europe indigne

Les exilés, migrants, demandeurs d'asile de Calais sont soumis à des discours et à des actes contradictoires . Répression accrue d'un côté, promesse, bien souvent non tenues, d'amélioration des conditions d'accueil et d'hébergement de l'autre. Ils sont le prétexte à des surenchères médiatiques et xénophobes qui font le jeu de l'extrême droite locale.

Près de 700 migrants, cette semaine, se sont noyés dans la Méditerranée, entre la Libye et les côtes maltaises. Depuis juin 2014, en un été seulement, plus de 2200 personnes auraient péris ou seraient disparues en tentant de franchir la Méditerranée pour rejoindre l'Europe, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Ce sont près de 120 000 personnes, soit plus du total de l'année 2013, qui ont déjà débarqué au premier semestre 2014, par un moyen ou un autre, en Italie. L'Union Européenne et les gouvernements des états membres ont vite fait de trouver le bouc émissaire, bien entendu, ce sont les passeurs, les réseaux mafieux. Mais ce trafic d'êtres humains n'est-il pas le résultat d'une politique sécuritaire sans cesse renforcée ?

En rendant moins accessible les voies légales de migration, l'UE rend les routes migratoires toujours plus dangereuses et le recours aux passeurs inévitable. Alors que l'agence européenne de contrôle des frontières, Frontex, ne cesse de se renforcer, son budget s'élevant à 90 millions d'euros en 2014, l'opération de sécurisation , relative, de la Méditerranée, menée par l'Italie, Mare Nostrum, manque cruellement de moyens. Elle a permis de recueillir, le seul week end des 13 et 14 septembre, plus de 2000 naufragés, mais les autres pays membres ont mis en garde l'Italie : ils ne l'aideront pas, de peur de créer un appel d'air... Quant aux survivants, dont le bateau est passé entre les mailles du filet, ou qui ont été sauvés in extremis par les marines italiennes ou maltaises, ils sont entassés dans des conditions insupportables dans le centre d'hébergement de l'île sicilienne de Lampedusa, dont la gestion fait l'objet d'un bras de fer entre le gouvernement italien et la Croix Rouge, ou recueillis dans de petites villes siciliennes ne disposant d'aucune infrastructure.

Une impasse politique

A l'autre bout de cette chaîne du malheur, autour de Calais, espérant passer en Angleterre par tous les moyens les plus risqués, les migrants se succèdent depuis près de vingt ans. Afghans, Irakiens,Kurdes fuyant les massacres et les destructions liées à la « guerre » contre le terrorisme dans les années 2000, puis réfugiés syriens poussés par la guerre, exilés économiques en provenance du Bangla Desh, ils sont maintenant rejoints par tous ceux qui ont traversé l'Italie et la France, depuis Lampedusa. Avec la fermeture du centre de Sangatte, les exilés vivent dans des campements de tentes ou de cabanes, des bâtiments abandonnés, voire sous des bâches dans des fossés, des sous-bois, dans des parcs, sous des ponts d'où ils et elles sont délogé-e-s avec plus ou moins de fréquence. Les expulsions sont particulièrement fréquentes et le harcèlement policier particulièrement fort à Calais, qui est aussi le lieu où il y a le plus d'exilés et le centre de l'attention médiatique.

Chaque tentative d'amélioration des conditions d'hébergement, qu'elles soient impulsées par les collectivités locales ou par la mobilisation d'associations de solidarité se heurtent à des décisions de justice ou à des prises de position contradictoires entre les différents échelons administratifs.A titre d'exemple à Calais, l'annonce par la maire de Calais de la création d'un centre d'hébergement de 400 places, transformé par le ministre de l'intérieur en accueil de jour (donc sans hébergement, ce qui ne résout pas le problème des campements et de leur expulsion).

Les politiques menées à l'égard des migrants de Calais et de la région ne sont pas dépendantes des majorités politiques nationales ou locales. Il n'y a pas eu de changement de la politique gouvernementale en 2012 dans ses orientations, tout-au-plus une tendance au durcissement, d'un côté et une reprise du dialogue entre l'État et les associations de l'autre – mais ne débouchant qu'exceptionnellement sur du concret, des contradictions plus fréquentes et une impression d'improvisation permanente.

Quand Manuel Valls était venu à Calais en décembre 2013, il avait annoncé des choses différentes selon les interlocuteurs. Ce qu'il a annoncé côté répressif (renforts de CRS), est arrivé, avec une aggravation des violences. On attend toujours la concrétisation de ses annonces aux associations (diagnostic et expérimentation de « maisons des migrants »).

La municipalité a changé en 2008 (du PCF à l'UMP). La trajectoire va d'une certaine ouverture (mise en place d'une concertation régulière avec les associations, plus de subventions, accord sur certains projets), à un durcissement de plus en plus marqué dans les actes et dans le discours. L'accent est mis, par la municipalité, sur les questions de sécurité et du coût que représentent les migrants pour la ville. En effet, es expulsions et destructions de campements, la répression, la sécurisation du port coûtent cher (le montant reste un secret bien gardé) pas seulement à la ville, mais aussi à la région et à l'État. Les discussions de 2009 entre la France et le Royaume-uni ont d'ailleurs largement porté sur les responsabilités et les engagements des deux états La question revient fréquemment sur le tapis en ce moment, mais la réponse des autorités britanniques avant une année électorale qui peut être compliquée pour les conservateurs n'est pas très engageante. Mais Calais a bien d'autres problèmes, pauvreté, chômage, mal-logement, désindustrialisation, qui affectent bien plus la population au quotidien. Les exilés sont bien commodes pour faire diversion.

Depuis le printemps 2014, on est arrivé suite aux vagues d'expulsions des 28 mai et 2 juillet dernier à une situation très tendue dans laquelle les contradictions semblent à vif. Il y a à la fois un consensus (sauf dans les déclarations gouvernementales) pour considérer que la politique menée est une impasse, mais une incapacité de l'État à en changer et à prendre une autre voie. Les tactiques de passage employées par les exilés qui utilisent leur nombre font courir un risque économique au port de Calais – les entreprises de transports menacent de passer dans d'autres ports. On s'attend ainsi à une aggravation de la répression – annoncée suite aux rencontres entre la maire de Calais et le ministre de l'intérieur et entre les ministres de l'intérieur français et britannique (zéro squat, renforcement des contrôles à la frontière, expulsions vers les pays d'origine).

L'extrême droite et l'instrumentalisation

Le dimanche 7 septembre, une manifestation organisée par l'association Sauvons Calais, regroupait environ 200 personnes au cri de « foutons les dehors ». Manifestation au cours de laquelle s'exprimaient Olivier Roudier, du Réseau Identités, Thomas Joly, secrétaire général du Parti de la France (scission du FN) et Yvan Benedetti, dirigeant de l'Oeuvre Française, organisation dissoute depuis le printemps dernier. Cette association, crée par Kevin Rèche, militant d'extrême-droite tatoué de croix gammées, multiplie depuis quelques mois les provocations et les agressions à l'encontre des migrants et de leurs soutiens.Sauvons Calais apparaît en octobre dernier par une page facebook. Les deux premières manifestations rassemblent 40 à 50 personnes. La manifestation de dimanche 7 septembre, n'est sans doute pas un point culminant, mais une étape dans une trajectoire ascendante, à la fois en terme d'ancrage dans la population calaisienne et de mobilisation de groupes extérieurs. Toutefois, a fusion entre les deux n'est pas évidente, et il y a loin entre le discours des orateurs de tradition fasciste et les réactions de rejet des « migrants » dans la population calaisienne, qui se développent sur fond de crise,de chômage et d'absence de perspective.

Si le FN a un ancrage électoral de l'ordre de 20% (en faisant à peine campagne), Sauvons Calais correspond à une extrême-droite d'emblée violente, qu'il s'agisse du rassemblement devant un squat à Coulogne une semaine durant, avec caillassage de la façade, menaces de mort et de viol, jet de cocktail Molotov, tentatives d'intrusions nocturnes, jusqu'au départ des occupants, des agressions de cet été ou des discours de ce week-end. Sauvons Calais a libéré la parole violente sur facebook, et passe maintenant à l'acte. Sa campagne pour la création d'un service d'ordre, sorte de milice d'auto-défense par l'attaque, va dans ce sens.

Cette violence est clairement instrumentalisée par la préfet, pour qui il n'y avait pas trouble à l'ordre public ni lors du caillassage du squat de Coulogne ni lors du rassemblement de dimanche dernier, malgré les agressions qui l'ont précédé. Ce n'est plus la police mais l'extrême-droite qui se charge d'intimider les personnes les plus impliquées auprès des exilés et de tenter de défaire les solidarités. Ce choix s'articule avec les prises de position de la sénatrice et maire de Calais, Natacha Bouchart (UMP) et du député Yann Capet (PS) assimilant No border et d'autres associations de solidarité à la mafia et aux passeurs.

Construire la solidarité

Le 21 mai dernier, le préfet a annoncé aux associations puis en conférence de presse la destruction prochaine de trois campements proches du centre de Calais. Une réunion entre les associations et les exilés s'est continuée par des discussions entre habitants des campements concernés et a débouché sur l'occupation du lieu aménagé pour la distribution des repas. Ça a été au départ une occupation militante, avec des assemblées générales, l'élaboration d'une liste de revendication, l'organisation d'une manifestation. Avec des hauts et des bas, l'auto-organisation des exilés s'inscrit dans le paysage.

Auto-organisation qui n'est pas seulement militante. Les gens qui remontent en quelques semaines de Libye par l'Italie, qui sont depuis quelques mois la grande majorité des exilés présents à Calais, n'ont souvent pas ou peu d'argent, ils ne peuvent donc pas payer de passeurs. Au début, ils ont été relégués aux moyens de passage les plus aléatoires et les plus risqués (huit morts en quelques mois). Quand ils ont été assez nombreux, ils ont utilisé leur nombre pour s'affranchir des passeurs et entourer les camions, entrer sur les parkings, et récemment entrer dans le port et tenter d'atteindre les bateaux.

L'occupation du lieu de distribution des repas a été un moment au cours duquel de nombreuses personnes sont venues à la rencontre des exilés, venant souvent tous les jours. . Et c'est à ça que s'attaque Sauvons Calais. Mais en même temps que se déroulait la manifestation raciste, un tournoi de foot organisé par le collectif unitaire contre le racisme et l'extrême-droite réunissait plus de 200 personnes. C'est autour de ce collectif qui regroupe associations, structures syndicales et politiques locales que s'organise concrètement la solidarité avec les migrants de Calais et de la région.

Mais, au delà de cette solidarité concrète, matérielle, que l'on voit à l' œuvre tant à Calais qu'à Lampedusa, c'est à l'ensemble de la politique de fermeture de l'Europe qu'il faut s'en prendre. Les causes de ces migrations sont bien connues. Elles sont bien souvent liées aux conséquences des politiques agricoles et commerciales menées qui appauvrissent les paysans du Sud, aux guerres et opérations militaires menées par les puissances impérialistes et à la décomposition des états qui les subissent.

Mathieu Dargel, avec l'aide précieuse de Philippe Wannesson (Calais), animateur du blog passeurs d'hospitalité http://passeursdhospitalites.wordpress.com/

 

 

 

 

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